La lecture orale en classe de 6e Expérimentation en REP

, par PRABEL Charly

Dans le cadre des évaluations nationales, les professeurs de français ont dû évaluer très tôt la fluence des élèves. Le plan lecture [1] impulsé par l’Académie de Versailles a également permis un questionnement sur l’articulation entre maîtrise du code (relation graphophonétique, maîtrise de la chaîne syntaxique), fluence et compréhension (du mot, de la phrase, du texte).

Mise en contexte

Les pistes de travail proposées dans cet article ont été réalisées avec une classe de 6e REP.

Lors de la rentrée scolaire, les élèves ont été invités à lire à voix haute afin d’évaluer le niveau auquel ils appartenaient. Ce niveau est déterminé par l’échelle d’évaluation proposée dans la fiche Eduscol « La fluidité de lecture », Lecture et compréhension de l’écrit - Travailler et évaluer la compréhension :

Le texte proposé aux élèves était le suivant :

Monsieur Pemberton-Oakes, le directeur d’une école a permis aux enfants de construire des cabanes dans le parc. Un jour il décide d’en visiter une, Benett et Mortimer, deux élèves le regardent.

Le directeur s’était déjà engagé jusqu’à mi-corps dans l’ouverture, quand il sentit soudain qu’il était coincé. Ce trou, destiné à laisser passer des garçons, était évidemment trop étroit pour un adulte assez corpulent. […]
Monsieur Pemberton-Oakes était pris au piège. Furieux, il essaya de se mettre debout pour se frayer un passage de force. Mais quand il se redressa, les murs se soulevèrent en même temps que lui, le toit s’effondra, et le tuyau de zinc s’abattit, clouant le directeur au milieu d’un éboulement de branches, de roseaux et d’ustensiles ménagers.
Dehors Benett et Mortimer regardaient ce spectacle avec une horreur grandissante. Un véritable tremblement de terre semblait se produire sous leurs yeux. La petite cabane se soulevant et retombait par secousses successives.

Anthony Buckeridge, Benett et sa cabane ,
Hachette, livre de poche jeunesse, 1973.




Cas d’étude

Les lectures

Ces deux enregistrements ont eu lieu le 8 septembre 2020. Les élèves venaient de faire leur rentrée scolaire. Entre les deux mois de vacances et le confinement qui a précédé, les élèves avaient donc très peu lu.

Lecture de Sabrina

Lecture de Leïla

Constats

L’élève 1 rencontre un grand nombre de difficultés. Elle lit mot à mot ; les regroupements sont rares. Quelques mots sont parfois regroupés, mais il n’y a aucune logique syntaxique. L’élève lit sans aucune expression dans la voix. La lecture est lente, hachée et semble être douloureuse pour l’élève.

L’élève 2 lit de façon à peu près fluide (niveau 3). Cependant le code graphophonétique pose problème : lettres confondues, lettres rajoutées. La lecture des mots est trop rapide et fait obstacle à la compréhension. Ne sachant pas traiter les informations, l’élève ne comprend pas le texte.

Travail mené en AP

Face à ce premier constat, un travail de fond a été mené en AP pendant tout le premier trimestre avec une réelle différenciation. Ce n’est pas la fluence qui a été travaillée en premier mais l’articulation entre le déchiffrage et la compréhension.

1. La compréhension des textes

Pour que les élèves développent le plaisir de la lecture à voix haute, il faut travailler la compréhension et le goût de la littérature. Cultiver ce plaisir, c’est permettre de diminuer le coût du décodage. Cette volonté d’améliorer la lecture orale des élèves passe avant tout par la compréhension.

En début d’année, nous avons privilégié la lecture de textes courts et complets. L’intérêt est de pouvoir pratiquer la lecture à voix haute sur un texte entier afin que les élèves perçoivent le plaisir du texte : lire, comprendre et interpréter.

  • En classe, nous avons démarré l’année par la poésie qui offre des textes complets et brefs. Cela permet d’avoir des textes complets et riches en sens. Ainsi, on ne néglige pas l’intérêt littéraire. Les textes ne sont pas des prétextes à la lecture à voix haute, mais de véritables supports littéraires qui nécessitent une lecture appliquée.
  • En accompagnement personnalisé, nous avons utilisé les textes suggérés par Lector & Lectrix Collège. Comme pour la poésie, les textes choisis suivent une trame narrative complète : on peut donc discuter de ceux-ci avec les élèves.

En plus du décodage, nous travaillons ici des compétences linguistiques (syntaxe principalement et lexique). Nous avons ainsi ciblé les traitements locaux (signification des mots et groupes de mots) et des traitements plus globaux (la représentation mentale cohérente de l’ensemble du texte).
Cela permet de revenir à des points d’étude de la langue sans donner l’impression d’en faire :

Phrase = Groupe nominal sujet + Groupe verbal prédicat [2] (ce qu’on dit du sujet) + complément de phrase (facultatif)

Au fil du premier trimestre, les textes se sont allongés au fur et à mesure que les bases de lecture devenaient plus solides.

Concernant les questions de compréhension, nous évitons au maximum les questionnaires de lecture.
À ce propos, Roland Goigoux, dans la présentation de Lector & Lectrix Collège, précise :

Les études menées sur les élèves en grande difficulté de lecture montrent à quel point ceux-ci se méprennent sur les attentes de l’École, sur la nature des tâches de lecture, sur les procédures requises et sur l’activité intellectuelle à mobiliser pour y faire face. Ils pensent souvent qu’il suffit de décoder tous les mots d’un texte pour le comprendre. La plupart du temps, ils mettent en œuvre des procédures inadéquates : ils utilisent massivement des stratégies de lecture mot à mot et traitent toutes les phrases comme autant de segments isolés. Ils ont surtout du mal à établir les relations qui assurent la cohésion du texte : reprises anaphoriques, connecteurs logiques, temps verbaux, etc.
Ils confondent ainsi la lecture-compréhension avec une simple recherche d’informations sollicitée par un questionnaire proposé a posteriori. Les observations que nous avons recueillies dans les classes de collège nous ont permis de voir que beaucoup d’élèves commencent à répondre aux questions posées sans avoir pris le temps de lire le texte. Leur lecture est souvent réduite à un repérage thématique et à la localisation des informations qui leur sont utiles pour répondre au dit questionnaire. À la fin de l’exercice, ils sont nombreux à n’avoir jamais lu le texte dans son intégralité́.
[…] Ils ont donc besoin qu’on les aide à comprendre, au sens étymologique de « saisir ensemble » (du latin comprehendere), et qu’on leur apprenne à organiser les données qu’ils recueillent pour fabriquer une représentation mentale cohérente.

Ce qui a permis une meilleure attention à la globalité des textes a été le débat de compréhension. Celui-ci repose sur une question ouverte : « Qu’avez-vous compris ? ». Pour de plus amples informations sur cette pratique, Sarah Bach propose sur la Page des Lettres une explication et une vidéo de démonstration en classe : « Le débat de compréhension : travailler et évaluer les compétences d’oral et de lecture ».




2. Un travail sur le décodage

Comme nous venons de le voir, les élèves ont travaillé sur de nombreux textes courts. Cela leur a permis de saisir plus facilement le sens, de prendre plaisir à lire et de partager leur compréhension des textes avec leurs camarades (cf. le débat de compréhension). La lecture s’inscrit ainsi dans une démarche personnelle et collective. C’est en mettant en avant ces enjeux de la lecture avec les élèves que nous pouvons travailler le décodage sans réaliser des exercices fastidieux et décrochés des textes. Le décodage s’inscrit alors dans une démarche de compréhension globale.
La brièveté des extraits permet de faire lire tous les élèves de la classe à voix haute. On travaille donc plus facilement le déchiffrage ainsi que l’assemblage des groupes syntaxiques. L’objectif était que les élèves progressent dans le déchiffrage tout en prenant conscience de la cohérence textuelle.
Les compétences de décodage (automatisation des procédures d’identification des mots écrits ) étaient travaillées grâce aux lectures à voix haute. L’objectif était que les élèves acquièrent les stratégies nécessaires pour réussir leur lecture.
Ainsi, quand la lecture d’un mot est erronée (mot pris pour un autre, accent oublié, changement de lettres à l’oral…), j’arrête l’élève et lui demande de relire. S’il a bien relu, il continue. Si ce n’est pas le cas, nous nous arrêtons sur le mot en question qui a posé une difficulté. Ce mot est écrit au tableau et l’élève qui n’a pas réussi à le lire doit réinvestir les stratégies de déchiffrage vues en primaire. S’il n’y arrive pas, c’est un camarade qui peut donner la stratégie.
Dans cette phase, nous avons beaucoup travaillé la décomposition des mots en syllabes pour revoir certains sons (correspondance graphophonétique). Cela a été l’occasion de faire de l’orthographe sans s’en rendre compte grâce aux différents phonèmes des lettres -s-, -c-, -g- mais aussi grâce au doublement des consonnes qui font le son [e] quand un -e- est placé avant…

On le voit, le décodage s’inscrit dans l’étude des textes et a lieu tout au long de l’année. Ce travail, a priori fastidieux, porte rapidement ses fruits. Les « petits lecteurs » prennent plaisir à participer au débat de compréhension. Ils ont forcément compris quelque chose (le nom d’un personnage, un lieu, une action) et se réfèrent alors au texte qu’ils prennent soin de décoder pour mettre en avant la compréhension. Plaisir et fierté de progresser participent à cet ensemble. Ainsi, les élèves cernent de mieux en mieux les enjeux de la lecture.

Cette phase se poursuit toute l’année et revêt encore une importance cruciale pour certains. Les camarades ne doivent pas souffler la bonne lecture du texte pour que l’élève qui s’est trompé retrouve facilement la stratégie de déchiffrage qui convient.

Ce travail mené en A.P. se prolonge également dans les cours. Ainsi, après chaque étude de texte, la classe est invitée à relire le texte étudié (il est compris, certains mots ont été élucidés). La lecture est généralement faite en serpentin (chaque élève lit une phrase).



3. Donner aux élèves l’envie de lire (à voix haute)

Dans son Webinaire 1 [3], Claudie Péret insistait sur le fait que les élèves en difficulté doivent comprendre l’intérêt de la lecture pour franchir les obstacles.

Cécile Pivot, dans Lire !, précise :

Lorsqu[e vos enfants] n’ont pas encore l’âge, vous devez leur donner le goût de la lecture en prenant le temps de leur raconter des histoires le soir avant qu’ils s’endorment, les tenir en haleine en leur promettant la suite le lendemain, puis, une fois qu’ils ont appris à lire, leur fournir des livres sur les thèmes qui leur sont chers.

En classe de 6e, c’est assez simple de développer cette appétence pour la lecture. Le programme, grâce aux récits mythologiques et aux romans d’aventures, propose des histoires qui passionnent les enfants : il est question de monstres, de héros, d’aventures grandioses, d’histoires d’amour merveilleuses, de questionnements sur soi et sur le monde… Tout un programme !
Pour susciter l’envie de lire (et de bien lire), nous sommes partis de récits contés. Ainsi les élèves ont pu découvrir des récits mythologiques par la voix de Claudie Obin :

Les élèves ont été intrigués, puis subjugués par le ton, le rythme, le suspens de cette conteuse. Cela rappelle qu’entendre un texte est plaisant et que donc le dire peut susciter du plaisir.



4. Vers la lecture expressive

Une fois ces fondations posées, nous pouvons passer à une autre étape : la lecture expressive.

Nous nous entraînons régulièrement à relire les textes après les avoir étudiés. Le sens facilite alors les choix opérés dans le ton ou le rythme ; les mots complexes ont été décortiqués. Les bases sont posées pour donner du sens par la voix. Les élèves ayant écouté des conteurs passent au processus d’imitatio.

  • Les élèves sont amenés à réfléchir, seuls ou en groupe, aux mots sur lesquels ils devraient insister mais aussi à la ponctuation. Quelle émotion doit-on associer à telle ponctuation expressive dans tel cas ? Comment rendre compte des intentions des locuteurs par les discours directs ? Ce travail de réflexion est un prolongement du travail de compréhension et d’analyse mené en classe. Il est une manière intéressante de conclure une séance.
  • Le temps de réflexion passé, les élèves se lancent dans leur lecture à voix haute. C’est le moment d’écouter attentivement et d’être entendu. Les propositions sont variées. Les élèves peuvent commenter les choix de lecture opérés par leurs camarades. La phase argumentative de la lecture à voix haute est tout aussi importante que la lecture. La lecture, pour être plaisante, doit être réfléchie. Cette réflexion, accessible à tous les élèves, leur permet de prendre confiance en eux et de proposer ainsi une lecture expressive plus solide, sans peur, car ils ont des arguments personnels et liés à l’étude textuelle.



5. Un entraînement régulier

La lecture à voix haute est donc un entraînement régulier en classe de français. Les modalités données dans notre cours doivent être partagées avec les équipes pédagogiques pour que celle-ci devienne naturelle.

Il est possible de suivre des pistes simples :

  • faire lire les élèves en serpentin (une phrase chacun) afin que tous puissent lire au moins une fois pendant la séance ;
  • veiller à ce que l’élève puisse se reprendre si la lecture d’un mot est erronée sans être corrigé par un pair ou par le professeur ;
  • s’accorder sur une mise en page type des documents (police et taille d’écriture ; interlignes ; pour les 6e, au départ, faciliter la lecture des documents avec un ordre commun : texte(s) puis question(s) ;
  • ne pas hésiter à donner le sens d’un mot, si l’élève en a besoin immédiatement pour répondre à une question ou comprendre rapidement le sens d’une phrase ;
  • travailler les mots polysémiques (« aire », « figure », « sommet »...) et les consignes (Le vocabulaire est souvent différent dans les matières alors que plusieurs mots peuvent renvoyer à une même finalité) [4].

Mais la lecture ne s’arrête pas à la classe. Régulièrement, des exercices de lecture sont proposés à la maison. Les élèves peuvent s’enregistrer et déposer un texte étudié en classe sur l’ENT ou Quizinière ; cela permet de réviser et d’avoir un texte qui rassure.

Ce travail à la maison a plusieurs avantages :

  1. Il permet de proposer des lectures plus longues pour tous les élèves. Les contraintes liées au temps (faire lire de longs extraits à toute la classe) disparaissent.
  2. Les élèves s’entraînent avant de lire. Souvent, je leur propose de lire à un membre de leur famille pour qu’ils aient un retour extérieur et pour qu’ils se sentent fiers. Si la lecture enregistrée ne leur plaît pas, ils peuvent s’enregistrer à nouveau. L’effort d’application se ressent dans les enregistrements. Aussi, ils n’ont pas la pression de passer devant le groupe classe.
  3. Les élèves reçoivent un avis personnalisé sur leur lecture. Les efforts sont mis en avant et certains points à privilégier peuvent être mis en avant. Cela permet de faire un suivi réellement intéressant.

Bilan

Ces dernières lectures datent du 4 mai 2021.

Lecture de Sabrina

Lecture de Leïla




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Notes

[1Le parcours m@gistère auquel est adossé le Plan lecture est accessible en auto-inscription. Vous y retrouverez les enregistrements des 3 webinaires de l’année 2020-2021, conduits par Claudie Péret, et un certain nombre de ressources. L’action se poursuit en 2021-2022.

[2Cf. Webinaires de Claudie Péret + programmes 2016 : parler de prédicat est plus simple. Si on ne veut pas nommer cette fonction de « prédicat », on peut paraphraser. Cela peut faire un parallèle intéressant avec le « parler briques ».

[3Pour consulter le webinaire - Si vous n’êtes pas inscrit au parcours, le lien vous conduit à une page où vous pourrez procéder à une auto-inscription.

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