La Fontaine. La Grotte de Versailles

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

La Fontaine (1621-1695), Les Amours de Psyché et de Cupidon. La grotte de Versailles

Au cours d’une conversation entre quatre amis se promenant dans les jardins de Versailles, l’un d’eux, Poliphile, fait aux autres le récit des amours de Psyché et de Cupidon.

Du château ils passèrent dans les jardins, et prièrent celui qui les conduisait de les laisser dans la grotte jusqu’à ce que la chaleur fût adoucie ; ils avaient fait apporter des sièges. Leur billet venait de si bonne part qu’on leur accorda ce qu’ils demandaient : même, afin de rendre le lieu plus frais, on en fit jouer les eaux. La face de cette grotte est composée, en dehors, de trois arcade, qui font autant de portes grillées. Au milieu d’une des arcades est un soleil, de qui les rayons servent de barreaux aux portes : il ne s’est jamais rien inventé de si à propos, ni de si plein d’art. Au-dessus sont trois bas-reliefs.

Dans l’un, le dieu du jour achève sa carrière.
Le sculpteur a marqué ces longs traits de lumière,
Ces rayons dont l’éclat, dont les airs s’épanchant,
Peint d’un si riche émail les portes du couchant.
On voit aux deux côtés le peuple d’Amathonte
Préparer le chemin sur deux dauphins qu’il monte :
Chaque Amour à l’envi semble se réjouir
De l’approche du dieu dont Thétys va jouir ;
Des troupes de Zéphyrs dans les airs se promènent,
Les Tritons empressés sur les flots vont et viennent.
Le dedans de la grotte est tel que les regard,
Incertains de leur choix, courent de toutes parts.
Tant d’ornements divers, tous capables de plaire,
Font accorder le prix tantôt au statuaire,
Et tantôt à celui dont l’art industrieux
Des trésors d’Amphitrite a revêtu ces lieux.
La voûte et le pavé sont d’un rare assemblage :
Ces cailloux que la mer pousse sur son rivage,
Ou qu’enferme en son sein le terrestre élément,
Différents en couleur, font maint compartiment.
Au haut de six piliers d’une égale structure,
Six masques de rocaille, à grotesque figure,
Songes de l’art, démons bizarrement forgés,
Au-dessus d’une niche en face sont rangés.
De mille raretés la niche est toute pleine :
Un Triton d’un côté, de l’autre une Sirène,
Ont chacun une conque en leurs mains de rocher ;
Leur souffle pousse un jet qui va loin s’épancher.
Au haut de chaque niche, un bassin répand l’onde ;
Le masque la vomit de sa gorge profonde ;
Elle retombe en nappe et compose un tissu
Qu’un autre bassin rend sitôt qu’il l’a reçu.
Le bruit, l’éclat de l’eau, sa blancheur transparente,
D’un voile de cristal alors peu différente,
Font goûter un plaisir de cent plaisirs mêlé.
Quand l’eau cesse, et qu’on voit son cristal écoulé,
La nacre et le corail en réparent l’absence :
Morceaux pétrifiés, coquillage, croissance,
Caprices infinis du hasard et des eaux,
Reparaissent aux yeux plus brillants et plus beaux.
Dans le fond de la grotte, une arcade est remplie
De marbres à qui l’art a donné de la vie.
Le dieu de ces rochers, sur une urne penché,
Goûte un morne repos, en son antre couché.
L’urne verse un torrent ; tout l’antre s’en abreuve ;
L’eau retombe en glacis, et fait un large fleuve.
J’ai pu jusqu’à présent exprimer quelques traits
De ceux que l’on admire en ce moite palais :
Le reste est au-dessus de mon faible génie.
Toi qui lui peux donner une force infinie,
Dieu des vers et du jour, Phébus, inspire-moi :
Aussi bien désormais faut-il parler de toi.
Quand le Soleil est las, et qu’il a fait sa tâche,
Il descend chez Thétys, et prend quelque relâche.
C’est ainsi que Louis s’en va se délasser
D’un soin que tous les jours il faut recommencer.
Si j’étais plus savant en l’art de bien écrire,
Je peindrais ce monarque étendant son empire :
Il lancerait la foudre ; on verrait à ses pieds
Des peuples abattus, d’autres humiliés.
Je laisse ces sujets aux maîtres du Parnasse ;
Et pendant que Louis, peint en dieu de la Thrace,
Fera bruire en leurs vers tout le sacré vallon,
Je le célèbrerai sous le nom d’Apollon.

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