La lecture chorale Comment dire les choses pour qu’elles ne restent pas lettres mortes ?

, par SIMON Eric, Collège les Merisiers, Jouy-le-Moutier

Formateur du groupe DECLIC - Expérimentation d’un enseignement d’éloquence en classe de 3ème

L’essentiel de l’expérience repose sur un plaisir simple ...
celui d’entendre, de garder trace, de partager.
Il s’agit de penser une lecture enregistrée qui donne la sensation qu’elle a su mettre en valeur les possibilités multiples d’un texte.
Le présent article propose d’explorer la piste de la lecture chorale. Une piste tellement simple qu’elle est négligée, ce qui nous prive ce faisant des nombreux bénéfices que l’on peut tirer de cette pratique. Il s’agit en effet d’inviter les élèves à une forme de jeu, un jeu avec le texte.

La lecture en question

Constats

Le constat est simple ...
On n’entend jamais, ou presque, une bonne lecture en classe. La première lecture permet de promener ses yeux sur le texte, de faire plaisir au monsieur ou à la dame qui vous a donné le texte, de donner de soi une image volontaire avant le conseil de classe … Mais de littérature vivante, il n’est jamais question.
Un autre constat. Quel ennui que d’entendre des récitations, au mieux touchantes parce que le candidat est blanc de peur…, au pire débitées sur un ton emprunté pour rendre le caractère très très triste d’un poème.

Redonner voix au texte

Léo Ferré parlait de la mise en musique des textes poétiques comme de « roues ». C’est-à-dire d’un moyen, humble, pour que le texte soit disponible, ouvert aux sens, aux oreilles.
Certaines lectures, talentueuses, donnent la sensation de servir le texte, de le rendre audible, mais aussi et surtout de mettre en lumière d’autres lectures possibles, en un mot de le rendre inouï.
On a tendance à imaginer Baudelaire seul à sa table, faisant sortir ex nihilo « L’invitation au voyage » de sa plume, dans un silence de génie… C’est oublier que Baudelaire a ciselé ses poèmes en les promenant de cénacles en salons … pour essayer ses textes sur de vrais auditeurs, pour en moduler les effets pendant des années. 1857 n’est pas la date de création de ses textes, mais peut-être de leur entrée dans le silence.

Le temps des gammes

La première piste consiste à proposer aux élèves des activités de mises en voix pour préparer une lecture inventive, enregistrée et juste.
Appréhender le texte par une lecture mise en voix permet d’incorporer le texte, de le faire sien dans le sens où la lecture engage des choix.

Ce travail de lecture réclame que l’on s’attelle à la question de la diction. Il faut ici prendre le temps de poser les fondations du travail sur la voix et sur le corps pour conduire les élèves par étapes à un travail d’acteur.
On proposera des travaux d’articulation, de métrique pour les amener au bout de quelques séances à sortir de l’articulation pontifiante et des idées stériles comme celle de ton « triste ou gai ». Ce travail est simple mais plait beaucoup.

Quelques leviers :

  • Articulations forcées ou naturelles (quitte à casser ou tenter de casser le vers),
  • Mise en chanson d’alexandrin,
  • Crescendo/decrescendo à l’intérieur d’un même vers, un hémistiche montant/l’autre descendant par exemple,
  • Jeu sur les tessitures de voix,
  • Jeu sur la force de la voix,
  • Mise en relief d’un mot,
  • Jeux sur les silences, etc…

Le but est d’ouvrir de nouvelles voies de lecture quitte à ce que, pour un temps, le texte ne soit qu’un exercice de diction, une série de notes vides de sens.
Lorsque les élèves ont gagné quelques cordes à leur harpe …, toutes ces possibilités sont démultipliées par le coefficient que permet la lecture chorale.

La lecture chorale

Revenir sur le texte

Dans la course au programme que peut devenir notre enseignement, nous avons tendance à oublier qu’à la fin d’une longue étude méthodique du texte, il serait bon de revenir au départ pour savoir comment on peut dire les choses pour qu’elles ne restent pas lettres mortes.
Si l’on impose, au sortir d’une savante analyse du texte, la lecture chorale comme un exercice, on se donne les moyens de revenir dans le texte pour lui faire dire ce que l’on a compris et ouvrir à d’autres lectures du texte.

Pour mettre en œuvre cette lecture chorale, on proposera aux élèves de se mettre par groupes de 2, 3 ou 4 pour se partager le texte à la lecture. Les élèves sont ainsi invités à découper le texte, à prêter au texte plusieurs voix qui doivent se mêler, s’entremêler, se répondre. Ce sont ce découpage et cette répartition du texte qui permettent d’aller à la rencontre d’un texte et de ce fait de lui faire reprendre vie.

Se partager le texte

L’expérience veut que les élèves, laissés libres de découper le tissu du texte, sont rapidement très inventifs … Ils sortent vite d’un découpage stérile du type « une phrase chacun ». On peut être amené à s’étonner de leurs choix… Tel groupe aura par exemple décidé que l’un se charge des sujets, l’autre des verbes, que le chœur reprendra les COD… Tel autre se mettra d’accord pour que l’un reprenne les éléments d’une anaphore pour laisser la parole à un autre qui finira la phrase. Pour d’autres, les voix peuvent se mêler avec un effet d’écho par exemple.
C’est en tout cas, quels que soient les choix faits, un excellent moyen de faire revenir les élèves sur le texte, crayon en main, et donc de réinvestir ce qu’ils en ont compris, de se l’approprier, de le faire leur.

Voici un exemple de travail du texte pour un groupe de 6e confronté au poème de Victor Hugo Demain dès l’aube

A-t-on toujours autant de traces d’un travail effectif sur un texte ? On notera le travail fin, pour des 6èmes, sur les rythmes de l’alexandrin.

Une polyphonie stimulante

Ce découpage ouvre à une polyphonie très stimulante. Je n’en avais pas conscience avant de me livrer à ce type d’exercices avec les élèves, mais lire le texte comme une polyphonie est un principe qui donne des résultats à tous les coups.
On trouve dans tous les textes la notion de dialogue soit parce qu’un interlocuteur est inscrit dans le tissu même du texte, soit parce que le texte est en tension avec une tradition, soit par qu’il affirme quelque chose en espérant le contraire, soit parce qu’il veut dire une chose et la cacher ...
Pour le récit fantastique, par exemple, demander une lecture qui fasse entrer de la dissonance pour annoncer la double explication est efficient.

Chaque lecture préparée donne l’occasion de demander quels ont été les choix de découpage et de répartitions des voix, pourquoi tel effet a été choisi. Obsession professorale !

Quelques exemples avec des élèves de 6e

Deux exemples mis en musique avec le concours du professeur de musique

- Victor Hugo Demain dès l’aube


- Jean Tardieu Le Serpent qui dépasse

Un exemple à voix nues
- Rabelais Gargantua « le massacre de Seuilly »
(Texte travaillé en regard du « Massacre des prétendants » chez Homère)

Lire avec les oreilles

Une autre piste : la lecture avant l’analyse. Une manière de voir avec les élèves où nous mènera la partition du texte.

Avec une plus grande habitude, les élèves cherchent et trouvent plus facilement des découpages avant même d’avoir expliqué le texte.
La lecture devient un jeu qui, pour avoir lieu, requiert que l’on trouve les éléments du texte sur lesquels s’accrocher. Dans une telle perspective, une anaphore ne peut pas passer inaperçue, c’est-à-dire rester inaudible.

Dans ce cas, on pourra laisser 20 minutes, par exemple, aux élèves pour se mettre d’accord, par groupes, sur une lecture à plusieurs voix.
De cette lecture chorale sort un débat sur les choix d’interprétation qui ont été faits ainsi que sur les points sur lesquels ils se sont accrochés pour donner une lecture. Ce travail de lecture première permet de sensibiliser les élèves au texte, de les faire se confronter au texte comme un document à explorer, une partition à déchiffrer, une matière première à travailler. Des mots, des sons, des reprises.
Une lecture initiale, loin d’être une perte de temps, peut s’avérer un moyen fructueux pour faire dégager des pistes de lecture, les éléments d’une problématique.

Partager

Imprimer cette page (impression du contenu de la page)