Ordre et Raison dans l’Encyclopédie : savoirs scientifiques et contestation idéologique

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

1. L’ordre des articles dans l’Encyclopédie : ordre raisonné et contestation idéologique

Article « Encyclopédie » de Diderot

Mais après avoir traité de la langue, ou du moyen de transmettre les connoissances, cherchons le meilleur enchaînement qu’on puisse leur donner.

Il y a d’abord un ordre général, celui qui distingue ce Dictionnaire de tout autre ouvrage ou les matieres sont pareillement soûmises à l’ordre alphabétique ; l’ordre qui l’a fait appeller Encyclopédie. Nous ne dirons qu’une chose de cet enchaînement considéré par rapport à toute la matiere encyclopédique, c’est qu’il n’est pas possible à l’architecte du génie le plus fécond d’introduire autant de variété dans la construction d’un grand édifice, dans la décoration de ses façades, dans la combinaison de ses ordres, en un mot, dans toutes les parties de sa distribution, que l’ordre encyclopédique en admet. Il peut être formé soit en rapportant nos différentes connoissances aux diverses facultés de notre ame, (c’est ce système que nous avons suivi), soit en les rapportant aux êtres qu’elles ont pour objet ; & cet objet est ou de pure curiosité, ou de luxe, ou de nécessité. On peut diviser la science génerale, ou en science des choses & en science des signes, ou en science des concrets, ou en science des abstraits. Les deux causes les plus générales, l’Art & la Nature, donnent aussi une belle & grande distribution. On en rencontrera d’autres dans la distinction ou du physique & du moral ; de l’existant & du possible ; du matériel & du spirituel ; du réel & de l’intelligible. Tout ce que nous savons ne découle-t-il pas de l’usage de nos sens & de celui de notre raison ? N’est-il pas ou naturel ou révélé ? Ne sont-ce pas ou des mots, ou des choses, ou des faits ? Il est donc impossible de bannir l’arbitraire de cette grande distribution premiere. L’univers ne nous offre que des êtres particuliers, infinis en nombre, & sans presqu’aucune division fixe & déterminée ; il n’y en a aucun qu’on puisse appeller ou le premier ou le dernier ; tout s’y enchaîne & s’y succede par des nuances insensibles ; & à-travers cette uniforme immensité d’objets, s’il en paroît quelques-uns qui, comme des pointes de rochers, semblent percer la surface & la dominer, ils ne doivent cette prérogative qu’à des systèmes particuliers, qu’à des conventions vagues, qu’à certains évenemens étrangers, & non à l’arrangement physique des êtres & à l’intention de la nature. Voyez le Prospectus.

En général la description d’une machine peut-être entamée par quelque partie que ce soit. Plus la machine sera grande & compliquée, plus il y aura de liaisons entre ses parties, moins on connoîtra ces liaisons ; plus on aura de différens plans de description. Que sera-ce donc si la machine est infinie en tout sens ; s’il est question de l’univers réel & de l’univers intelligible, ou d’un ouvrage qui soit comme l’empreinte de tous les deux ? L’univers soit réel soit intelligible a une infinité de points de vûe sous lesquels il peut être représenté, & le nombre des systèmes possibles de la connoissance humaine est aussi grand que celui de ces points de vûe. Le seul, d’où l’arbitraire seroit exclu, c’est comme nous l’avons dit dans notre Prospectus, le système qui existoit de toute éternité dans la volonté de Dieu. Et celui où l’on descendroit de ce premier être éternel, à tous les êtres qui dans le tems émanerent de son sein, ressembleroit à l’hypothese astronomique dans laquelle le philosophe se transporte en idée au centre du soleil, pour y calculer les phénomenes des corps célestes qui l’environnent ; Ordonnance qui a de la simplicité & de la grandeur, mais à laquelle on pourroit reprocher un défaut important dans un ouvrage composé par des philosophes, & adressé à tous les hommes & à tous les tems ; le défaut d’être lié trop étroitement à notre Théologie, science sublime, utile sans-doute par les connoissances que le Chrétien en reçoit, mais plus utile encore par les sacrifices qu’elle en exige, & les récompenses qu’elle lui promet.

Quant à ce système général d’où l’arbitraire seroit exclu, & que nous n’aurons jamais ; peut-être ne nous seroit-il pas fort avantageux de l’avoir ; car quelle différence y auroit-il entre la lecture d’un ouvrage où tous les ressorts de l’univers seroient développés, & l’étude même de l’univers ? presqu’aucune : nous ne serions toûjours capables d’entendre qu’une certaine portion de ce grand livre ; & pour peu que l’impatience & la curiosité qui nous dominent, & interrompent si communément le cours de nos observations, jettassent de desordre dans nos lectures, nos connoissances deviendroient aussi isolées qu’elles le sont ; perdant la chaîne des inductions, & cessant d’appercevoir les liaisons antérieures & subséquentes, nous aurions bien-tôt les mêmes vuides & les mêmes incertitudes. Nous nous occupons maintenant à remplir ces vuides, en contemplant la nature ; nous nous occuperions à les remplir, en méditant un volume immense qui n’étant pas plus parfait à nos yeux que l’univers, ne seroit pas moins exposé à la témérité de nos doutes & de nos objections.

Article « dictionnaire » de d’Alembert

A l’égard de l’ordre encyclopédique d’un dictionnaire, nous en avons aussi parlé dans le Discours Préliminaire, page xviij. & p. xxxvj. Nous avons fait voir en quoi consistoit cet ordre, & de quelle maniere il pouvoit s’allier avec l’ordre alphabétique. Ajoûtons ici les réflexions suivantes. Si on vouloit donner à quelqu’un l’idée d’une machine un peu compliquée, on commenceroit par démonter cette machine, par en faire voir séparement & distinctement toutes les pieces, & ensuite on expliqueroit le rapport de chacune de ces pieces à ses voisines ; & en procedant ainsi, on feroit entendre clairement le jeu de toute la machine, sans même être obligé de la remonter. Que doivent donc faire les auteurs d’un dictionnaire encyclopédique ? C’est de dresser d’abord, comme nous l’avons fait, une table générale des principaux objets des connoissances humaines. Voilà la machine démontée pour ainsi dire en gros : pour la démonter plus en détail, il faut ensuite faire sur chaque partie de la machine, ce qu’on a fait sur la machine entiere : il faut dresser une table des différens objets de cette partie, des termes principaux qui y sont en usage : il faut, pour voir la liaison & l’analogie des différens objets, & l’usage des différens termes, former dans sa tête & à part le plan d’un traité de cette Science bien lié & bien suivi : il faut ensuite observer quelles seroient dans ce traité les parties & propositions principales, & remarquer non-seulement leur dépendance avec ce qui précede & ce qui suit, mais encore l’usage de ces propositions dans d’autres Sciences, où l’usage qu’on a fait des autres Sciences pour trouver ces propositions. Ce plan bien exécuté, le dictionnaire ne sera plus difficile. On prendra ces propositions ou parties principales ; on en fera des articles étendus & distingués ; on marquera avec soin par des renvois la liaison de ces articles avec ceux qui en dépendent ou dont ils dépendent, soit dans la Science même dont il s’agit, soit dans d’autres Sciences ; on fera pour les simples termes d’Art particuliers à la Science, des articles abregés avec un renvoi à l’article principal, sans craindre même de tomber dans des redites, lorsque ces redites seront peu considérables, & qu’elles pourront épargner au lecteur la peine d’avoir recours à plusieurs articles sans nécessité ; & le dictionnaire encyclopédique sera achevé. Il ne s’agit pas de savoir si ce plan a été observé exactement dans notre ouvrage ; nous croyons qu’il l’a été dans plusieurs parties, & dans les plus importantes ; mais quoi qu’il en soit, il suffit d’avoir montré qu’il est très-possible de l’exécuter. Il est vrai que dans un ouvrage de cette espece on ne verra pas la liaison des matieres aussi clairement & aussi immédiatement que dans un ouvrage suivi. Mais il est évident qu’on y suppléera par des renvois, qui serviront principalement à montrer l’ordre encyclopédique, & non pas seulement comme dans les autres dictionnaires à expliquer un mot par un autre. D’ailleurs on n’a jamais prétendu, encore une fois, ou étudier ou enseigner de suite quelque Science que ce puisse être dans un dictionnaire. Ces sortes d’ouvrages sont faits pour être consultés sur quelque objet particulier : on y trouve plus commodément qu’ailleurs ce qu’on cherche, comme nous l’avons déjà dit, & c’est-là leur principale utilité. Un dictionnaire encyclopédique joint à cet avantage celui de montrer la liaison scientifique de l’article qu’on lit, avec d’autres articles qu’on est le maître, si l’on veut, d’aller chercher. D’ailleurs si la liaison particuliere des objets d’une science ne se voit pas aussi-bien dans un dictionnaire encyclopédique que dans un ouvrage suivi, du moins la liaison de ces objets avec les objets d’une autre science, se verra mieux dans ce dictionnaire que dans un traité particulier, qui borné à l’objet de la science dont il traite, ne fait pour l’ordinaire aucune mention du rapport qu’elle peut avoir aux autres sciences. Voyez le Prospectus & le discours préliminaire déjà cités.

2. L’ordre des rubriques d’un même article dans l’Encyclopédie : ordre raisonné et contestation idéologique

Article « Encyclopédie » de Diderot

Il y a un quatrieme ordre moins général qu’aucun des précédens, c’est celui qui distribue convenablement plusieurs articles différens compris sous une même dénomination. Il paroît ici nécessaire de s’assujettir à la génération des idées, à l’analogie des matieres, à leur enchaînement naturel, de passer du simple au figuré, &c. Il y a des termes solitaires qui sont propres à une seule science, & qui ne doivent donner aucune sollicitude. Quant à ceux dont l’acception varie & qui appartiennent à plusieurs sciences & à plusieurs arts, il faut en former un petit systême dont l’objet principal soit d’adoucir & de pallier autant qu’on pourra la bisarrerie des disparates. Il faut en composer le tout le moins irrégulier & le moins décousu, & se laisser conduire tantôt par les rapports, quand il y en a de marqués, tantôt par l’importance des matieres ; & au défaut des rapports, par des tours originaux qui se présenteront d’autant plus fréquemment aux éditeurs, qu’ils auront plus de génie, d’imagination & de connoissances. Il y a des matieres qui ne se séparent point ; telles que l’Histoire sacrée & l’Histoire profane ; la Théologie & la Mythologie ; l’Histoire naturelle, la Physique, la Chimie & quelques arts, &c. La science étymologique, la connoissance historique des êtres & des noms, fourniront aussi un grand nombre de vûes différentes qu’on pourra toujours suivre sans crainte d’être embarrassé, obscur, ou ridicule.

Au milieu de ces différens articles de même dénomination à distribuer, l’éditeur se comportera comme s’il en étoit l’auteur ; il suivra l’ordre qu’il eût suivi s’il eût eu à considérer le mot sous toutes ses acceptions. Il n’y a point ici de loi générale à prescrire ; on en connoîtroit une, que le moindre inconvénient qu’il y auroit à la suivre, ce seroit l’ennui de l’uniformité. L’ordre encyclopédique général jetteroit de tems en tems dans des arrangemens bisarres. L’ordre alphabétique donneroit à tout moment des contrastes burlesques ; un article de Théologie se trouveroit relégué tout au-travers des arts méchaniques. Ce qu’on observera communément & sans inconvénient, c’est de débuter par l’acception simple & grammaticale ; de tracer sous l’acception grammaticale un petit tableau en raccourci de l’article en entier ; d’y présenter en exemples autant de phrases différentes, qu’il y a d’acceptions différentes ; d’ordonner ces phrases entr’elles, comme les différentes acceptions du mot doivent être ordonnées dans le reste de l’article ; à chaque phrase ou exemple, de renvoyer à l’acception particuliere dont il s’agit. Alors on verra presque toûjours la Logique succéder à la Grammaire, la Métaphysique à la Logique, la Théologie à la Métaphysique, la Morale à la Théologie, la Jurisprudence à la Morale, &c. malgré la diversité des acceptions, chaque article traité de cette maniere formera un ensemble ; & malgré cette unité commune à tous les articles, il n’y aura ni trop d’uniformité, ni monotonie. J’insiste sur la liberté & la variété de cette distribution, parce qu’elle est en même tems commode, utile & raisonnable. Il en est de la formation d’une Encyclopédie ainsi que de la fondation d’une grande ville. Il n’en faudroit pas construire toutes les maisons sur un même modele, quand on auroit trouvé un modele général, beau en lui-même & convenable à tout emplacement. L’uniformité des édifices, entraînant l’uniformité des voies publiques, répandroit sur la ville entiere un aspect triste & fatiguant. Ceux qui marchent ne résistent point à l’ennui d’un long mur, ou même d’une longue forêt qui les a d’abord enchantés.

Un bon esprit (& il faut supposer au moins cette qualité dans un éditeur) saura mettre chaque chose à sa place, & il n’y pas à craindre qu’il ait dans les idées assez peu d’ordre, ou dans l’esprit assez peu de goût pour entremêler sans nécessité des acceptions disparates. Mais il y auroit aussi de l’injustice à l’accuser d’une bisarrerie qui ne seroit que la suite nécessaire de la diversité des matieres, des imperfections de la langue, & de l’abus des métaphores, qui transporte un même mot de la boutique d’un artisan sur les bancs de la Sorbonne, & qui rassemble les choses les plus hétérogenes sous une commune dénomination.

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