Edition, sédition : montrer l’actualité du siècle des Lumières avec Robert Darnton

, par MELET Cécile

Aborder l’étude du Siècle des Lumières grâce à l’essai de Robert Darnton, Edition, sédition, L’univers de la littérature clandestine au XVIIIè siècle, Gallimard, coll° Essais, 1991

1) Le projet

Comment rendre proche des élèves du XXIè siècle ce qu’a pu être le courant de pensée des Lumières, comment leur faire sentir toute la proximité de ce mouvement dans ce qui leur est le plus contemporain tout en les faisant réfléchir sur les conditions actuelles de la diffusion des idées et de la fabrication des opinions via les nouveaux médias ?

La lecture de l’essai de Robert Darnton, professeur de l’Université d’Harvard, peut nous offrir une approche pertinente du mouvement des Lumières car son axe d’étude, les réseaux de diffusion des idées nouvelles au XVIIIè via les colporteurs et les libraires, donne une matérialité, économique, politique et sociologique, à ce qui demeure très abstrait pour les élèves, les grandes problématiques philosophiques qui traversent le siècle.

En effet, on aborde souvent l’étude du mouvement littéraire, artistique et intellectuel par l’approche des personnages phares, des oeuvres maîtresses et des thématiques majeures qui le structurent. En ce qui concerne le XVIIIè, l’étude des conditions de rédaction et de diffusion de l’Encyclopédie peut donner une idée concrète de l’émergence d’un courant de pensée à travers la constitution d’un groupe d’individus, les aléas financiers et matériels de leur projet, les obstacles de la censure politique et religieuse. En donnant à voir la matérialité d’une aventure à la fois intellectuelle et technique, on permet aux élèves de mieux saisir le processus de diffusion des idées. Il n’en reste pas moins qu’ils gardent pour cette époque une idée très confuse des destinataires des écrits des philosophes : Pour qui écrivaient-ils ? Qui lisait les écrits philosophiques ? Quel est ce « peuple » qui y est si souvent désigné ? Au-delà du peuple abstrait des philosophes, quelle réalité recouvre le peuple réel de leurs lecteurs ? Il demeure souvent, en effet, dans l’approche du Siècle des Lumières un point aveugle : comment, concrètement, s’est opérée la jonction entre la production continue de ces écrits, la diffusion des idées nouvelles, et l’avènement majeur de la Révolution ? L’essai de Darnton, s’il ne résout pas directement la question du lectorat, nous apporte des éléments d’analyse éclairants qui peuvent nous aider à rendre plus lisible aux élèves la complexité, la richesse de ce siècle et sa proximité avec le nôtre. Des concordances pertinentes, avec toutes les limites que suppose l’exercice, peuvent être dressées entre les réseaux du XVIIIè et nos réseaux d’information : quelle forme de sédition serait-elle possible aujourd’hui à l’ère de l’internet ?

2)L’ouvrage

La perspective d’ensemble :

D’emblée, Robert Darnton nous prévient qu’il ne résout pas la question du lectorat, de sa constitution sociologique, de son évolution, et de la réception qu’il fait des idées nouvelles. C’est une histoire qui reste à faire, nous dit-il. Son cadre d’étude porte sur les conditions de fabrication et de diffusion des livres séditieux au XVIIIè en France et en Europe. Il s’appuie pour cela principalement sur les archives de la Société Typographique de Neufchâtel en Suisse, qui restent les plus fournies et les plus complètes et qui sont exemplaires des imprimeries concentrées autour du Royaume de France. Ce sont elles qui ont permis l’entrée sur le territoire des livres illicites via un réseau complexe, fragile et mouvant, de petits imprimeurs clandestins, de libraires et de colporteurs.

Sa thèse consiste à démontrer que si l’on ne peut pas faire raisonnablement un lien immédiat entre la publication des « ouvrages philosophiques » et le déclenchement des événements politiques de 1789, leur diffusion continue durant le siècle a contribué, par leur contenu séditieux aussi bien sur le plan moral, religieux que politique, à saper les valeurs et les fondements de la Monarchie Absolue.

Il développe trois idées-clefs :

*- Il y a porosité entre les oeuvres politiques, irreligieuses et pornographiques : la frontière entre les genres est souvent floue, un ouvrage peut développer une critique de la religion via un récit pornographique dont la force corrosive constitue une véritable subversion politique des valeurs qui soutendent le régime.

*- La diffusion des ouvrages illicites se fait par capillarité : des imprimeurs-libraires patentés vont solliciter des imprimeurs clandestins spécialisés dans la publication d’ouvrages illicites pour satisfaire une demande auprès d’un public qu’ils peuvent alimenter via un réseau de libraires et de colporteurs bravant les contôles de la police du roi et la concurrence qu’ils se font les uns les autres. Ce sont ces réseaux qui ont permis la pénétration des idées nouvelles jusqu’au fin fond des campagnes et des provinces.

*- C’est la demande des lecteurs pour ce genre d’ouvrages qui poussent les libraires à développer l’offre, malgré les périls économiques et politiques. Le commerce des livres illicites est lucratif et sert souvent d’expédient pour des libraires financièrement aux abois. Ainsi, l’aggravation des conditions matérielles des libraires dans le dernier quart du XVIIIè a favorisé l’intensification de la diffusion de tels ouvrages, dans une période où le pouvoir était précisément de plus en plus contesté.

Vous trouverez le contenu détaillé de l’ouvrage dans la fiche de lecture ci-jointe.

Et en plus :

Le plaisir que l’on a à lire Darnton vient non seulement de la précision et de la clarté de son exposé, mais aussi de la qualité de sa plume. Son style alerte et rigoureux rend très vivant et attachant tout le petit monde de la librairie qui soudain s’anime devant nous. On peut dès lors se servir d’un certain nombre de passages, en particulier les moments de synthèse que l’on retrouve à la fin de chaque chapitre, pour les donner à lire aux élèves afin qu’ils puissent « voir » la société de l’époque.

3) Démarches

Le Principe

On peut rendre sensibles les élèves aux impacts des conditions matérielles de diffusion des ouvrages sur la production et la diffusion des idées elles-mêmes ainsi que sur la transformation d’une opinion publique. L’actualité récente peut être un tremplin pour faire une concordance entre ce processus analysé par Darnton pour le XVIIIè et ce qui est spécifique à notre époque contemporaine.

On peut envisager de faire cette analogie soit en ouverture pour happer la curiosité des élèves et leur rendre proche un siècle qu’ils vont avoir à découvrir, afin de réduire l’écart entre leur vécu et leur objet d’étude ; soit en clôture, pour prolonger leur réflexion sur l’actualité qu’ils vivent à la lumière du passé.

Les supports

C’est l’actualité du moment qui pourra le mieux servir d’illustration à cette concordance. A l’heure où est rédigé cet article, trois thématiques pouvaient être particulièrement intéressantes et servir de support à une réflexion des élèves :

*- le rôle de l’internet et de la téléphonie mobile dans la mobilisation de l’électorat pour l’élection du nouveau Président des Etats-Unis, Barak Obama

*- le rôle des maisons de productions indépendantes américaines de documentaires qui font contre-poid contre les chaînes privées notamment la chaîne contreversée Fox News

*- le rôle des blogs et des twitters lors des élections iraniennes de mai 2009

*- la figure du hacker, nouveau flibustier de la toile

On peut imaginer qu’une partie de la réflexion pourra donner lieu à une réflexion sur la nouveauté du droit du net qui s’élabore peu à peu au gré des innovations et des besoins.

Vous trouverez quelques références d’articles et de liens pouvant servir de support dans la médiathèque.

L’évaluation, la production écrite

La confrontation entre le passé et le présent pourra être prolongée par un travail d’écriture d’invention. On pourra partir par exemple d’un texte tiré de L’An 2440 de Mercier et s’appuyer sur le genre de l’utopie et le déplacement dans le temps pour faire réfléchir un homme du XVIIIè au sujet des possibilités de diffusion des idées du XXIè.

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