L’Encyclopédie face à la censure

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

1. L’ENCYCLOPÉDIE : UNE ENTREPRISE SOUMISE AUX CRITIQUES LES PLUS VIRULENTES

Eloge de l’Encyclopédie et blâme des critiques et des censeurs qui nuisent à sa rédaction

Avertissement de l’Encyclopédie par d’Alembert

D’Alembert fait ici l’éloge de l’Encyclopédie et le blâme de ses censeurs

Lorsque nous commençâmes à nous occuper de cette Entreprise, la plus vaste peut-être qu’on ait jamais conçue en Littérature, nous ne nous attendions qu’aux difficultés qui naîtroient de l’étendue & de la variété de son objet ; mais ce fut une illusion passagere, & nous ne tardâmes pas à voir la multitude des obstacles physiques que nous avions pressentis, s’accroître d’une infinité d’obstacles moraux auxquels nous n’étions nullement préparés. Le monde a beau vieillir, il ne change pas ; il se peut que l’individu se perfectionne, mais la masse de l’espece ne devient ni meilleure ni pire ; la somme des passions malfaisantes reste la même, & les ennemis de toute chose bonne & utile sont sans nombre aujourd’hui comme autrefois.

De toutes les persécutions qu’ont eu à souffrir dans tous les tems & chez tous les peuples, ceux qui se sont livrés à la séduisante & dangereuse émulation d’inscrire leurs noms dans la liste des bienfaiteurs du genre humain, il n’en est presqu’aucune qu’on n’ait exercée contre nous. Ce que l’Histoire nous a transmis des noirceurs de l’envie, du mensonge, de l’ignorance, & du fanatisme, nous l’avons éprouvé. Dans l’espace de vingt années consécutives, à peine pouvons-nous compter quelques instans de repos. Après des journées consumées dans un travail ingrat & continu, que de nuits passées dans l’attente des maux que la méchanceté cherchoit à nous attirer ! Combien de fois ne nous sommes-nous pas levés incertains, si cédant aux cris de la calomnie, nous ne nous arracherions pas à nos parens, à nos amis, à nos concitoyens, pour aller sous un ciel étranger chercher la tranquillité qui nous étoit nécessaire, & la protection qu’on nous y offroit ! Mais notre patrie nous étoit chere, & nous avons toujours attendu que la prévention fît place à la justice. Tel est d’ailleurs le caractere de l’homme qui s’est proposé le bien, & qui s’en rend à lui-même le témoignage, que son courage s’irrite des obstacles qu’on lui oppose, tandis que son innocence lui dérobe ou lui fait mépriser les périls qui le menacent. L’homme de bien est susceptible d’un enthousiasme que le méchant ne connoit pas.

Avertissement de l’Encyclopédie par d’Alembert

D’Alembert rappelle les objectifs et les difficultés de l’entreprise de l’Encyclopédie.

Notre principal objet étoit de rassembler les découvertes des siecles précédens ; sans avoir négligé cette premiere vue, nous n’exagérerons point en appréciant à plusieurs volumes in-folio ce que nous avons porté de richesses nouvelles au dépôt des connoissances anciennes. Qu’une révolution dont le germe se forme peut-être dans quelque canton ignoré de la terre, ou se couve secretement au centre même des contrées policées, éclate avec le tems, renverse les villes, disperse de nouveau les peuples, & ramene l’ignorance & les ténebres ; s’il se conserve un seul exemplaire entier de cet Ouvrage, tout ne sera pas perdu.

On ne pourra du-moins nous contester, je pense, que notre travail ne soit au niveau de notre siecle, & c’est quelque chose. L’homme le plus éclairé y trouvera des idées qui lui sont inconnues, & des faits qu’il ignore. Puisse l’instruction générale s’avancer d’un pas si rapide que dans vingt ans d’ici il y ait à peine en mille de nos pages une seule ligne qui ne soit populaire ! C’est aux Maîtres du monde à hâter cette heureuse révolution. Ce sont eux qui étendent ou resserrent la sphere des lumieres. Heureux le tems où ils auront tous compris que leur sécurité consiste à commander à des hommes instruits ! Les grands attentats n’ont jamais été commis que par des fanatiques aveuglés. Oserions-nous murmurer de nos peines & regretter nos années de travaux, si nous pouvions nous flatter d’avoir affoibli cet esprit de vertige si contraire au repos des sociétés, & d’avoir amené nos semblables à s’aimer, à se tolérer & à reconnoître enfin la supériorité de la Morale universelle sur toutes les morales particulieres qui inspirent la haine & le trouble, & qui rompent ou relâchent le lien général & commun ?

Dans l’article "Encyclopédie", Diderot répond aux critiques

Article « encyclopédie » de diderot

Un constat : l’Encyclopédie a essuyé de nombreuses critiques. Diderot répond ici aux critiques et aux censeurs

J’ai entendu dire à M. de Fontenelle, que son appartement ne contiendroit pas tous les ouvrages qu’on avoit publiés contre lui. Qui est-ce qui en connoît un seul ? L’esprit des lois & l’histoire naturelle ne font que de paroître, & les critiques qu’on en a faites sont entierement ignorées. Nous avons déjà remarqué que, parmi ceux qui se sont érigés en censeurs de l’Encyclopédie, il n’y en a presque pas un qui eût les talens nécessaires pour l’enrichir d’un bon article. Je ne croirois pas exagérer, quand j’ajoûterois que c’est un livre dont la très-grande partie seroit à étudier pour eux. L’esprit philosophique est celui dans lequel on l’a composé, & il s’en faut beaucoup que la plûpart de ceux qui nous jugent, soient à cet égard seulement au niveau de leur siecle. J’en appelle à leurs ouvrages. C’est par cette raison qu’ils ne dureront pas, & que nous osons présumer que notre Dictionnaire sera plus lû & plus estimé dans quelques années, qu’il ne l’est encore aujourd’hui. Il ne nous seroit pas difficile de citer d’autres auteurs qui ont eu, & qui auront le même sort. Les uns (comme nous l’avons déjà dit plus haut) élevés aux cieux, parce qu’ils avoient composé pour la multitude, qu’ils s’étoient assujettis aux idées courantes, & qu’ils s’étoient mis à la portée du commun des lecteurs, ont perdu de leur réputation, à mesure que l’esprit humain a fait des progrès, & ont fini par être oubliés. D’autres au contraire, trop forts pour le tems où ils ont paru, ont été peu lûs, peu entendus, point goûtés, & sont demeurés obscurs, long-tems, jusqu’au moment où le siecle qu’ils avoient devancé fût écoulé, & qu’un autre siecle dont ils étoient avant qu’il fût arrivé, les atteignit, & rendit enfin justice à leur mérite.

Cependant le tems leve le voile ; chacun est jugé selon son mérite. On distingue le travailleur négligent du travailleur honnête ou qui a rempli son devoir. Ce que quelques-uns ont fait, montre ce qu’on étoit en droit d’exiger de tous ; & le public nomme ceux dont il est mécontent, & regrette qu’ils ayent si mal répondu à l’importance de l’entreprise, & au choix dont on les avoit honorés.

Je m’explique là-dessus avec d’autant plus de liberté, que personne ne sera plus exposé que moi à cette espece de censure, & que, quelque critique qu’on fasse de notre travail, soit en général soit en particulier, il n’en restera pas moins pour constant, qu’il seroit très-difficile de former une seconde société de gens de Lettres & d’Artistes, aussi nombreuse & mieux composée que celle qui concourt à la composition de ce Dictionnaire. S’il étoit facile de trouver mieux que moi pour auteur & pour éditeur, il faudra que l’on convienne qu’il étoit, sous ces deux aspects, infiniment plus facile encore de rencontrer moins bien que M. d’Alembert. Combien je gagnerois à cette espece d’énumération où les hommes se compenseroient les uns par les autres ! Ajoûtons à cela qu’il y a des parties pour lesquelles on ne choisit point, & que cet inconvénient sera de toutes les éditions. Quelqu’honoraire qu’on proposât à un homme, il n’acquiteroit jamais le tems qu’on lui demanderoit. Il faut qu’un Artiste veille dans son attelier ; il faut qu’un homme public soit à ses fonctions. Celui-ci est malheureusement trop occupé, & l’homme de cabinet n’est malheureusement pas assez instruit. On se tire de-là comme on peut.

Des allusions à la censure disséminés dans l’œuvre

Article « dictionnaire » de d’Alembert

D’Alembert décrit ici l’attitude adoptée face à ces critiques et les réponses qu’il leur a adressées.

Il nous resteroit pour finir cet article à parler des différens dictionnaires ; mais la plûpart sont assez connus, & la liste seroit trop longue si on vouloit n’en omettre aucun. C’est au lecteur à juger sur les principes que nous avons établis, du degré de mérite que peuvent avoir ces ouvrages. Il en est d’ailleurs quelques-uns, & même des plus connus & des plus en usage, dont nous ne pourrions parler sans en dire peut-être beaucoup de mal ; & notre travail, comme nous l’avons dit ailleurs, ne consiste point à décrier celui de personne. A l’égard de l’Encyclopédie, tout ce que nous nous permettons de dire, c’est que nous ne négligerons rien pour donner le degré de perfection dont nous sommes capables, toûjours persuadés néanmoins que nous y laisserons beaucoup à faire. Dans cette vûe nous recevrons avec reconnoissance tout ce qu’on voudra bien nous adresser sur ce dictionnaire, remarques, additions, corrections, critiques, injures même, quand elles renfermeront des avis utiles : omnia probate, quod bonum est tenete. L’empire des Sciences & des Lettres, s’il est permis de se servir de cette comparaison, ressemble à ces lieux publics où s’assemblent tous les jours un certain nombre de gens oisifs, les uns pour joüer, les autres pour regarder ceux qui joüent : le silence par les lois du jeu est ordonné aux spectateurs, à moins qu’on ne leur demande expressement leur avis ; & plusieurs gens de lettres, trop amoureux de leurs productions, voudroient qu’il en fût ainsi dans l’empire littéraire : pour nous, quand nous serions assez puissans pour détourner la critique, nous ne serions pas assez ennemis de notre ouvrage pour user de ce droit. Voilà nos dispositions : nous n’avons souhaité de guerre avec personne ; nous n’avons rien fait pour l’attirer ; nous ne l’avons point commencée, ce sont là des faits constans ; nous avons consenti à la paix, dès qu’on nous a paru le desirer, & nous souhaitons qu’elle soit durable. Si nous avons répondu à quelques critiques, nous avons cru le devoir à l’importance de l’ouvrage, à nos collègues, à la nature des reproches qui nous regardoient personnellement, & sur lesquels trop d’indifférence nous eût rendus coupables. Nous eussions gardé le silence si la critique n’eût attaqué que nous, & et n’eût été que littéraire. Occupés désormais uniquement de notre travail, nous suivrons par rapport aux critiques (quels qu’ils puissent être), l’exemple d’un grand monarque de nos jours, qui n’a jamais voulu répondre ni souffrir qu’on répondit à une satyre absurde & scandaleuse, publiée il y a quelques mois contre lui : c’est à moi, dit-il, à mépriser ce qui est faux dans cette satyre, & à me corriger s’il y a du vrai. Parole bien digne d’être conservée à la postérité, comme le plus grand éloge de ce monarque, & le plus beau modele que puissent se proposer des gens de lettres. (O)

Article « force » de Voltaire

Le choix d’un exemple polémique permet à Voltaire de rappeler la campagne qui a lieu contre l’Encyclopédie, tout en en faisant l’éloge

FORCE, s. f. (Gramm. & Littér.) ce mot a été transporté du simple au figuré.

Force se dit de toutes les parties du corps qui sont en mouvement, en action ; la force du coeur, que quelques-uns ont fait de quatre cent livres, & d’autres de trois onces ; la force des visceres, des poumons ; de la voix ; à force de bras.

On dit par analogie, faire force de voiles, de rames ; rassembler ses forces ; connoître, mesurer ses forces ; aller, entreprendre au-delà de ses forces ; le travail de l’Encyclopédie est au-dessus des forces de ceux qui se sont déchaînés contre ce livre. On a long-tems appellé forces de grands ciseaux (Voyez FORCES, Arts méch.) ; & c’est pourquoi dans les états de la ligue on fit une estampe de l’ambassadeur d’Espagne, cherchant avec ses lunettes ses ciseaux qui étoient à terre, avec ce jeu de mots pour inscription, j’ai perdu mes forces.

Article « critique » de Marmontel

Marmontel explicite ici le phénomène de la censure : il affirme profiter de l’article pour parler d’un point qui pourrait paraître hors-sujet (les critiques dont les auteurs des Lumières sont victimes) et explicite aussi l’impossibilité d’y répondre de façon directe. On ne peut répondre à la censure que de façon détournée, en la condamnant pour les siècles passés, mais non pour celui-là.

Mais autant que le critique supérieur est au-dessus du critique subalterne, autant celui-ci l’emporte sur le critique ignorant. Ce que celui-ci sait d’un genre, est à son avis tout ce qu’on en peut savoir ; renfermé dans sa sphere, sa vûe est pour lui la mesure des possibles ; dépourvû de modeles & d’objets de comparaison, il rapporte tout à lui même ; par-là tout ce qui est hardi lui paroît hasardé, tout ce qui est grand lui paroît gigantesque. C’est un nain contrefait qui juge d’après ses proportions une statue d’Antinoüs ou d’Hercule. Les derniers de cette derniere classe sont ceux qui attaquent tous les jours ce que nous avons de meilleur, qui louent ce que nous avons de plus mauvais, & qui font, de la noble profession des Lettres, un métier aussi lâche & aussi méprisable qu’eux-mêmes (M. de Voltaire dans les Mensonges imprimés). Cependant comme ce qu’on méprise le plus, n’est pas toûjours ce qu’on aime le moins, on a vû le tems où ils ne manquoient ni de lecteurs ni de Mecenes. Les magistrats eux-mêmes cédant au goût d’un certain public, avoient la foiblesse de laisser à ces brigands de la Litterature une pleine & entiere licence. Il est vrai qu’on accordoit aux auteurs poursuivis, la liberté de se défendre, c’est-à-dire d’illustrer leurs critiques, & de s’avilir, mais peu d’entre les hommes célebres ont donné dans ce piége. Le sage Racine disoit de ces petits auteurs infortunés (car il y en avoit aussi de son tems), ils attendent toûjours l’occasion de quelqu’ouvrage qui réussisse, pour l’attaquer ; non point par jalousie, car sur quel fondement seroient-ils jaloux ? mais dans l’espérance qu’on se donnera la peine de leur répondre, & qu’on les tirera de l’obscurité où leurs propres ouvrages les auroient laissés toute leur vie. Sans-doute ils seront obscurs dans tous les siecles éclairés ; mais dans les tems où regnera l’ignorance orgueilleuse & jalouse, ils auront pour eux le grand nombre & le parti le plus bruyant ; ils auront sur-tout pour eux cette espece de personnages stupides & vains, qui regardent les gens de lettres comme des bêtes féroces destinées à l’amphitéatre pour l’amusement des hommes ; image qui, pour être juste, n’a besoin que d’une inversion. Cependant si les auteurs outragés sont trop au-dessus des insultes pour y être sensibles, s’ils conservent leur réputation dans l’opinion des vrais juges ; au milieu des nuages dont la basse envie s’efforce de l’obscurcir, la multitude n’en recevra pas moins l’impression du mépris qu’on aura voulu répandre sur les talens, & l’on verra peu-à-peu s’affoiblir dans les esprits cette considération universelle, la plus digne récompense des travaux littéraires, le germe & l’aliment de l’émulation.

Nous parlons ici de ce qui est arrivé dans les différentes époques de la Littérature, & de ce qui arrivera sur-tout, lorsque le beau, le grand, le sérieux en tout genre, n’ayant plus d’asyle que dans les bibliotheques & auprès d’un petit nombre de vrais amateurs, laisseront le public en proie à la contagion des froids romans, des farces insipides, & des sottises polémiques.

Quant à ce qui se se passe de nos jours, nous y tenons de trop près pour en parler en liberté ; nos loüanges & nos censures paroîtroient également suspectes. Le silence nous convient d’autant mieux à ce sujet, qu’il est fondé sur l’exemple des Fontenelle, des Montesuquieu, des Buffon, & de tous ceux qui leur ressemblent. Mais si quelque trait de cette barbarie que nous venons de peindre, peut s’appliquer à quelques-uns de nos contemporains, loin de nous retracter, nous nous applaudirons d’avoir présenté ce tableau à quiconque rougira ou ne rougira point de s’y reconnoître. Peut-être trouvera-t-on mauvais que dans un ouvrage de la forme de celui-ci, nous soyons entrés dans ce détail ; mais la vérité vient toujours à-propos dès qu’elle peut être utile. Nous avoüerons, si l’on veut, qu’elle eût pû mieux choisir sa place ; mais par malheur elle n’a point à choisir.

2. L’ENCYCLOPÉDIE : UNE ŒUVRE CENSURÉE ET INTERDITE

Une telle entreprise ne peut se faire sans le soutien du pouvoir

Article « invention » de Jaucourt

Jaucourt fait ici l’éloge de l’Encyclopédie. Mais il rappelle que le livre ne peut exister que s’il est soutenu par le pouvoir : allusion très nette à la censure dont il sera victime.

L’Encyclopédie, s’il m’est permis de répéter ici les paroles des éditeurs de cet ouvrage, (Avert. du tom. III.) " l’Encyclopédie fera l’histoire des richesses de notre siécle en ce genre ; elle la fera & à ce siecle qui l’ignore, & aux siecles à venir qu’elle mettra sur la voie, pour aller plus loin. Les découvertes dans les Arts n’auront plus à craindre de se perdre dans l’oubli ; les faits seront dévoilés au philosophe, & la refléxion pourra simplifier & éclairer une pratique aveugle ".

Mais pour le succès de cette entreprise, il est nécessaire que le gouvernement éclairé daigne lui accorder une protection puissante & soutenue, contre les injustices, les persécutions, & les calomnies de ses ennemis. (D. J.)

Article « censeur » de d’alembert

D’Alembert fait peut-être ici allusion aux difficultés des libraires suite à l’interdiction de l’Encyclopédie, ou bien aux longs délais qui ont précédé sa publication

Depuis ce tems, le nombre des censeurs a été considérablement augmenté ; il y en a pour les différentes matieres que l’on peut traiter : le droit de les nommer appartient à M. le chancelier, à qui ils rendent compte des livres dont il leur confie l’examen, & sur leur approbation est accordé le privilége de les imprimer. Il arrive quelquefois que le grand nombre de livres qu’ils sont chargés d’examiner, ou d’autres raisons, les mettent dans la désagréable nécessité de réduire les auteurs ou les libraires qui attendent leur jugement, à l’état de ces pauvres ames errantes sur les bords du Styx, qui prioient long-temps Caron de les passer.

Article « librairie »

L’auteur de l’article fait ici allusion à l’interdiction de l’Encyclopédie, soumise à la censure. Seules les planches furent autorisées.

Le chancelier de France est le protecteur né de la Librairie. Lorsque M. de Lamoignon succéda dans cette place à M. d’Aguesseau, d’heureuse mémoire, sachant combien les Lettres importent à l’état, & combien tient aux Lettres la Librairie, ses premiers soins furent de lui choisir pour chef un magistrat amateur des Savans & des Sciences, savant lui-même. Sous les nouveaux auspices de M. de Malesherbes, la Librairie changea de face, prit une nouvelle forme & une nouvelle vigueur ; son commerce s’aggrandit, se multiplia ; de sorte que depuis peu d’années, & presque à la fois, l’on vit éclorre & se consommer les entreprises les plus considérables. L’ont peut en citer ici quelques-unes : l’histoire des voyages, l’histoire naturelle, les transactions philosophiques, le catalogue de la bibiotheque du roi, la diplomatique, les historiens de France, le recueil des ordonnances, la collection des auteurs latins, le Sophocle en grec, le Strabon en grec, le recueil des planches de l’Encyclopédie ; ouvrages auxquels on auroit certainement pu joindre l’Encyclopédie même, si des circonstances malheureuses ne l’avoient suspendue. Nous avouerons ici avec reconnoissance ce que nous devons à sa bienveillance. C’est à ce magistrat, qui aime les Sciences, & qui se récrée par l’étude de ses pénibles fonctions, que la France doit cette émulation qu’il a allumée, & qu’il entretient tous les jours parmi les Savans ; émulation qui a enfanté tant de livres excellens & profonds, desorte que sur la Chimie seulement, sur cette partie autrefois si négligée, on a vû depuis quelque tems plus de traités qu’il n’y avoit de partisans de cette science occulte il y a quelques années.

3. L’ARTICLE "ENCYCLOPÉDIE" : DIDEROT FACE À LA CENSURE

Les réponses de Diderot aux critiques et aux censures à venir

Article « Encyclopédie » de Diderot

J’ai entendu dire à M. de Fontenelle, que son appartement ne contiendroit pas tous les ouvrages qu’on avoit publiés contre lui. Qui est-ce qui en connoît un seul ? L’esprit des lois & l’histoire naturelle ne font que de paroître, & les critiques qu’on en a faites sont entierement ignorées. Nous avons déjà remarqué que, parmi ceux qui se sont érigés en censeurs de l’Encyclopédie, il n’y en a presque pas un qui eût les talens nécessaires pour l’enrichir d’un bon article. Je ne croirois pas exagérer, quand j’ajoûterois que c’est un livre dont la très-grande partie seroit à étudier pour eux. L’esprit philosophique est celui dans lequel on l’a composé, & il s’en faut beaucoup que la plûpart de ceux qui nous jugent, soient à cet égard seulement au niveau de leur siecle. J’en appelle à leurs ouvrages. C’est par cette raison qu’ils ne dureront pas, & que nous osons présumer que notre Dictionnaire sera plus lû & plus estimé dans quelques années, qu’il ne l’est encore aujourd’hui. Il ne nous seroit pas difficile de citer d’autres auteurs qui ont eu, & qui auront le même sort. Les uns (comme nous l’avons déjà dit plus haut) élevés aux cieux, parce qu’ils avoient composé pour la multitude, qu’ils s’étoient assujettis aux idées courantes, & qu’ils s’étoient mis à la portée du commun des lecteurs, ont perdu de leur réputation, à mesure que l’esprit humain a fait des progrès, & ont fini par être oubliés. D’autres au contraire, trop forts pour le tems où ils ont paru, ont été peu lûs, peu entendus, point goûtés, & sont demeurés obscurs, long-tems, jusqu’au moment où le siecle qu’ils avoient devancé fût écoulé, & qu’un autre siecle dont ils étoient avant qu’il fût arrivé, les atteignit, & rendit enfin justice à leur mérite.

Cependant le tems leve le voile ; chacun est jugé selon son mérite. On distingue le travailleur négligent du travailleur honnête ou qui a rempli son devoir. Ce que quelques-uns ont fait, montre ce qu’on étoit en droit d’exiger de tous ; & le public nomme ceux dont il est mécontent, & regrette qu’ils ayent si mal répondu à l’importance de l’entreprise, & au choix dont on les avoit honorés.

Je m’explique là-dessus avec d’autant plus de liberté, que personne ne sera plus exposé que moi à cette espece de censure, & que, quelque critique qu’on fasse de notre travail, soit en général soit en particulier, il n’en restera pas moins pour constant, qu’il seroit très-difficile de former une seconde société de gens de Lettres & d’Artistes, aussi nombreuse & mieux composée que celle qui concourt à la composition de ce Dictionnaire. S’il étoit facile de trouver mieux que moi pour auteur & pour éditeur, il faudra que l’on convienne qu’il étoit, sous ces deux aspects, infiniment plus facile encore de rencontrer moins bien que M. d’Alembert. Combien je gagnerois à cette espece d’énumération où les hommes se compenseroient les uns par les autres ! Ajoûtons à cela qu’il y a des parties pour lesquelles on ne choisit point, & que cet inconvénient sera de toutes les éditions. Quelqu’honoraire qu’on proposât à un homme, il n’acquiteroit jamais le tems qu’on lui demanderoit. Il faut qu’un Artiste veille dans son attelier ; il faut qu’un homme public soit à ses fonctions. Celui-ci est malheureusement trop occupé, & l’homme de cabinet n’est malheureusement pas assez instruit. On se tire de-là comme on peut.

Le censeur idéal selon Diderot

Article « Encyclopédie » de Diderot

Une attention que je recommanderai à l’éditeur qui nous succédera, & pour le bien de l’ouvrage, & pour la sûreté de sa personne, c’est d’envoyer aux censeurs les feuilles imprimées, & non le manuscrit. Avec cette précaution, les articles ne seront ni perdus, ni dérangés, ni supprimés ; & le paraphe du censeur, mis au bas de la feuille imprimée, sera le garant le plus sûr qu’on n’a ni ajoûté, ni altéré, ni retranché, & que l’ouvrage est resté dans l’état où il a jugé à-propos qu’il s’imprimât.

Mais le nom & la fonction de censeur me rappellent une question importante. On a demandé s’il ne vaudroit pas mieux qu’une Encyclopédie fût permise tacitement, qu’expressément approuvée : ceux qui soûtenoient l’affirmative, disoient : " alors les auteurs joüiroient de toute la liberté nécessaire pour en faire un excellent ouvrage. Combien on y traiteroit de sujets importans ! les beaux articles que le droit public fourniroit ! Combien d’autres qu’on pourroit imprimer à deux colonnes, dont l’une établiroit le pour, & l’autre le contre ! L’historique seroit exposé sans partialité ; le bien loüé hautement ; le mal blâmé sans réserve ; les vérités assûrées ; les doutes proposés ; les préjugés détruits, & l’usage des renvois politiques fort restreint ".

Leurs antagonistes répondoient simplement " qu’il valoit mieux sacrifier un peu de liberté, que de s’exposer à tomber dans la licence ; & d’ailleurs, ajoûtoient-ils, telle est la constitution des choses qui nous environnent, que si un homme extraordinaire s’étoit proposé un ouvrage aussi étendu que le nôtre, & qu’il lui eût été donné par l’Etre suprême de connoître en tout la vérité, il faudroit encore pour sa sécurité, qu’il lui fût assigné un point inaccessible dans les airs, d’où ses feuilles tombassent sur la terre ".

Puisqu’il est donc si à-propos de subir la censure littéraire, on ne peut avoir un censeur trop intelligent : il faudra qu’il sache se prêter au caractere général de l’ouvrage ; voir sans intérêt ni pusillanimité ; n’avoir de respect que pour ce qui est vraiment respectable ; distinguer le ton qui convient à chaque personne & à chaque sujet ; ne s’effaroucher ni des propos cyniques de Diogene, ni des termes techniques de Winslou, ni des syllogismes d’Anaxagoras ; ne pas exiger qu’on réfute, qu’on affoiblisse ou qu’on supprime, ce qu’on ne raconte qu’historiquement ; sentir la différence d’un ouvrage immense & d’un in-douze ; & aimer assez la vérité, la vertu, le progrès des connoissances humaines & l’honneur de la nation, pour n’avoir en vûe que ces grands objets.

Voilà le censeur que je voudrois : quant à l’homme que je desirerois pour auteur, il seroit ferme, instruit, honnête, véridique, d’aucun pays, d’aucune secte, d’aucun état ; racontant les choses du moment où il vit, comme s’il en étoit à mille ans, & celles de l’endroit qu’il habite, comme s’il en étoit à deux mille lieues. Mais à un si digne collegue, qui faudroit-il pour éditeur ? Un homme doüé d’un grand sens, célébre par l’étendue de ses connoissances, l’élevation de ses sentimens & de ses idées, & son amour pour le travail : un homme aimé & respecté par son caractere domestique & public ; jamais enthousiaste, à moins que ce ne fût de la vérité, de la vertu, & de l’humanité.

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