L’oral du lecteur

, par Daphné Jacamon

Comment aider les élèves à devenir des critiques autonomes capables « de rendre compte et de faire partager une réflexion sur leurs expériences de lecture » ? Le projet que nous avons intitulé « l’oral du lecteur », expérimente une nouvelle démarche pour aider les apprentis lecteurs à s’approprier les lectures intégrales ou cursives proposées dans le cadre de la classe.

S’approprier une œuvre, la faire sienne, au point d’être capable, un jour d’examen d’en parler « avec aisance, justesse et rigueur » sans céder à la tentation d’un psittacisme scolaire et desséchant, en éprouver « à l’intérieur de (soi) ces formes comme des forces, comme des directions possibles de (sa) vie mentale, morale et pratique » [1], telle est l’une des finalités de l’enseignement de la littérature.
Mais comment parler de ces livres que l’on a lus, sans s’en tenir à l’expression d’une simple opinion, certes sincère, mais qui prend le risque d’ignorer les codes herméneutiques fixés par une œuvre singulière ? Comment, inversement, mettre en mots son expérience de lecteur et ne pas réduire cette démarche d’appropriation au simple exercice de la récitation et du résumé ? L’expérimentation "l’oral du lecteur", inspirée des travaux de Joachim Dolz et Bernard Schneuwly [2], tente d’aider l’élève, "apprenti lecteur", à développer les capacités nécessaires pour présenter une œuvre à l’oral, « pour rendre compte et faire partager sa réflexion sur ses expériences de lecture » [3], comme on lui demandera de le faire lors de la seconde partie de l’épreuve orale des Epreuves anticipées de français. Ce projet a été mené en début d’année scolaire avec une classe de seconde générale.

Mettre en mots sa première réception du texte

Si l’on considère, dans le sillage de Jean-Claude Dufays, [4] que la lecture littéraire requiert un double mouvement d’implication (lecture subjective) et de distanciation (lecture objective), il apparaît utile dans un premier temps de demander à l’élève de mettre spontanément en mots sa première réception d’un texte, dont la lecture s’est faite librement, sans consigne particulière, sinon celle de noter dans un cahier de lecture les sentiments ou réflexions nés de ce premier contact avec l’œuvre. On propose donc aux élèves d’une classe de seconde d’enregistrer un premier oral pour présenter à l’issue de leur lecture, l’œuvre d’Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour (2014).

  • Exemple 1

    On remarque dans ce premier oral toute la difficulté de l’élève à s’approprier les codes d’un genre nouveau pour lui, l’exercice lui semble hors de portée.

  • Exemple 2

    Dans ce deuxième oral, l’élève est bien plus à l’aise avec l’exercice mais sa prise de parole dure moins de 30 secondes. Elle manque de ressources pour développer son propos.

Ces oraux, tous très courts, souvent défaillants, parfois inaudibles, traduisent les difficultés que la plupart des élèves ressentent à présenter une œuvre à l’oral, à exprimer des impressions de lecture, à les justifier. Confrontés, une première fois et sans préparation, à cet exercice, ces jeunes lecteurs mesurent davantage la difficulté d’une épreuve qui ne leur demandait a priori pas d’autre effort que celui de lire un livre. Cette expérience les convainc donc de la nécessité d’entrer dans une démarche d’appropriation en vue de la préparation d’un deuxième oral plus développé, plus abouti, plus proche des exigences de l’examen final.

S’engager dans une démarche d’appropriation.

1 - Le principe

Présentation des modules

Pour aider les élèves à développer une attitude réflexive et critique face à leurs lectures, on leur propose une série de modules construits selon les capacités évaluées lors des Épreuves anticipées de français :
- "défendre une lecture personnelle",
- "expliquer et à justifier ses choix",
- "argumenter, analyser, communiquer et persuader",
- "établir des liens entre la lecture littéraire et les autres champs du savoir, l’expérience du monde et la formation de soi",
selon les préconisations des programmes en vigueur.

Ces modules sont envoyés aux élèves par voie numérique sur l’Environnement Numérique de Travail. Ils font en premier lieu l’objet d’un travail en classe pour s’assurer de la bonne compréhension des consignes. Les élèves poursuivent ensuite leur travail chez eux sur un cahier numérique qu’ils pourront partager avec leur enseignant.

On propose donc aux élèves les modules suivants :

  • Module 1 : "Mettre en mots son expérience de lecteur" aide l’élève à mettre en mots sa réception du texte.

  • Module 2 : "Consolider sa connaissance de l’œuvre" donne à l’élève des points de repère pour circuler dans l’œuvre et questionner sa signification.

  • Module 3 : "Mettre l’œuvre en perspective" interroge l’élève sur les liens qu’il peut établir avec une autre oeuvre artistique et une autre discipline. L’œuvre d’Annie Ernaux a en effet été choisie en interdisciplinarité avec le cours de géographie [Thème 2 Territoires, populations et développement : quels défis ?/ Question France : dynamiques démographiques, inégalités socio-économiques en France]. Dans le cadre de ce travail interdisciplinaire, les élèves ont visionné le film La loi du marché, réalisé par Stéphane Brizé (2015).

  • Module 4 : "Prendre en compte un contexte d’écriture" permet aux élèves de se confronter aux notions d’auteur, de public et de contexte, qu’il soit économique, politique ou littéraire. Ce module constitue une introduction à la notion d’l’Histoire Littéraire qui sera prise en compte pour remettre dans leur contexte des œuvres plus anciennes.

  • Module 5 : "travailler son élocution", plus ludique, repose sur des exercices techniques qui visent à "tonifier" l’articulation et à faciliter le placement de la voix. Pratiqué sur l’ensemble de l’année, il aide l’élève à faire entendre sa voix et met l’accent sur la dimension corporelle de l’oral.

Modalités de mise en œuvre

Chaque module comporte un certain nombre de propositions, grâce auxquelles l’élève construit progressivement le discours personnel qu’il portera sur l’œuvre. Nulle exigence d’exhaustivité dans le parcours de ces modules : chaque proposition d’exercice n’est qu’une suggestion d’activité de lecture pour entrer dans une démarche d’appropriation. Si la prestation orale finale doit bien prendre en compte tous les modules proposés, puisque chacun d’eux vise à développer une des capacités évaluées lors des E.A.F, l’ordre de leur appropriation, en revanche, dépend de la subjectivité de chacun.

On laisse les élèves libres de construire leur propre parcours d’appropriation. Un élève peut, par exemple, choisir d’entrer dans cette démarche par une proposition du module 4 "Prendre en compte un contexte d’écriture" pour se diriger ensuite vers le module 1 "Mettre en mots son expérience de lecteur", puis s’orienter vers le module 3 "Mettre l’œuvre en perspective", avant de revenir vers le module 2 à la faveur d’une comparaison entre l’œuvre cinématographique et littéraire, pour poursuivre sa réflexion en abordant la deuxième partie de l’interview proposée dans le module 4 etc. On invite même l’élève à enrichir par de nouvelles propositions chacun de ces modules, à écouter ou lire par exemple d’autres interviews d’Annie Ernaux, à mettre le livre en perspective avec d’autres œuvres artistiques, comme des photos d’art.

Dans le cadre de l’étude d’une œuvre intégrale, l’élève travaille librement ses modules au cours de la séquence. Les horizons ouverts par les extraits étudiés en classe lui permettent de questionner sa propre réception du texte et d’enrichir son oral de lecteur.
Lorsque ces modules sont proposés en accompagnement d’une lecture cursive, ils encouragent l’élève à s’impliquer davantage dans la lecture de l’œuvre et l’engagent à faire preuve d’une plus grande autonomie critique.

2 - Exemple d’application à la lecture Regarde les Lumières mon amour, d’Annie Ernaux.

Voici à titre d’exemple, les exercices proposés pour s’approprier l’œuvre d’Annie Ernaux :

Module 1 - Mettre en mots son expérience de lecteur.
  • Exercice du portrait chinois : pour mettre en mots ses sensations de lecteur, je vous invite à réaliser le portrait chinois de cette œuvre.
    Si ce texte était une couleur, un tableau, un rythme ou tout autre référence qui vous viendrait à l’esprit… ce serait….

  • Le mot juste : parmi la liste des adjectifs que vous avez à votre disposition choisissez-en deux ou trois qui traduisent votre émotion au moment de la lecture. Notez la définition précise de ces trois adjectifs. Faites le même exercice avec des adjectifs qui sont à l’opposé de votre expérience. Expliquez les raisons de votre choix.

  • Variante du mot juste  : choisissez trois mots qui vous viennent spontanément à l’esprit lorsque vous pensez à ce texte.

  • La question de l’œuvre : quelle question souhaiteriez-vous que l’on vous pose sur ce texte ?

  • Lire et changer d’avis : avez-vous eu l’impression de changer d’avis au cours de votre lecture ?

Module 2 - Consolider sa connaissance de l’œuvre

A l’aide de votre cours et de votre lecture, répondez aux questions suivantes :

  • Qui ? Qui écrit ? De qui parle-t-on ?
  • Quand ? Quand l’auteure a-t-elle écrit ce livre ? Combien de temps dure ce récit ?
  • Quoi ? De quoi nous parle-t-on ? Prenez en compte le parcours de lecture proposé dans l’œuvre : quels extraits ont retenu notre attention ?
  • Comment ? Comment peut-on caractériser son style ? A quel genre appartient ce texte ?
  • Pourquoi ? Quelle vision Annie Ernaux nous donne-t-elle de la société ?
Module 3 - Mettre l’œuvre en perspective
  1. Mettre l’œuvre en perspective avec… votre cours de géographie
    L’œuvre Regarde les lumières mon amour a été choisie pour favoriser l’interdisciplinarité avec le cours de géographie. Quel lien pouvez-vous établir avec votre chapitre sur "les dynamiques démographiques, inégalités socio-économiques en France".

  2. Mettre l’œuvre en perspective avec… une autre œuvre artistique
    Un tableau ou un film. Cherchez au moins deux points communs entre les deux œuvres.

Module 4 - Prendre en compte un contexte d’écriture.
  • Quand l’auteur parle de son œuvre…
    Regardez cette interview d’Annie Ernaux sur France Culture « Dans le caddie d’Annie Ernaux »
    Vous pouvez vous en tenir aux 17 premières minutes

  • Vous êtes invités à écouter dans l’ordre de votre choix les sections suivantes.
    _- Partie 1 du début à 7’12’’ : l’importance du quotidien.
    _- Partie 2 de 7’12’’ à 10’20 : l’hypermarché : un lieu pour nous rendre visibles les uns aux autres.
    _- Partie 3 de 10’20 à 17’05’’ : hypermarché et climat social

Module 5 - Travailler son élocution

1ère proposition : prononcer des virelangues

Les virelangues sont des phrases ou des séquences de mots comportant des syllabes presque semblables que l’on doit prononcer très vite sans se tromper. Ces groupes de mots difficiles à articuler sont assemblés dans un but ludique pour servir d’exercice d’élocution.

Tu t’entêtes à tout tenter, tu t’uses et tu te tues à tant t’entêter.
Un pâtissier qui pâtissait chez un tapissier qui tapissait, demanda un jour au tapissier qui tapissait : vaut-il mieux pâtisser chez un tapissier qui tapisse ou tapisser chez un pâtissier qui pâtisse ?
Elle est partie avec tonton, ton Taine et ton thon.
As-tu été à Tahiti ?
Un généreux déjeuner régénérerait des généraux dégénérés.

2ème proposition : exercice du crayon

  • L’exercice
    Munissez-vous d’un crayon à papier et placez l’extrémité opposée à la mine entre les dents de devant, bien serrées mais sans crispation. Puis tout en tenant le crayon, le plus possible à l’horizontale, entraînez-vous à prononcer lentement un extrait de votre choix. [5]
  • Procéder à un nouvel enregistrement
    A l’issue de ce travail, les élèves enregistrent un deuxième oral qu’ils pourront eux-mêmes comparer à leur première prestation.
  • Constat
    • Exemple 1

      On perçoit dans ce deuxième oral que l’élève a consolidé sa connaissance de l’œuvre (module 2) en prenant davantage en compte le contexte d’écriture (module 4). Même si la référence au film de Stéphane Brizé comporte des erreurs (module 3), l’élève parvient à interroger sa conception du supermarché à l’aune de ces deux œuvres. Les notions de genre et de réalisme restent problématiques, mais elles pourront faire l’objet d’une remédiation notamment lors du débat qui suit cet exercice.

    • Exemple 2

      Dans ce deuxième exemple, l’élève est parvenue à développer son propos grâce aux modules 1 et 2. Elle s’implique davantage dans la lecture de l’œuvre et propose des exemples pour étayer son propos. Il lui est encore difficile d’articuler l’œuvre cinématographique au livre d’Annie Ernaux ; les deux œuvres sont encore nettement dissociées dans son oral mais, comme pour son camarade, on pourra lui demander de travailler davantage ces correspondances dans le débat entre pairs.

L’oral en débat pour former des lecteurs critiques et autonomes

En prolongement de l’exercice, on propose aux élèves d’écouter l’oral d’un camarade et de formuler trois questions en vue d’un échange avec lui. L’élève chargé de mener l’entretien peut demander à son camarade d’éclaircir un point de sa présentation, d’étayer une opinion, d’exemplifier une analyse, de développer un argument. Il peut également discuter une interprétation ou proposer de nouvelles orientations de lecture. Afin de rendre cet échange plus ludique, on convient que seul l’élève qui conduit l’entretien a la possibilité d’écouter l’oral de son interlocuteur : le "candidat" doit découvrir au cours de la discussion, en se laissant guider par le questionnement qui lui est proposé, quelles sont les interprétations possibles de son "jury" et s’entraîner ainsi à défendre sa lecture du texte tout en se montrant ouvert à de nouvelles propositions. Cette confrontation entre pairs entraîne les élèves à devenir de vrais sujets-lecteurs, critiques et autonomes.

Notes

[1Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, 2016

[2Joachim Dolz et Bernard Schneuwly, Pour un enseignement de l’oral, 2016

[3Epreuves anticipées obligatoires et épreuve orale de contrôle de français - Note de service n°2019

[4Jean-Claude Dufays, Pour une lecture littéraire, 2005

[5On emprunte cet exercice à Michelle Beguin dans son ouvrage, L’oral a la parole, 2013.

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