Réflexions sur une intention, enrichir le vocabulaire des élèves Travail effectué en classe de 1ère S au lycée Jean Jaurès, Argenteuil

, par SAULNIER Sophie, Lycée Jean Jaurès d’Argenteuil (95)

Cette expérimentation a eu lieu dans le cadre des Travaux Académiques Mutualisées (TraAM) dont le thème de l’année était Lire, écrire, s’informer, se cultiver à l’heure du numérique. Présentation des travaux en ligne sur Eduscol.

1. Constat

Si l’on est en droit de supposer que les mots « incongru », « solécisme » sont inconnus des élèves, en revanche qu’ils butent devant « barricade », « hostile », ou même « thym » est plus difficile à prévoir. Chaque professeur se trouve face à ce problème tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’appareiller en notes de vocabulaire les corpus des devoirs sur table ou des bacs blancs.

2. Les solutions

La solution proposée habituellement est la lecture avec le dictionnaire à la main accompagné de l’injonction : tout mot inconnu doit être recherché, expliqué, noté. Mais les (bonnes) résolutions de début d’année, que ce soient celles du professeur ou de l’élève, ont du mal à tenir devant la multiplicité des tâches.
Une solution plus ludique, et c’était celle proposée pour les TRAAM, est de demander aux élèves d’appareiller eux-mêmes un texte avec les dictionnaires en ligne. Le projet TRAAM était formulé ainsi : « Enrichir le vocabulaire des élèves qui achoppent souvent sur le sens de mots qui pourtant ne devraient pas poser de problème de compréhension. But faciliter la lecture et l’accès aux textes littéraires. Durée : Répartition sur l’année »

3. Analyse critique du projet et de sa mise en pratique : de faux espoirs

. Outils numériques utilisés :

dictionnaires en ligne, par exemple le TLFI (articles souvent très denses dans lesquels il faut faire une sélection), et le Larousse (les articles sont moins longs).

. Consignes :

Il ne s’agit pas de faire un simple lien hypertexte à l’adresse de l’article du dictionnaire, mais de sélectionner les éléments permettant d’éclairer le sens du mot hors contexte et dans le texte. L’élève doit donc rédiger lui-même un article à la fois bref et complet.

. Une remise en question :

Deux questions se posent qui mettent immédiatement en doute l’intérêt du projet : que gagne-t-on par rapport à l’utilisation du dictionnaire papier ? Les élèves peuvent-ils vraiment mener ce travail, finalement assez long, sur tous les textes étudiés ?

. Une proposition de solution :

Une réponse est de mettre en place un dispositif supplémentaire : le blog de la classe. Un groupe d’élèves est chargé de l’appareillage du texte étudié : (i) recherche de vocabulaire pouvant poser problème, (ii) rédaction d’une note explicative, (iii) création des liens hypertexte, (iv) publication sur le blog. Le texte ainsi travaillé est à la disposition de toute la classe et peut-être amendé par des élèves bénévoles qui rencontreraient des problèmes de vocabulaire non pris en charge par le groupe désigné. Chaque nouveau texte est confié à un nouveau groupe d’élèves.

.Evaluation du dispositif :

. Intérêt du dispositif : les élèves font eux-mêmes la recherche sans attendre que le professeur donne la solution ; ils œuvrent dans l’intérêt du groupe classe (responsabilisation) ; le travail est moins pesant puisqu’il est divisé et réparti entre les élèves.
. Un problème récurrent : le problème est toujours la persistance de la dynamique sur un temps long ; force est de constater le désinvestissement progressif des élèves.
. Un problème résiduel : les élèves ne savent pas toujours qu’ils ne savent pas. Par exemple, le mot « intelligence » ne pose pas de problème de compréhension, mais qu’en est-il de l’expression « être d’intelligence » ? Ce type de cas n’est pas traité par le dispositif.
. Leçon de l’expérimentation : il s’agit plus d’un travail de sensibilisation en début d’année que d’un travail continu sur la durée.
C’est finalement le problème résiduel qui m’a intéressé le plus ; tenter de le résoudre devrait ouvrir sur une meilleure compréhension des textes et développer une aptitude à mieux les comprendre.

4. Un travail en profondeur : trois lectures d’un poème « Beams »

. Objectif :

exploration de la densité sémantique des mots, polysémie et sélection des sens en contexte.

. Un impératif :

privilégier l’étude d’un texte court, dont le vocabulaire ne pose pas a priori de problèmes de compréhension mais qui, discursivement, peut en poser. Je choisis de mener cette expérience pendant la séquence sur la poésie. Mon choix se porte sur « Beams » puisque, on le sait, ce poème se prête au moins à trois lectures : le « Elle » initial du poème désigne une femme et/ou un bateau et/ou la poésie.

Elle voulut aller sur les flots de la mer,
Et comme un vent bénin soufflait une embellie,
Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,
Et nous voilà marchant par le chemin amer.

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,
Et dans ses cheveux blonds c’étaient des rayons d’or,
Si bien que nous suivions son pas plus calme encor
Que le déroulement des vagues, ô délice !

Des oiseaux blancs volaient alentour mollement
Et des voiles au loin s’inclinaient toutes blanches.
Parfois de grands varechs filaient en longues branches,
Nos pieds glissaient d’un pur et large mouvement.

Elle se retourna, doucement inquiète
De ne nous croire pas pleinement rassurés,
Mais nous voyant joyeux d’être ses préférés,
Elle reprit sa route et portait haut la tête.

Paul Verlaine, Romances sans paroles, « Beams », section Aquarelles. 1874

. Outil numérique utilisé :

la carte heuristique permet de classer les indices textuels en trois pôles sémantiques ; le questionnement prend la forme d’un triple portrait chinois : 1.Si c’est une femme. 2. Si c’est un bateau. 3. Si c’est l’allégorie de la poésie.
. L’intérêt est de montrer que si certains mots ne relèvent que d’une seule hypothèse interprétative (par ex. « varech » appartient au monde marin et constitue un des éléments qui permet d’inscrire le poème dans le genre pictural de la marine), d’autres se prêtent à plusieurs interprétations. En effet, si « le chemin amer » comme le pensent d’abord les élèves peut conforter l’hypothèse 1 (l’amour malheureux), il désigne aussi la mer (référence intertextuelle et mise à la rime avec « mer »), hypothèse 2. Si le verbe « inclinait » évoque le mouvement des bateaux sur l’eau (hypothèse 2), il évoque aussi l’allégeance à la poésie (hypothèse 3). Je ne donne ici que quelques exemples, mais tout le poème relève de ces glissements de sens.
. De l’attention portée au sens du mot, on peut passer à l’examen de séquences plus longues, ainsi de la double lecture de la métaphore du vers 6 : « Et dans ses cheveux blonds c’étaient des rayons d’or » Dans l’hypothèse 1, les cheveux de la femme sont comparés à des rayons d’or (et ainsi magnifiés) ; dans l’hypothèse 2, le soleil jouant dans les cordages des voiles du bateau fait penser à des cheveux blonds (personnification).
. L’analyse menée sur une séquence lexicale permet de confirmer que les sens ne s’annulent pas les uns les autres, mais plutôt qu’ils se superposent, et jouent ensemble.

. Remarque.

La carte heuristique s’avère un peu rigide pour bien mettre en évidence cette superposition des sens. L’idéal serait d’avoir des sortes de calques que l’on ferait glisser les uns sur les autres et dont le mouvement serait lui-même producteur de sens.

5. Rappel d’une évidence et d’un paradoxe en guise de conclusion

La recherche sur le vocabulaire ne peut être découplée du travail sur le texte. Finalement, moins le texte pose de problème de reconnaissance du vocabulaire, plus le travail est productif et plus les élèves enrichissent leur connaissance de la langue.

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