Nature et société : naissance du mythe du bon sauvage

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

N.B. Edition utilisée : Garnier-Flammarion

I. Le regard porté par l’Européen sur le « sauvage » depuis le XVIème siècle

Lectures en correspondance

Deux représentations iconographique du sauvage au XVIème siècle

- Représentation positive du sauvage : « Famille Tupinamba à l’ananas » : Jean de Léry, Histoire d’un voyage en terre de Brésil, Livre de poche, bibliothèque classique n°0707, p213.
- Représentation négative du sauvage cannibale : « Equarrissage de la victime » : André Thevet, Les Singularités de la France Antarctique, Editions Chandeigne, p163.

Questions : Comparez ces deux représentations des Brésiliens issues d’un récit de voyage du XVIème siècle. Analysez la représentation des corps et des attitudes. Quel discours véhiculent-elles sur l’idée que les Européens se font du sauvage ?

Autres supports iconographiques : Le catalogue de l’exposition Kannibals et Vahinés qui s’est tenue en 2001 au musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie offre également un grand choix de représentations stéréotypées du bon et du mauvais sauvage, jusque dans la culture contemporaine, manifestant la permanence du mythe.

Lectures en correspondance

La double dimension du regard porté par l’Européen sur le sauvage se retrouve également dans la littérature.

Montesquieu
Les Lettres Persanes. Lettre XII

Usbeck à Mirza, à Ispahan

Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne ; tu descends jusqu’à me consulter ; tu me crois capable de t’instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte plus encore que la bonne opinion que tu as conçue de moi : c’est ton amitié qui me la procure.
Pour remplir ce que tu me prescris, je n’ai pas cru devoir employer des raisonnements forts abstraits : il y a certaines vérités qu’il ne suffit pas de persuader, mais qu’il faut encore faire sentir. Telles sont les vérités de morale. Peut-être que ce morceau d’histoire te touchera plus qu’une philosophie subtile.
Il y avait en Arabie un petit peuple appelé Troglodyte, qui descendait de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens, ressemblaient plus à des bêtes qu’à des hommes. Ceux-ci n’étaient point si contrefaits : ils n’étaient point velus comme des ours ; ils ne sifflaient point ; ils avaient deux yeux ; mais ils étaient si méchants et si féroces qu’il n’y avait parmi eux aucun principe d’équité ni de justice.
Ils avaient un roi d’une origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les traitait sévèrement. Mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent et exterminèrent toute la famille royale.
Le coup étant fait, ils s’assemblèrent pour choisir un gouvernement, et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais, à peine les eurent-ils élus, qu’ils leur devinrent insupportables, et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage ; tous les particuliers convinrent qu’ils n’obéiraient plus à personne ; que chacun veillerait uniquement à ses intérêts, sans consulter ceux des autres.
Cette résolution unanime flattait extrêmement tous les particuliers. Ils disaient : « Qu’ai-je affaire d’aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point ? Je penserai uniquement à moi ; je vivrai heureux. Que m’importe que les autres le soient ? Je me procurerai tous mes besoins, et, pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables. »
On était dans le mois où l’on ensemence les terres. Chacun dit : « Je ne labourerai mon champ que pour qu’il me fournisse le lé qu’il me faut pour me nourrir : une plus grand quantité me serait inutile ; je ne prendrai point de la peine pour rien. »
Les terres de ce petit royaume n’étaient pas de même nature : il y en avait d’arides et de montagneuses, et d’autre qui, dans un terrain bas, étaient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année, la sécheresse fut très grande, de manière que les terres qui étaient dans les lieux élevés manquèrent absolument, tandis que celles qui purent être arrosées furent très fertiles. Ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la dureté des autres, qui leur refusèrent de partager la récolte.
L’année d’ensuite fut très pluvieuse ; les lieux élevés se trouvèrent d’une fertilité extraordinaire, et les terres basses furent submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine ; mais ces misérables trouvèrent des gens aussi durs qu’ils l’avaient été eux-mêmes.

Montesquieu
Les Lettres Persanes. Lettre XII

Usbek au même, à Ispahan.

Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même, et furent les victimes de leurs propres injustices. De tant de familles, il n’en resta que deux, qui échappèrent aux malheurs de la nation. Il y avait, dans ce pays, deux hommes bien singuliers : ils avaient de l’humanité ; ils connaissaient la justice ; ils aimaient la vertu : autant liés par la droiture de leur cœur, que par la corruption de celui des autres, ils voyaient la désolation générale, et ne la ressentaient que par la pitié : c’était le motif d’une union nouvelle. Ils travaillaient, avec une sollicitude commune, pour l’intérêt commun ; ils n’avaient de différends, que ceux qu’une douce et tendre amitié faisait naître ; et, dans l’endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence, ils menaient une vie heureuse et tranquille : la terre semblait produire d’elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.
Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient tendrement chéris. Toute leur attention était d’élever leurs enfants à la vertu. Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettaient devant les yeux cet exemple si triste : ils leur faisaient surtout sentir que l’intérêt des particuliers se trouve toujours dans l’intérêt commun ; que vouloir s’en séparer, c’est vouloir se perdre ; que la vertu n’est point une chose qui doive nous coûter ; qu’il ne faut point la regarder comme un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une charité pour nous.
Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, qui est d’avoir des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s’éleva sous leurs yeux s’accrut par d’heureux mariages : le nombre augmenta, l’union fut toujours la même et le vertu, bien loin de s’affaiblir dans la multitude, fut fortifiée, au contraire, par un plus grand nombre d’exemples.
Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodytes ? Un peuple si juste devait être chéri des dieux. Dès qu’il ouvrit les yeux pour les connaître, il apprit à les craindre ; et la religion vint adoucir dans les mœurs ce que la nature y avait laissé de trop rude.

Lectures en correspondance

Dès le XVIème siècle, le regard porté par l’Européen sur le sauvage s’avère chargé d’idéologie. Deux images antagonistes se dégagent, celle du bon et celle du mauvais sauvage, incarné tout particulièrement par la figure du cannibale.

Jean de Léry
Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil
« Nudité des Américaines moins à craindre que l’artifice des femmes de par-deçà »

Toutesfois avant que clore ce chapitre, ce lieu-ci requiert que je réponde, tant à ceux qui ont écrit, qu’à ceux qui pensent que la fréquentation entre ces sauvages tous nus, et principalement parmi les femmes, incite à lubricité et paillardise. Sur quoi je dirai en un mot, qu’encore voirement qu’en apparence il n’y ait que trop d’occasion d’estimer qu’outre la déshonnêteté de voir ces femmes nues, cela ne semble aussi servir comme d’un appât ordinaire à convoitise : toutefois, pour en parler selon ce qui s’en est communément aperçu pour lors, cette nudité, aussi grossière en telle femme est beaucoup moins attrayante qu’on ne cuiderait. Et partant, je maintiens que les attifets, fards, fausses perruques, cheveux tortillés, grands collets fraisés, vertugales, robes sur robes, et autres infinies bagatelles dont les femmes et filles de par-deçà se contrefont et n’ont jamais assez, sont sans comparaison, cause de plus de maux que n’est la nudité ordinaire des femmes sauvages : lesquelles cependant, quant au naturel, ne doivent rien aux autres en beauté. Tellement que si l’honnêteté me permettait d’en dire davantage, me vantant de bien soudre toutes les objections qu’on pourrait amener au contraire, j’en donnerais des raisons si évidentes que nul ne pourrait les nier. Sans doncques poursuivre ce propos plus avant, je me rapporte de ce peu que j’en ai dit à ceux qui ont fait le voyage en la terre du Brésil, et qui comme moi ont vu les unes et les autres.
Ce n’est cependant que contre ce que dit la sainte Ecriture d’Adam et Eve, lesquels après le péché, reconnaissant qu’ils étaient nus furent honteux, je veuille en façon que ce soit approuver cette nudité : plutôt détesterai-je les hérétiques qui contre la Loi de nature (laquelle toutefois quant à ce point n’est nullement observée entre nos pauvres Américains) l’ont toutefois voulu introduire par-deçà.
Mais ce que j’ai dit de ces sauvages est, pour montrer qu’en les condamnant si austèrement, de ce que sans nulle vergogne ils vont ainsi le corps entièrement découvert, nous excédant en l’autre extrémité, c’est-à-dire en nos bombances, superfluités et excès en habits, ne sommes guères plus louables. Et plût à Dieu, pour mettre fin à ce point, qu’un chacun de nous, plus pour l’honnêteté et nécessité, que pour la gloire et mondanité, s’habillât modestement.

Montaigne
Les Essais
Livre I. Chapitre 31 « Des cannibales »

Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons d’autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances d pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, à produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons seulement accommodés au plaisir de notre goût corrompu.

Montaigne
Les Essais
Livre II. Chapitre 6 « Des coches »

En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, aucuns Espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et firent à ce peuple leurs remontrances accoutumées : « Qu’ils étaient gens paisibles, venant de lointains voyages, envoyés de la part du roi de Castille, le plus grand Prince de la terre habitable, auquel le Pape, représentant Dieu en terre, avait donné la principauté de toutes les Indes ; que, s’ils voulaient lui être tributaires, ils seraient très bénignement traités ; leur demandaient des vivres pour leur nourriture et de l’or pour le besoin de quelque médecine ; leur remontraient au demeurant la créance d’un seul Dieu et la vérité de notre religion laquelle ils conseillaient d’accepter, y ajoutant quelques menaces. »
La réponse fut telle : « Que, quant à être paisibles, ils n’en portaient pas la mine, s’ils l’étaient ; quant à leur roi, puisqu’il demandait, il devait être indigent et nécessiteux, et celui qui lui avait fait cette distribution, homme aimant dissension, d’aller donner à un tiers chose qui n’était pas sienne, pour le mettre en débat contre les anciens possesseurs ; quant aux vivres, qu’ils leurs en fourniraient ; d’or, ils en avaient pu, et que c’était chose qu’ils mettaient en nulle estime, d’autant qu’elle était inutile au service de leur vie, là où tout leur soin regardait seulement à la passer heureusement et plaisamment ; pourtant, ce qu’ils en pourraient trouver, sauf ce qui était employé au service de leurs dieux, qu’ils le prissent hardiment ; quant à un seul Dieu, le discours leur en avait plu, mais qu’ils ne voulaient changer leur religion, s’en étant si utilement servi si longtemps, et qu’ils n’avaient accoutumé prendre conseil que de leurs amis et connaissances ; quant aux menaces, c’était signe de faute de jugement d’aller menaçant ceux desquels la nature et les moyens étaient inconnus ; ainsi qu’ils se dépêchassent promptement de vider leur terre, car ils n’étaient pas accoutumés de prendre en bonne part les honnêtetés et remontrances de gens armés et étrangers ; autrement, qu’on ferait d’eux comme de ces autre, leur montrant les têtes d’aucuns hommes justiciés autour de leur ville. » Voilà un exemple de la balbutie de cette enfance.

Dès le XVIème siècle, la figure du sauvage sert à critiquer l’Européen. C’est déjà une arme critique. La dette de Diderot à l’égard des textes du XVIème siècle et en particulier de Jean de Léry se remarque également à propos d’un des textes majeurs du Supplément : les adieux du vieillard.

II. L’inscription de la réalité ethnologique au sein du débat

Diderot pose d’emblée la question de la réalité ethnologique du Tahitien : « Est-ce que vous donneriez dans la fable de Tahiti ? » (p 146). De fait le problème de l’articulation entre enquête ethnographique et préjugés philosophiques apparaît dès les premiers témoignages directs sur l’île de Tahiti, ceux de Bougainville et de ses compagnons.

Le Journal de bord de Bougainville

Ce texte est écrit au jour le jour par Bougainville pendant son voyage et en particulier pendant le séjour de neuf jours à Tahiti en mars 1769. Cet ouvrage, qui n’était pas destiné à la publication, est très vite connu et recèle déjà tous les éléments de la « fable de Tahiti » notamment à travers l’éblouissement éprouvé par l’auteur devant l’île et ses habitants. Les peuples découverts sont en effet lus à la lumière du bon sauvage originel imaginé par Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755). Il est cependant impossible de parler d’une valorisation générale du sauvage chez Bougainville puisqu’il ne décrit pas que les Tahitiens, mais également d’autres peuplades qu’il voit beaucoup plus négativement.

Les textes des compagnons de Bougainville : le Journal de Commerson

Les préjugés philosophiques qui orientent le regard et l’interprétation des voyageurs en faveur du thème de l’état de nature et du bon sauvage se retrouvent de façon beaucoup plus frappante chez les compagnons de voyage de Bougainville

Le Journal de Commerson

Je reviens sur mes pas pour vous tracer une légère esquisse de cette île heureuse, dont je ne vous ai fait mention qu’en passant dans le dénombrement des nouvelles terres que nous avons vues en courant le monde. Je lui avais appliqué le nom d’Utopie que Thomas Morus avait donné à sa république idéale en le dérivant des racines grecques (eus et topus, quasi felix locus). Je ne savais pas encore que M. de Bougainville l’avait nommée Nouvelle-Cythère, et ce n’est que bien postérieurement qu’un prince de cette nation, que l’on conduisit en Europe, nous a appris qu’elle se nommait Tahiti par ses propres habitants.
Sa position en longitude et latitude est le secret du gouvernement, sur lequel je m’impose le silence, mais je puis vous dire que c’est le seul coin de la terre où habitent des hommes sans vices, sans préjugés, sans besoins, sans dissensions. Nés sous le plus beau ciel, nourris des fruits d’une terre féconde sans culture, régis par des pères de famille plutôt que par des rois, ils ne connaissent d’autre dieu que l’Amour. Tous les jours lui sont consacrés, toute l’île est son temple, toutes les femmes en sont les autels, tous les hommes les sacrificateurs. Et quelles femmes, me demanderez-vous ? les rivales des Géorgiennes en beauté, et les sœurs des Grâces toutes nues. Là, ni la honte, ni la pudeur n’exercent leur tyrannie : la plus légère des gazes flotte toujours au gré des vents et des désirs : l’acte de créer son semblable est un acte de religion ; les préludes en sont encouragés par les vœux et les chants de tout le peuple assemblé, et la fin est célébrée par des applaudissements universels ; tout étranger est admis à participer à ces heureux mystères ; c’est même un des devoirs de l’hospitalité que de les inviter, de sorte que le bon Utopien jouit sans cesse ou du sentiment de ses propres plaisirs ou du spectacle de ceux des autres. Quelque censeur à double rabat ne verra peut-être en tout cela qu’un débordement de mœurs, une horrible prostitution, le cynisme le plus effronté ; mais il se trompera lui-même grossièrement en méconnaissant l’état de l’homme naturel, né essentiellement bon, exempt de tout préjugé et suivant, sans défiance comme sans remords, les douces impulsions d’un instinct toujours sûr, parce qu’il n’a pas encore dégénéré en raison.
Une langue très sonore, très harmonieuse, composée d’environ quatre ou cinq cents mots indéclinables, inconjugables, c’est-à-dire sans syntaxe aucune, leur suffit pour rendre toutes leurs idées et exprimer tous les besoins, noble simplicité qui, n’excluant ni les modiications de tons, ni la pantomime des passions, les garantit de cette superbe bathologie que nous appelons la richesse des langues et qui nous fait perdre dans le labyrinthe des mots la netteté des perceptions et la promptitude du jugement. L’Utopien, au contraire, nomme aussitôt son objet qu’il l’aperçoi, le ton dont il a prononcé le nom de cet objet a déjà rendu la manière dont il est affecté ; peu de paroles font une conversation rapide ; les opérations de l’âme, les mouvements du cœur sont isochrones avec le remuement des lèvres. Celui qui parle et celui qui écoute sont toujours à l’unisson. Notre prince tahitien qui, depuis sept ou huit mois qu’il est avec nous, n’a pas encore appris dix de nos paroles, étourdi le plus souvent de leur volubilité, n’a d’autre ressource que celle de se boucher les oreilles et de nous rire au nez.
Qu’on se garde de soupçonner qu’il ne soit ici question que d’une horde de sauvages grossiers et stupides ; tout chez eux est marqué au coin d la plus parfaite intelligence : des pirogues d’une construction qui n’a point de modèle connu, leur navigation dirigée par l’inspection des astres, des cases vastes, de forme élégante, commodes et régulières, l’art non pas de tisser le fil de la toile, mais de la faire sortir subtilement toute faite de dessous le battoir, de la colorer de gouttes de pourpre en faveur des femmes, de manière que leur sûreté de tous les mois ne soit jamais trahie, les arbres fruitiers judicieusement espacés dans leurs champs ont tout l’agrément de nos vergers sans en avoir l’ennuyeuse symétrie, tous les écueils de leurs côtés balisés et éclairés de nuit en faveur de ceux qui tiennent la mer, toutes leurs plantes connues et distinguées par des noms qui vont jusqu’à en indiquer les affinités, les instruments de leurs arts, quoique tirés de matières brutes, dignes cependant d’être comparés aux nôtres par le choix des formes et la sûreté de leurs opérations : tels sont les droits que nous leur connaissons déjà à notre estime malgré le peu de temps que nous les avons fréquentés.
Avec quelle industrie ne traitaient-ils pas déjà le fer, ce métal précieux pour eux qui ne le savent tourner qu’en des usages utiles, si vil pour nous qui en avons fait les instruments du désespoir et de la mort. Avec quelle horreur ne repoussaient-ils pas les couteaux et les ciseaux que nous leur offrions, parce qu’ils semblaient deviner l’abus qu’on pouvait en faire ; avec quel empressement, au contraire, ne sont-ils pas venus prendre les dimensions de nos canots, de nos chaloupes, de nos voiles, de nos tentes, de nos barriques, en un mot, de tout ce qu’ils ont cru pouvoir imiter !
Pour ce qui regarde la simplicité de leurs mœurs, l’honnêteté de leurs procédés, surtout envers leurs femmes qui ne sont nullement subjuguées chez eux comme chez les sauvages, leur philadelphie entre eux tous, leur horreur devant l’effusion du sanghumain, leur respect idolâtre pour leurs morts, qu’ils ne regardent que comme des gens endormis, leur hospitalité enfin, pour les étrangerrs, il faut laisser aux journaux le mérite de s’étendre sur chacun de ces articles, comme notre admiration et notre reconnaissance le requièrent.
On a admis leurs chefs à nos repas, tout ce qui a paru sur les tables a excité leur curiosité ; ils ont voulu qu’on leur rendît raison de chaque plat ; un légume leur semblait bon ? ils en demandaient aussitôt de la graine ; en la recevant ils s’informaient où et comment il faillait la planter ? dans combien de temps elle viendrait en rapport ? Notre pain leur a paru excellent, mais il leur a fallu montrer le grain dont on le faisait, les moyens de le pulvériser, la manière de mettre la farine en pâte, de la faire fermenter et de la cuire ; tous ces procédés ont été suivis et saisis dans le détail, le plus souvent il suffisait même de leur dire la moitié de la chose, l’autre était prévenue et devinée. Leur aversion pour le vin et les liqueurs était invincible, hommes sages en tout ! Ils reçoivent fidèlement des mains de la nature leurs aliments et leurs boissons, ils n’y a chez eux ni liqueurs fermentées, ni pots à cuire ; aussi n’a-t-on jamais vu de plus belles dents ni de plus belle carnation. Il est bien dommage que le seul homme qu’on puisse montrer de cette nation en soit peut-être le plus laid ; qu’on se garde bien d’en juger sur cette montre ; mais je lui dois rendre la justice qu’il mérite d’être étudié et connu à tous autres ; individu vraiment intéressant, digne de toutes les attentions du ministère et auquel il est même dû, à titre de justice, bien des dédommagements pour tous les sacrifices volontaires qu’il nous a faits dans l’enthousiasme de son attachement.

Ce texte circule entre 1769 et 1770. C’est l’acte de naissance du mythe de Tahiti, à travers notamment la réécriture de l’Utopie de Thomas More. L’allusion à l’accueil par la cour du Tahitien Aotourou est également essentielle pour la compréhension du problème posé par la figure de l’Autre au XVIIIème. La question ne porte plus seulement sur la véracité de la réalité ethnologique racontée par les témoins de la découverte, mais également sur la nature du regard de l’européen sur l’autre. Quel regard porter sur cette réalité ethnologique indéniable que constitue Aoutourou ? Est-ce vraiment la réalité ou une image, une représentation que voit l’Européen ? D’emblée le débat est aussi idéologique qu’ethnologique.

Le Voyage autour du monde de Bougainville

Le Voyage de Bougainville paraît en 1771. La tonalité est différente de celle du journal, et surtout le texte présente une forme d’hésitation, d’indécidabilité quant au Tahitien : deux chapitres consécutifs présentent en effet une vision idyllique de l’île puis sa critique. La question que posera Diderot est donc sous-jacente dans le texte de Bougainville : quel regard porter sur le sauvage ? Le débat s’avère finalement bien moins ethnologique que philosophique : quelle est la nature de l’homme ? que penser des thèses rousseauistes ? De là la raison pour laquelle les philosophes des Lumières s’empareront du mythe de Tahiti pour exposer leurs conceptions de la nature humaine.

L’île de Tahiti est pour Bougainville une vision édénique, qui évoque de plus en plus le mythe du bon sauvage

Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
L’accueil des Européens par les Tahitiens

Les pirogues étaient remplies de femmes qui ne le cèdent pas, pour l’agrément de la figure, au plus grand nombre des Européennes et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage. La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles qui les accompagnaient leur avait ôter le pagne dont ordinairement elles s’enveloppent. Elles nous firent d’abord, de leur pirogue, des agaceries où, malgré leur naïveté, on découvrit quelque embarras ; soit que la nature ait partout embelli le sexe d’une timidité ingénue, soit que, même dans les pays où règne encore la franchise de l’âge d’or, les femmes paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus. Les hommes, plus simples ou plus libres, s’énoncèrent bientôt clairement : ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. Je le demande : comment retenir au travail, au milieu d’un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et qui depuis six mois n’avaient point vu de femmes ? Malgré toutes les précautions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille, qui vint sur le gaillard d’arrière se placer à une des écoutilles qui sont au-dessus du cabestan ; cette écoutille était ouverte pour donner de l’air à ceux qui viraient. La jeune fille laissa tomber négligemment un pagne qui la couvrait, et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit voir au berger phrygien : elle en avait la forme céleste. Matelots et soldats s’empressaient pour parvenir à l’écoutille, et jamais cabestan ne fut viré avec une pareille activité.

Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
Un lieu édénique, l’image même du bonheur

Chaque jour nos gens se promenaient dans le pays sans arme, seuls ou par petites bandes. On les invitait à entrer dans les maisons, on leur y donnait à manger ; mais ce n’est pas à une collation légère que se borne ici la civilité des maîtres de maisons ; ils leur offraient des jeunes filles ; la case se remplissait à l’instant d’une foule curieuse d’hommes et de femmes qui faisaient un cercle autour de l’hôte et de la jeune victime du devoir hospitalier ; la terre se jonchait de feuillages et de fleurs, et des musiciens chantaient aux accords de la flûte un hymne de jouissance. Vénus est ici la déesse de l’hospitalité, son culte n’y admet point de mystères, et chaque jouissance est une fête pour la nation. Ils étaient surpris de l’embarras qu’on témoignait ; nos mœurs ont proscrit cette publicité. Toutefois je ne garantirais pas qu’aucun n’ait vaincu sa répugnance et ne se soit conformé aux usages du pays.
J’ai plusieurs fois été me promener dans l’intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d’Eden : nous parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse, sans aucun des inconvénients qu’entraîne l’humidité. Un peuple nombreux y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous trouvions des troupes d’hommes et de femmes assises à l’ombre des vergers ; tous nous saluaient avec amitié ; ceux que nous rencontrions dans les chemins se rangeaient à côté pour nous laisser passer ; partout nous voyions régner l’hospitalité, le repos, une joie douce et toutes les apparences du bonheur.

Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
Un paradis sensuel

L’île, à laquelle on avait d’abord donné le nom de Nouvelle-Cythère, reçoit de ses habitants celui de Tahiti.

Questions : Analysez la dimension mythologique et imaginaire de la description de Tahiti et des insulaires. Comment interprétez-vous les références à la culture antique ?

Ce tableau idyllique se teinte peu à peu de couleurs plus sombres : le vol, la guerre. L’utopie n’était qu’un reflet dans le regard des Européens, peu à peu démenti par Aoutourou

Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
Le vol et la guerre

Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne semble pas qu’il y ait dans l’île aucune guerre civile, aucune haine particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont chacun leur seigneur indépendant. Il est probable que les Tahitiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent poins. Qu’ils soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à tous. Avec nous, ils étaient filous habiles, mais d’une timidité qui les faisait fuir à la moindre menace. Au reste, on a vu que les chefs n’approuvaient point ces vols, qu’ils nous pressaient au contraire de tuer ceux qui les commettaient. Ereti, cependant, n’usait point de cette sévérité qu’il nous recommandait. Lui dénoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-même à toutes jambes ; l’homme fuyait et, s’il était joint, ce qui arrivait ordinairement, car Ereti était infatigable à la course, quelques coups de bâton et une restitution forcée étaient le seul châtiment du coupable. Je ne croyais pas même qu’ils connussent de punition plus forte, attendu que, quand ils voyait mettre quelqu’un de nos gens aux fers, ils en témoignaient une peine sensible ; mais j’ai su depuis, à n’en pas douter, qu’ils ont l’usage de pendre les voleurs à des arbres, ainsi qu’on le pratique dans nos armées.
Ils sont presque toujours en guerre avec les habitants des îles voisines. Nous avons vu les grandes pirogues qui leur servent pour les descentes et même pour des combats de mer. Ils ont pour armes l’arc, la fronde et une espèce de pique d’un bois fort dur. La guerre se fait chez eux d’une manière cruelle. Suivant ce que nous a appris Aotourou, ils tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats ; ils leur lèvent la peau du menton avec la barbe, qu’ils portent comme un trophée de victoire ; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les vainqueurs ne dédaignent pas d’admettre dans leur lit ; Aotourou lui-même est le fils d’un chef tahitien et d’une captive de l’île de Oopoa, île voisine et souvent ennemie de Tahiti.

Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
Des sauvages capables de cruauté

J’ai dit plus haut que les habitants de Tahiti nous avaient paru vivre dans un bonheur digne d’envie. Nous les avions cru presque égaux entre eux, ou du moins jouissant d’une liberté qui n’était soumise qu’aux lois établies pour le bonheur de tous. Je me trompais, la distinction des rangs est fort marquée à Tahiti, et la disproportion cruelle. Les rois et les grands ont droit de vie ou de mort sur les esclaves et valets ; je serais même tenté de croire qu’ils ont aussi ce droit barbare sur les gens du peuple qu’ils nomment Tata-einou, hommes vils ; toujours est-il sûr que c’est dans cette classe infortunée qu’on prend les victimes pour les sacrifices humains.

Question : Comment peut-on interpréter le silence de Diderot sur ces éléments importants de la réalité ethnographique de Tahiti ? Pourquoi choisit-il de ne traiter que de la dimension « Nouvelle Cythère » de l’île ?

Les autres peuples rencontrés par Bougainville interdisent plus encore de croire à l’existence du bon sauvage

Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
Rencontre et description des Pécherais

De tous les sauvages que j’ai vus de ma vie, les Pécherais sont les plus dénués de tout : ils sont exactement dans ce qu’on peut appeler l’état de nature ; et, en vérité, si l’on devait plaindre le sort d’un homme libre et maître de lui-même, sans devoir et sans affaires, content de ce qu’il a parce qu’il ne connaît pas mieux, je plaindrais ces hommes qui, avec la privation de ce qui rend la vie commode, ont encore à souffrir la dureté du plus affreux climat de l’univers.

Louis-Antoine de Bougainville
Voyage autour du monde
L’île des Lanciers

A mesure que nous l’approchâmes, nous découvrîmes qu’elle est bordée d’une plage de sable très unie et que tout l’intérieur est couvert de bois touffus, au-dessus desquels s’élèvent les tiges fécondes des cocotiers. La mer brisait assez au large au nord et au sud, et une grosse lame qui battait toute la côte de l’est nous défendait l’accès de l’île dans cette partie. Cependant la verdure charmait nos yeux et les cocotiers nous offraient partout leurs fruits et leur ombre sur un gazon émaillé de fleurs ; des milliers d’oiseaux voltigeaient autour du rivage et semblaient annoncer une côte poissonneuse ; on soupirait après la descente. Nous crûmes qu’elle serait plus facile dans la partie occidentale, et nous suivîmes la côte à la distance d’environ deux milles. Partout nous vîmes la mer briser avec la même force, sans une seule anse, sans la moindre crique qui pût servir d’abri et rompre la lame. Perdant ainsi toute espérance de pouvoir y débarquer, à moins d’un risque évident de briser les bateaux, nous remettions le cap en route lorsqu’on cria qu’on voyait deux ou trois hommes accourir au bord de la mer. Nous n’eussions jamais pensé qu’une île aussi petite pût être habitée, et ma première idée fut que sans doute quelques Européens y avaient fait naufrage. J’ordonnai aussitôt de mettre en panne, déterminé à tenter tout pour les sauver. Ces hommes étaient rentrés dans le bois ; bientôt iols en sortirent au nombre de quinze ou vingt et s’avancèrent à grands pas ; ils étaient nus et portaient de fort logues piques qu’ils vinrent agiter vis-à-vis les vaisseaux avec des démonstrations de menaces ; après cette parade, ils se retirèrent sous les arbres où on distingua des cabanes avec des longues-vues. Ces hommes nous parurent forts grands et d’une couleur bronzée. J’ai nommé l’île qu’ils habitent l’île des Lanciers.

Question : Comparez le traitement le l’île des Lanciers chez Bougainville et chez Diderot.

III. Les réécritures de la réalité ethnologique : Le Supplément au Voyage de Bougainville au cœur d’un débat d’idées

Après les Hurons de Lahontan, dont s’inspirera Voltaire pour L’Ingénu, le Tahitien apparaît comme une nouvelle figure du bon sauvage. Diderot va s’emparer du mythe et de son fondement ethnologique pour le réorienter selon ses projets philosophiques.

La réécriture de la réalité ethnologique décrite par Bougainville s’opère d’abord par l’omission : Diderot ne dit rien de l’état de guerre des Tahitiens, de la hiérarchie sociale, de l’infériorité des femmes. Seule la liberté sexuelle des insulaires réapparaît, ce qui participe de la lecture de Tahiti comme un paradis sensuel, un mythe. Cette réécriture est motivée par l’intérêt philosophique que Diderot porte au thème de la sexualité, lieu de l’articulation entre le privé et le public, le social. La relation sexuelle est privée, mais elle est à l’origine de la procréation, qui concerne le politique. Diderot voit, à travers « la fable de Tahiti » l’occasion de réfléchir aux liens qui unissent individuel et collectif, tout en profitant des intérêts argumentatifs que présente les dialogues avec le sauvage (notamment la double énonciation).

Qui est le Tahitien que fait parler Diderot ? Un sauvage ou un narrateur occidental qui pourrait être Diderot tant la harangue du vieillard se rapproche de ce que Diderot écrivait en son nom propre dans le Compte-Rendu destiné à la Correspondance littéraire. Diderot en effet s’inscrit dans le débat provoqué par la « fable de Tahiti » à l’occasion de deux textes : un compte-rendu inédit du Voyage autour du monde de Bougainville, composé à la fin de 1771, probablement pour la Correspondance littéraire de Grimm, et le Supplément au Voyage de Bougainville.

Compte-rendu du Voyage de Bougainville, écrit par Diderot pour la Correspondance littéraire de Grimm

Ah ! Monsieur de Bougainville, éloignez votre vaisseau des rives de ces innocents et fortunés Tahitiens ; ils sont heureux et vous ne pouvez que nuire à leur bonheur. Ils suivent l’instinct de la nature, et vous allez effacer ce caractère auguste et sacré. Tout est à tous, et vous allez leur porter la funeste distinction du tien et du mien. Leurs femmes et leurs filles sont communes, et vous allez allumer entre eux les fureurs de l’amour et de la jalousie. Ils sont libres et voilà que vous enfouissez dans une bouteille de verre le titre extravagant de leur futur esclavage. Vous prenez possession de leur contrée, comme si elle ne leur appartenait pas ; songez que vous êtes aussi injuste, aussi insensé d’écrire sur votre lame de cuivre, ce pays est à nous, parce que vous y avez mis le pied, que si un Tahitien débarquait sur nos côtes, et qu’après y avoir mis le pied, que si un Tahitien débarquait sur nos côtes, et qu’après y avoir mis le pied, il gravait ou sur une de nos montagnes ou sur un de nos chênes, ce pays appartient aux habitants de Tahiti. Vous êtes le plus fort, et qu’est-ce que cela fait ? Vous criez contre l’hobbisme social et vous l’exercer de nation à nation. Commercez avec eux, prenez leurs denrées, portez-leur des vôtres, mais ne les enchaînez pas. Cet homme dont vous vous emparez comme de la brute ou de la plante est un enfant de nature comme vous. Quel droit avez-vous sur lui ? Laissez-lui ses mœurs, elles sont plus honnêtes et plus sages que les vôtres. Son ignorance vaut mieux que toutes vos lumières ; il n’en a que faire. Il ne connaissait point une vilaine maladie, vous la lui avez portée, et bientôt ses jouissances seront affreuses. Il ne connaissait point le crime et la débauche, les jeunes filles se livraient aux caresses des jeunes gens, en présence de leurs parents au milieu d’un cercle d’innocents habitants, au son des flûtes, entre les danses, et vous allez empoisonner leurs âmes de vos extravagantes et fausses idées, et réveiller en eux des notions de vice, avec vos chimériques notions de pudeur. Enfoncez-vous dans les ténèbres avec la compagne corrompue de vos plaisirs, mais permettez aux bons et simples Tahitiens de se reproduire sans honte à la face du ciel et au grand jour. A peine vous êtes-vous montré parmi eux qu’ils sont devenus voleurs ; à peine êtes-vous descendu dans leur terre qu’elle a été teinte de sang ; ce Tahitien qui vous reçut en criant Tayo, ami, ami, vous l’avez tué, et pourquoi l’avez-vous tué ? Parce qu’il avait été séduit par l’éclat de vos guenilles européennes ; il vous donnait ses fruits, sa maison, sa femme, sa fille, et vous l’avez tué pour un morceau de verre qu’il vous dérobait. Ces Tahitiens, je les vois se sauver sur les montagnes, remplis d’horreur et de crainte ; sans ce vieillard respectable qui vous protège, en un instant, vous seriez tous égorgés. O père respectable de cette famille nombreuse, que je t’admire, que je te loue ! Lorsque tu jettes des regards de dédain sur ces étrangers sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni crainte, ni curiosité ; ton silence, ton air rêveur et soucieux ne décèlent que trop ta pensée : tu gémis au-dedans de toi-même sur les beaux jours de ta contrée éclipsés. Console-toi ; tu touches à tes derniers instants et la calamité que tu pressens, tu ne la verras pas. Vous vous promenez, vous et les vôtres, Monsieur de Bougainville, dans toute l’île ; partout vous êtes accueillis ; vous jouissez de tout, et personne ne vous en empêche ; vous ne trouvez aucune porte fermée, parce que l’usage des portes est ignoré ; on vous invite, vous vous asseyez ; on vous étale toute l’abondance du pays. Voulez-vous de jeunes filles ? ne les ravissez pas ; voilà leurs mères qui vous les présentent toutes nues ; voilà les cases pleines d’hommes et de femmes, vous voilà possesseur de la jeune victime du devoir hospitalier ; la terre se jonche de feuillages et de fleurs ; les musiciens ont accordé leurs instruments ; rien ne troublera la douceur de vos embrassements ; on y répondra sans contrainte ; l’hymne se chante ; l’hymne vous invite à être homme ; l’hymne invite votre amante à être femme et femme complaisante, voluptueuse et tendre ; et c’est au sortir des bras de cette femme que vous avez tué son ami, son frère, son père peut-être ! Enfin vous vous éloignez de Tahiti ; vous allez recevoir les adieux de ces bons et simples insulaires ; puissez-vous et vous et vos concitoyens et les autres habitants de notre Europe être engloutis au fond des mers plutôt que de les revoir. Dès l’aube du jour ils s’aperçoivent que vous mettez à la voile ; ils se précipitent sur vous ; ils vous embrassent, ils pleurent. Pleurez, malheureux Tahitiens, pleurez ; mais que ce soit de l’arrivée et non du départ de ces hommes ambitieux, corrompus et méchants. Un jour vous les connaîtrez mieux ; un jour ils viendront un crucifix dans une main et le poignard dans l’autre, vous égorgez ou forcer à prendre leurs mœurs et leurs opinions ; un jour vous serez sous eux presque aussi malheureux qu’eux.

Le débat d’idées concerne finalement peut-être plus l’Europe que son altérité. Tahiti n’est peut-être pas tant une figure de l’ailleurs, de l’autre, qu’une image d’un même, d’une Europe qui n’aurait pas trahi ses valeurs, qui aurait gardé son authenticité.

N.B. Edition utilisée : Garnier-Flammarion

Lectures en correspondance

Rousseau et le mythe du bon sauvage

Rousseau Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

  • Première partie : l’état de pure nature
    Quoiqu’il en soit de ces origines, on voit du moins, au peu de soin qu’a pris la Nature de rapprocher les Hommes par des besoins mutuels, et de leur faciliter l’usage de la parole, combien elle a peu préparé leur Sociabilité, et combien elle a peu mis du sien dans tout ce qu’ils ont fait, pour en établir les liens. En effet, il est impossible d’imaginer pourquoi dans cet état primitif un homme aurait plutôt besoin d’un autre homme qu’un singe ou un Loup de son semblable, ni, ce besoin supposé, quel motif pourrait engager l’autre à y pourvoir, ni même, dans ce dernier cas, comment ils pourraient convenir entre eux des conditions. Je sais qu’on nous répète souvent que rien n’eût été si misérable que l’homme dans cet état ; et s’il est vrai, comme je crois l’avoir prouvé, qu’il n’eût pu, qu’après bien des Siècles, avoir le désir, et l’occasion d’en sortir, ce serait un procès à faire à la Nature, et non à celui qu’elle aurait ainsi constitué ; Mais si j’entends bien ce terme de misérable, c’est un mot qui n’a aucun sens, ou qui ne signifie qu’une privation douloureuse et la souffrance du corps ou de l’âme : Or je voudrais bien qu’on m’expliquât quel peut être le genre de misère d’un être libre, dont le cœur est en paix et le corps en santé. Je demande laquelle, de la vie Civile ou naturelle, est la plus sujette à devenir insupportable à ceux qui en jouissent ? Nous ne voyons presque autour de nous que des Gens qui se plaignent de leur existence ; plusieurs même qui s’en privent autant qu’il est en eux, et la réunion des Lois divine et humaines suffit à peine pour arrêter ce désordre : Je demande si on a jamais ouï dire qu’un Sauvage en liberté ait seulement songé à se plaindre de la vie et à se donner la mort ? Qu’on juge donc avec moins d’orgueil de quel côté est la véritable misère. Rien au contraire n’eût été si misérable que l’homme Sauvage, ébloui par des lumières, tourmenté par des Passions, et raisonnant sur un état différent du sien. Ce fut par une Providence très sage, que les facultés qu’il avait en puissance ne devaient se développer qu’avec les occasions de les exercer, afin qu’elles ne lui fussent ni superflues et à charge avec le temps, ni tardives, et inutiles au besoin. Il avait dans le seul instinct tout ce qu’il lui fallait pour vivre dans l’état de Nature, il a dans une raison cultivée que ce qu’il lui faut pour vivre en société.

Rousseau Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

  • Deuxième partie : le second état de nature

    Ainsi quoique les hommes fussent devenus moins endurants, et que la pitié naturelle eût déjà souffert quelque altération, cette période du développement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre l’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notre amour propre, dut être l’époque la plus heureuse, et la plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état était le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l’homme, et qu’il n’en a dû sortir que par quelque funeste hasard qui pour l’utilité commune eût dû ne jamais arriver. L’exemple des Sauvages qu’on a presque tous trouvés à ce point semble confirmer que le Genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du Monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été en apparence autant de pas vers la perfection de l’individu, et en effet vers la décrépitude de l’espèce.
    Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arrêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre de corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques Canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de Musique ; En un mot, tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur Nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des Campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.

- Questions :

  • Quelle vision du sauvage et de l’état de nature Rousseau propose-t-il ici ? -* Quelle conception de l’Histoire se dégage de ce texte ?

Diderot face à l’état de nature

Dans le Supplément, Diderot marque ses distances vis à vis des thèses rousseauistes. Le bon sauvage n’existe pas selon lui. Il peut être cruel ou doux suivant les conditions naturelles dans lesquelles il vit. La vision de Tahiti est contrebalancée par celle de l’île des Lanciers : p 145 « C’est, à ce qu’il paraît, de la défense journalière contre les bêtes féroces, qu’il tient le caractère cruel qu’on lui remarque quelquefois. Il est innocent et doux, partout où rien ne trouble son repos et sa sécurité. ». Faits sociaux et politiques peuvent être compris comme un effet naturel qui est loin d’être toujours positif. La nature n’est pas une utopie. Il n’y a pas de bon sauvage, mais seulement des sauvages en situation.

Les contradictions internes à l’utopie tahitienne qu’il décrit font également glisser cette société vers quelque chose de beaucoup plus inquiétant. L’objectif de Diderot n’est pas de proposer un modèle idéal, mais de remettre en question la société européenne.

C’est la raison pour laquelle le compte-rendu qu’il écrit pour la Correspondance littéraire de Grimm est un texte très mesuré, certes courtois, mais pas admiratif : depuis la rupture des philosophes des Lumières et de Rousseau, Diderot s’est toujours montré distant voire opposé au mythe du bon sauvage. Ainsi les articles de l’Encyclopédie consacrés à l’ethnologie insistent beaucoup plus sur les ravages de la superstition que sur les merveilles de l’état de nature.

III. Voltaire et le mythe du bon sauvage

Quant à Voltaire, il refuse la « nostalgie du néolithique » de Rousseau en faisant de l’Ingénu une incarnation du mythe du bon sauvage, mais après éducation philosophique. Ce n’est qu’après l’épisode de la Bastille que le Huron, éduqué, devient un personnage pleinement positif. La structure du conte, roman d’éducation, est d’ailleurs fondamentalement opposée à la conception de l’Histoire comme dégradation que propose Rousseau. La comparaison des deux épisodes où l’Ingénu exprime son amour pour la belle Saint-Yves est significative. Entre sa mâle impatience qui donne lieu à un épisode comique proche de la farce dans le chapitre 6, et l’apprentissage de la sensibilité du chapitre 14, le sauvage s’est civilisé, et loin d’y voir une dégradation comme le fait Rousseau, Voltaire présente cette éducation comme une perfection des qualités naturelle du Huron. Moins qu’un sauvage, l’Ingénu représente l’homme épargné par les préjugés qui s’accomplit dans l’éducation propre aux philosophes des Lumières. Le bon sauvage en quelque sorte, est celui qui n’en est plus vraiment un, qui n’est plus ingénu, mais qui est éclairé par les idées des Lumières.

Voltaire L’Ingénu, chapitre 14

  • L’Ingénu faisait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans la science de l’homme. La cause du développement rapide de son esprit était due à son éducation sauvage presque autant qu’à la trempe de son âme. Car, n’ayant rien appris dans son enfance, il n’avait point appris de préjugés. Son entendement, n’ayant point été courbé par l’erreur, était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme elles sont, au lieu que les idées qu’on nous done dans l’enfance nous les font voir toute notre vie comme elles ne sont point.

Pour Voltaire comme pour Diderot, même si leurs opinions diffèrent, choisir d’écrire un conte sur un sauvage, c’est non seulement permettre, par la double énonciation, l’ironie, et la distanciation induite par un regard étranger, de critiquer la société européenne, mais c’est aussi réfuter les théories de Rousseau sur l’état de nature.

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