Regards sur le jardin et le jardinier. Séquence de 2nde

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

Présentation de la séquence :

Permettre aux élèves, à partir de l’objet d’étude « éloge et blâme », de comprendre, reconnaître, analyser et pratiquer le discours argumentatif dans sa double dimension rationnelle et affective. Les opinions de celui qui prononce un éloge ou un blâme peuvent être aisément définies, l’objectif de cette forme de discours, à savoir l’adhésion du récepteur et la modification de son opinion, peut donc naître facilement dans l’esprit des élèves.

Objets d’étude :

- L’éloge et le blâme
- Démontrer, convaincre, persuader

Perspectives d’étude :

- Le registre épidictique
- La description et le portrait
- L’argumentation

Supports : groupements de texte

Les textes sont ici classés de manière thématique. Ce n’est pas forcément dans cet ordre qu’ils seront étudiés au cours de la séquence. Mais retrouver ce classement ou en élaborer un autre peut être une activité de bilan de séquence à mener avec les élèves.

I. ELOGE DU JARDIN ET DU JARDINIER

- TEXTE 1 : Madeleine de Scudéry, La Promenade de Versailles
- TEXTE 2 : Saint-Simon, Mémoires
- TEXTE 3 : La Quintinie, Instructions pour les jardins fruitiers et potagers

II. BLÂME DU JARDIN ET DU JARDINIER

- TEXTE 4 : Saint-Simon, Mémoires
- TEXTE 5 : La Bruyère, Les Caractères
- TEXTE 6 : La Bruyère, Les Caractères
- TEXTE 7 : Montesquieu, Lettres Persanes
- TEXTE 8 : Flaubert, Bouvard et Pécuchet
- TEXTE 9 : Flaubert, Dictionnaire des idées reçues
- TEXTE 10 : Rousseau, La Nouvelle Héloïse

III. JARDINS ET JARDINIERS D’AILLEURS

- TEXTE 11 : André Thevet, Les Singularités de la France Antarctique
- TEXTE 12 : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil

Séances TICE associées : Recherches sur Internet

- Les jardins de Versailles

Progression de la séquence :

Texte
OBJECTIFS
ACTIVITES
1
Texte 1
Texte 4
Texte 5
Eloge ou blâme ?

- A partir de la comparaison de deux textes portant sur les jardins de Louis XIV, dont l'un est un éloge et l'autre un blâme, permettre aux élèves de découvrir l'objet d'étude principal de la séquence et la perspective d'étude générique : la description et le portrait.

- Les genres de l'éloge et du blâme : l'apologie, la satire et la raillerie.
- Lecture des deux premiers textes.
- Question : De quoi s'agit-il dans ces deux textes? Quelles ressemblances et quelles différences remarquez-vous ?
- Première analyse du fonctionnement de l'éloge dans le texte 1.
- Première analyse du fonctionnement du blâme dans le texte 2.
- Lecture du troisième texte.
- Question : Quel regard La Bruyère apporte-t-il sur l'art des jardins au 17ème siècle ?
2
Texte 1 Eloge du jardin

- Les procédés de la persuasion : l'adhésion affective du destinataire, double dans le texte (la " belle étrangère " et le lecteur)

- Les procédés rhétoriques de l'éloge.
- Question : Relevez et analysez l'emploi des pronoms personnels dans le texte.
> Convaincre l'auditeur par une émotion de complicité dans les pronoms personnels.
- Question : Relevez et analysez les procédés rhétoriques de l'éloge dans le texte.
> Vocabulaire mélioratif.
> Métaphores.
> Anaphores.
> Hyperboles.
- Question : Par quels procédés et dans quel but la description du jardin devient-elle un portrait implicite de son " Maître ", Louis XIV ?
3
Texte 2 Eloge du jardinier

- Approfondir la maîtrise de la persuasion.

- Le genre du portrait.
- Question : S'agit-il d'un éloge ou d'un blâme ? Analysez, à la lumière de vos acquis de la séance précédente, les procédés stylistiques qui vous permettent de répondre.
- Question : Analysez la construction du portrait de Le Nôtre : y a-t-il un trait important ou plusieurs? Les différents éléments du portrait concordent-ils ou sont-ils discordants ?
- Question : Que révèle ce portrait sur les idées de Saint-Simon ? Comment l'auteur parvient-il à faire partager ses opinions au lecteur ?
- Ecriture : A votre tour, rédigez l'éloge d'une personne réelle ou fictive du 17ème siècle.
4
Texte 6 Blâme de la mode

- Première approche du registre d'ironie : obtenir une adhésion spontanée et affective du destinataire par la séduction et l'implicite.

- Dimension dialogique de l'argumentation : nécessité de la présence des lecteurs pour déceler le sens du texte derrière l'ironie.

- Le genre du portrait : caricature et portrait satirique.
- Question : S'agit-il d'un éloge ou d'un blâme ? Quels procédés stylistiques vous permettent de répondre ?
- Synthèse sur l'ironie :
> Dire le contraire de ce que l'on pense, mais en donnant des indices suffisamment clairs pour que le lecteur puisse décoder le message.
> Les indices de l'ironie : l'hyperbole, l'antiphrase.
- Question : Analysez la construction de ces portraits.
- Question : Que révèlent ces portraits sur les idées de La Bruyère ? Comment l'auteur parvient-il à faire partager ses opinions au lecteur ?
> Synthèse sur le genre du " caractère " : étude de types moraux permanents à travers un exemple concret.
> Le moraliste
5
Texte 7 Blâme du géomètre

- Réinvestir les acquis sur le registre ironique.

- Approfondir le travail sur l'ironie : effets de distanciations grâce au locuteur étranger. Approche de la notion de double énonciation.

- Portrait et récit.
- Question : S'agit-il d'un éloge ou d'un blâme ? Quels éléments vous permettent de répondre ?
- Question : Quel est le point de vue de Rica, épistolier fictif ? Quel est celui de Montesquieu ? Sont-ils semblables ?
- Question : Analysez la structure du portrait.
6
Texte 8
Texte 9
Blâme du jardinier

- Réinvestir les acquis sur le registre ironique.

- Portrait et récit.
- Question : Relevez et analysez les différents procédés du comique dans ce texte.
- Question : Analysez et comparez la structure des deux épisodes de l'extrait : la construction du jardin et sa découverte par les invités.
- Lecture du texte 9
- Question : Comparez les textes 8 et 9
- Ecriture : A votre tour, écrivez un portrait ironique en vous appuyant sur une ou plusieurs de ces idées reçues. Vous pouvez le rédiger à la manière de La Bruyère, Montesquieu ou Flaubert.
7
Texte 3

Devenir jardinier

- Découvrir une autre modalité de la transmission d'une opinion au lecteur : par la conviction, démarche intellectuelle qui consiste à développer progressivement une thèse avec exemples et arguments.

- Permettre aux élèves d'articuler arguments et exemples.

- Analyse des procédés logiques du discours : connecteurs, modalisateurs, arguments d'autorité, différents types raisonnements et de conviction : notamment par le recours à l'expérience.

NB : Texte à étudier à la lumière du site consacré à son auteur : La Quintinie

- Question : S'agit-il d'un éloge ou d'un blâme ? De qui ? > Double éloge du jardinage et du bon jardinier, mais blâme du mauvais jardinier.
- Question : Analysez la structure argumentative du texte. Question : Quels sont les plaisirs du jardinage selon La Quintinie ?
- Question : Comment La Quintinie démontre-t-il que le jardinage demande d'être un bon jardinier ?
- Question : Comment La Quintinie justifie-t-il l'écriture d'un traité de jardinage ?
8
Texte 10 Le jardin : nature ou culture ?

- Analyse d'une double description, qui mêle éloge et blâme.

- Persuasion et conviction à partir d'une réflexion sur nature et culture
- Question : A quels jardins Rousseau fait-il allusion ? S'agit-il d'un éloge ou d'un blâme ?
> Une double description, blâme des jardins à la française et à l'anglaise, ainsi que des " gens de goûts " et éloge de la nature sauvage, ou qui donne cette apparence.
- Question : Analysez les moyens par lesquels les personnages et Rousseau parviennent à faire partager leur opinion au lecteur. S'agit-il de conviction ou de persuasion ?
9
Texte 11 Le jardinage et l'agriculture au Brésil

- Approfondir le travail sur l'argumentation.

- A travers la notion de nature / culture, aborder la question de l'altérité.
- Question : De quel type de texte s'agit-il ? Descriptif ? Informatif ? Argumentatif ?
- Question : Quelles sont les idées de l'auteur exprimées dans ce texte ?
- Question : Comment Thevet parvient-il à transmettre ses opinions au lecteur à l'occasion de la question du jardinage des sauvages ?
10
Texte 12 De la culture au commerce

- Approfondir le travail sur le raisonnement argumentatif.

- Aborder la dimension dialogique de l'argumentation par le pôle de l'adversaire : présence du discours de l'autre à contester.

- Prendre conscience du rôle de l'implicite et du présupposé : à travers la présence d'un double portrait dont l'un ne peut être qu'implicite, découvrir le raisonnement critique (réfuter une thèse opposée à celle qu'on veut défendre).
- Question : S'agit-il d'un éloge ou d'un blâme ? De qui ?
> A la fois un éloge et un blâme implicites : éloge des sauvages et blâme des européens. Mais la deuxième partie de l'extrait glisse à nouveau vers le blâme des sauvages.
- Contexte historique du texte.
- Question : Analysez la structure de l'argumentation dans la première partie de l'extrait. Comment les arguments s'enchaînent-ils ?
- Question : Quelle est la position de l'auteur : celle du vieux sauvage ou celle de son propre personnage ? Comment ce dialogue tente-t-il de convaincre le lecteur ?
11
  Synthèse sur l'éloge et le blâme

- Réviser les différents procédés analysés qui permettent d'obtenir l'adhésion du lecteur : persuasion par la séduction de l'ironie ou par l'appel à l'émotion, conviction par un raisonnement argumenté.

- Permettre aux élèves de reprendre de façon autonome l'ensemble des textes en s'interrogeant sur un sujet de réflexion.
- Synthèse orale sur " convaincre et persuader ".
- Question : Quelle conception de la littérature apparaît dans cette démarche ?
- Conséquence : formation de la personne et du citoyen : la parole peut être efficace et être une action : la parole plutôt que la violence.
- Reprise analytique des différents procédés qui permettent à la parole d'être efficace.
12
  Devoir de fin de séquence

- Le thème du jardin, et son ouverture sur l'opposition nature / culture permet de donner aux élèves un devoir portant sur l'altérité, et de discuter le terme même de " sauvage "

- Les textes, nombreux sur ce thème, permettent de vérifier les acquis concernant les procédés de la conviction et de la persuasion.

Cf. [Suggestion de devoir->177]

TEXTES

TEXTE 1 : Montaigne, Essais. 1580 - 1588 - 1592

Livre I. Chapitre 31 : « Des Cannibales »

Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté ; sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et l’idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice, et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons seulement accommodées au plaisir de notre goût corrompu. Et si pourtant, la saveur même et délicatesse se trouve à notre goût excellente, à l’envi des nôtres, en divers fruits de ces contrées-là sans culture. Ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère Nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions, que nous l’avons du tout étouffée. Si est-ce que, partout où sa pureté reluit, elle fait merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises.


TEXTE 2 : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil

Chapitre VIII : « Du naturel, force, stature, nudité, disposition et ornements du corps, tant des hommes que des femmes sauvages Brésiliens, habitant en l’Amérique : entre lesquels j’ai fréquenté environ un an »

« Nudité des Américaines moins à craindre que l’artifice des femmes de par-deçà »

Toutefois avant que clore ce chapitre, ce lieu-ci requiert que je réponde, tant à ceux qui ont écrit, qu’à ceux qui pensent que la fréquentation entre ces sauvages tout nus, et principalement parmi les femmes, incite à lubricité et paillardise. Sur quoi je dirai en un mot, qu’encore vraiment qu’en apparence il n’y ait que trop d’occasion d’estimer qu’outre la déshonnêteté de voir ces femmes nues, cela ne semble aussi servir comme d’un appât ordinaire à convoitise : toutefois, pour parler selon ce qui s’en est communément aperçu pour lors, cette nudité ainsi grossière en telle femme est beaucoup moins attrayante qu’on ne croirait. Et partant, je maintiens que les attifets, fards, fausses perruques, cheveux tortillés, grands collets fraisés, vertugales, robes sur robes, et autres infinies bagatelles dont les femmes et les filles de par-deçà se contrefont et n’ont jamais assez, sont sans comparaison, cause de plus de maux que n’est la nudité ordinaire des femmes sauvages : lesquelles cependant, quant au naturel, ne doivent rien aux autres en beauté. Tellement que si l’honnêteté me permettait d’en dire davantage, me vantant de bien résoudre toutes les objections qu’on pourrait amener au contraire, j’en donnerais des raisons si évidentes que nul ne les pourrait nier. Sans donc poursuivre ce propos plus avant, je me rapporte de ce peu que j’en ai dit à ceux qui ont fait le voyage en la terre du Brésil, et qui comme moi ont vu les unes et les autres.

Ce n’est pas cependant que contre ce que dit la sainte Ecriture d’Adam et Eve, lesquels après le péché, reconnaissant qu’ils étaient nus furent honteux, je veuille en quelque façon que ce soit approuver cette nudité : plutôt détesterai-je les hérétiques qui contre la Loi de nature (laquelle toutefois quant à ce point n’est nullement observée entre nos pauvres Américains) l’ont autrefois voulu introduire par-deçà.

Mais ce que j’ai dit de ces sauvages est pour montrer qu’en les condamnant si austèrement, de ce que sans nulle honte ils vont ainsi le corps entièrement découvert, nous excédant en l’autre extrémité, c’est-à-dire en nos bombances, superfluités et excès en habits, ne sommes guère plus louables. Et plût à Dieu, pour mettre fin à ce point, qu’un chacun de nous, plus pour l’honnêteté et nécessité, que pour la gloire et mondanité, s’habillât modestement.


TEXTE 3 : Montesquieu, L’Esprit des lois. 1748

De l’esclavage des nègres

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir.

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font les eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez les nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?


TEXTE 4 : Diderot, Le Supplément au Voyage de Bougainville. 1773

Les adieux du vieux chef Tahitien à Bougainville et son équipage

C’est un vieillard qui parle. Il était père d’une famille nombreuse. A l’arrivée des Européens, il laissa tomber des regards de dédain sur eux, sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni curiosité. Ils l’abordèrent ; il leur tourna le dos et se retira dans sa cabane son silence et son souci ne décelaient que trop sa pensée : il gémissait en lui-même sur les beaux jours de son pays éclipsés. Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s’attachaient à ses vêtements, serraient ses camarades entre leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s’avança d’un air sévère, et dit :

« Pleurez, malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de l’arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l’autre, vous enchaîner, vous gorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu’eux. Mais je me console ; je touche à la fin de ma carrière ; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. O tahitiens ! mes amis ! vous auriez mi moyen d’échapper à un funeste avenir ; mais aimerai mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu’ils s’éloignent, et qu’ils vivent. »

Puis s’adressant à Bougainville, il ajouta : « Et toi, chef des brigands qui t’obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d’effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n’es ni un dieu, ni un démon qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l’as dit à moi-même, ce qu’ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est a nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres. Ce pays est aux habitants de Tahiti, qu’en penserais-tu ? Tu es le plus fort ! Et qu’est-ce que cela fait ? Lorsqu’on t’a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli , tu t’es récrié, tu t’es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n’es pas esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l’être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t’emparer comme de la brute, le Tahitien est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton vaisseau ? t’avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t’avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisserons nos mœurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n’avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu’y manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu’où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s’arrêter, lorsqu’ils n’auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l’étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu’il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t’agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisses nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. »


QUESTIONS

1) Pour chacun des textes dites si l’auteur parle en son nom ou s’il donne la parole à quelqu’un d’autre. Si oui, qui ?

2) Pour chacun des textes et en tenant compte de la question 1, dites s’il s’agit d’un éloge et/ou d’un blâme : de qui ? de quoi ?

3) Analysez la structure et l’organisation de chacun des textes.

4) Quels sont les procédés littéraires utilisés par chacun des auteurs ? S’agit-il dès lors d’un travail de persuasion ou du conviction ?

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