Le bon sauvage ou le cannibale : textes et documents

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

Cet article date de 2005. S’il répond à des programmes qui n’ont plus cours, la question pédagogique et didactique abordée conserve, elle, toute sa pertinence. La démarche décrite peut être réinvestie avec quelques adaptations.

Ce répertoire a été réalisé dans le cadre de la séquence Le bon sauvage ou le cannibale : le regard européen sur l’altérité. Séquence en 2nde

Références des textes étudiés dans le cadre de la séquence "Le bon sauvage ou le cannibale : le regard européen sur l’altérité"

Groupement de textes :

- Extrait 1 et Extrait 2 de la Controverse de Valladolid
- Comparaison du texte de J.-C. Carrière avec le texte original de Bartolomé de Las Casas
- Extrait de la Très brève relation de la destruction des Indes de Bartolomé de Las Casas
- Articles de dictionnaire : l’évolution du vocabulaire pour désigner l’Autre au cours du siècle
- Extrait des Essais de Montaigne sur le vocabulaire employé pour désigner les "sauvages"
- Extrait des Essais de Montaigne sur le cannibalisme
- Extrait de l’Histoire d’un Voyage de Jean de Léry (extrait portant sur la nudité des femmes américaines)
- Extrait de l’Histoire d’un Voyage de Jean de Léry (extrait portant sur le cannibalisme)
- Extrait de l’Histoire d’un Voyage de Jean de Léry (extrait portant sur l’humanité des sauvages)
- Comparaison entre l’extrait des Essais de Montaigne consacré au cannibalisme et un texte de Claude Lévi-Strauss :
- Extrait de Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss sur l’anthropophagie
- Extrait de Montesquieu : De l’esclavage des nègres
- Extrait du Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline
- Senghor. Chants d’ombre : Femme noire, Masque nègre, Prière aux masques
- Extrait de Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss sur l’altérité

Oeuvre intégrale pour les modules :

- Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid, Pocket n°4689, 1992.

Documents complémentaires

- Représentations iconographiques du « sauvage », en grande partie issues de l’exposition « Kannibals et Vahinés ».
- Représentations iconographiques du sauvage au 16ème siècle issues de "Jean de Léry, Voyage en terre de Brésil, Bibliocollège, Classiques Hachette"ou "Jean de Léry, Voyage en la terre du Brésil, Bibliothèque classique, Livre de Poche n°0707"
- Le film La Controverse de Valladolid de Jean-Daniel Verhaeghe
- Iconographie : images issues de la première version de Tintin au Congo
- Lecture d’extraits d’autres poètes de la négritude

Lecture cursive choisie parmi une bibliographique variée :

- Jean de Léry, Voyage en terre de Brésil, Bibliocollège, Classiques Hachette
- Jean de Léry, Les Indiens du Brésil, Mille et une nuits n°391
- Montaigne, anthologie présentée par Gaël Gauvin, Librio n°523
- Montaigne, Essais, Des cannibales et des coches, par Anne Armand. Parcours de lecture n°73, Bertrand Lacoste
- La Découverte des Indiens. 1492 - 1550. Documents et témoignages, Librio n°303
- Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, Editions La Découverte
- Didier Daeninckx, Cannibale, Folio n°3290
- Jean-Christophe Rufin, Rouge Brésil, Folio, n°3906
- Vercors, Zoo ou l’Assassin philanthrope, Classiques et contemporains, Magnard Lycée
- Léopold Sédar Senghor, Chants d’ombre, dans Œuvre poétique, Points Essais n°210, Editions du Seuil
- Léopold Sédar Senghor, Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, Quadrige, PUF
- Paul Gauguin, Noa Noa, Editions 1001 Nuits, n°217

A compléter grâce aux suggestions de la rubrique « Thèmes et motifs » de la Page des Lettres de l’académie de Versailles consacrée aux voyages et à l’altérité : Voyage et Altérité

Les textes du groupement


Jean-Claude Carrière. La Controverse de Valladolid. 1992

Ce texte est une version romancée de la Controverse de Valladolid, événement historique des années 1550-51 qui fait suite à la découverte de l’Amérique et à sa colonisation progressive par l’Espagne. Las Casas et son adversaire Sepúlveda ont existé, de même que leur débat : même s’il n’est pas sûr qu’ils se rencontrèrent, ils échangèrent des textes. Tout en restant au plus près des textes réels, Carrière dramatise cette controverse en inventant des personnages, comme le légat du pape, le cardinal Roncieri. Devant de nombreux spectateurs, surtout des religieux, Las Casas et Sepúlveda s’affrontent pour emporter l’adhésion de Roncieri : les Indiens d’Amérique du Sud sont-ils ou non des être humains, à l’égal des Européens ?

Dialogue entre Las Casas et Roncieri

Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid, Pocket n°4689 :
- de la page 62 " Alors ? Comment sont-ils ?" à la page 63 " Oui, sans aucun doute."


Jean-Claude Carrière. La Controverse de Valladolid. 1992

Dialogue entre Sepúlveda et Roncieri

Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid, Pocket n°4689 :
de la page 98 "Encouragé, Sepúlveda insiste alors sur la barbarie des indigènes" à la page 102 "il a préparé tout un dossier."


Bartolomé de Las Casas. Très brève relation de la destruction des Indes. 1552

Les Indes ont été découvertes en l’année 1492 ; elles furent peuplées l’année suivante de chrétiens espagnols, de sorte qu’en quarante-neuf ans de nombreux Espagnols s’y sont rendus. La première terre où ils pénétrèrent pour s’y établir est la grande et bienheureuse île Espagnole, qui a six cents lieues de pourtour. Il y a tout autour d’innombrables autres îles très grandes. Nous les avons vues et elles étaient toutes aussi peuplées et pleines de naturels, les Indiens, que n’importe quelle terre habitée du monde.

La Terre Ferme, dont le point le plus proche est à environ deux cent cinquante lieues de l’île, a dix mille lieues de côtes connues, et on en découvre chaque jour davantage. Toutes les terres découvertes jusqu’en 1541 sont tellement pleines de gens, comme une ruche, que l’on croirait que Dieu y a mis la plus grande quantité de tout le lignage humain.

Tous ces peuples universels et innombrables, de toutes sortes, Dieu les a créés extrêmement simples, sans méchanceté ni duplicité, très obéissants et très fidèles à leurs seigneurs naturels et aux chrétiens qu’ils servent ; les plus humbles, les plus patients, les plus pacifiques et tranquilles qui soient au monde ; sans rancune et sans tapage, ni violents ni querelleurs, sans rancœur, sans haine, sans désir de vengeance. Ce sont aussi des gens de conformation délicate, fluette et fragile, qui supportent difficilement les travaux et meurent très facilement de n’importe quelle maladie. Les fils de princes et de seigneurs de chez nous, élevés dans l’aisance et la vie douce, ne sont pas plus fragiles qu’eux, et même pas plus fragiles que les Indiens de familles paysannes. Ce sont aussi des gens très pauvres, qui possèdent fort peu et qui ne veulent pas posséder de biens temporels ; c’est pourquoi ils ne sont ni orgueilleux, ni ambitieux, ni cupides. Leur nourriture n’est ni plus abondante, ni meilleure, ni moins pauvre que celle des Saintes Pères dans le désert. Ils vont en général tout nus, ne couvrant que leurs parties honteuses ; ils se couvrent tout au plus d’une couverture de coton d’une aune et demie à deux aunes carrées. Leurs lits sont des nattes et, au mieux, ils dorment dans des sortes de filets suspendus qu’ils appellent hamacs dans la langue de l’île Espagnole.

Ils ont l’entendement clair, sain et vif. Ils sont très capables et dociles pour toute bonne doctrine, et très aptes à recevoir notre sainte foi catholique et à acquérir des mœurs vertueuses. Dieu n’a pas créé au monde de peuple où il y ait moins d’obstacles à cela.

Et dès qu’ils commencent à entendre parler des choses de la foi ils insistent tellement pour les connaître et exercer les sacrements de l’Eglise et le culte divin qu’en vérité les religieux doivent être dotés par Dieu d’une signalée patience pour les supporter. Finalement, j’ai entendu souvent, depuis plusieurs années, beaucoup d’Espagnols qui n’étaient pas des religieux, dire qu’ils ne pouvaient nier la bonté visible de ces gens. Ils auraient été certainement les plus heureux du monde si seulement ils avaient connu Dieu.

C’est chez ces tendres brebis, ainsi dotées par leur créateur de tant de qualités, que les Espagnols, dès qu’ils les ont connues, sont entrées comme des loups, des tigres et des lions très cruels affamés depuis plusieurs jours. Depuis quarante ans, et aujourd’hui encore, ils ne font que les mettre en pièces, les tuer, les inquiéter, les affliger, les tourmenter et les détruire par des cruautés étranges, nouvelles, variées, jamais vues, ni lues, ni entendues. J’en dirai quelques-unes plus loin ; elles ont été telles que sur les trois millions de naturels de l’île Espagnole que nous avons vus il n’y en a même plus deux cents aujourd’hui. [...]

Au cours de ces quarante ans, plus de douze millions d’âmes, hommes, femmes et enfants, sont morts injustement à cause de la tyrannie et des œuvres infernales des chrétiens. C’est un chiffre sûr et véridique. Et en réalité je crois, et je ne pense pas me tromper, qu’il y en a plus de quinze millions.

Ceux qui sont allés là-bas et qui se disent chrétiens ont eu principalement deux manières habituelles d’extirper et de rayer de la face de la terre ces malheureuses nations. L’une en leur faisant des guerres injustes, cruelles, sanglantes et tyranniques. L’autre, après avoir tué tous ceux qui pourraient désirer la liberté, l’espérer ou y penser, ou vouloir sortir des tourments qu’ils subissaient, comme tous les seigneurs naturels et les hommes (car dans les guerres ont ne laisse communément en vie que les jeunes et les femmes), en les opprimant dans la plus dure, la plus horrible et la plus brutale servitude à laquelle on a jamais soumis hommes ou bêtes. A ces deux formes de tyrannie infernale se réduisent, se résument et sont subordonnées toutes les autres, infiniment variées, de destruction de ces peuples.

Si les chrétiens ont tué et détruit tant et tant d’âmes et de telle qualité, c’est seulement dans le but d’avoir de l’or, de se gonfler de richesses en très peu de temps et de s’élever à de hautes positions disproportionnées à leur personne. A cause de leur cupidité et de leur ambition insatiables, telles qu’ils ne pouvaient y en avoir de pires au monde, et parce que ces terres étaient heureuses et riches, et ces gens si humbles, si patients et si facilement soumis, ils n’ont eu pour eux ni respect, ni considération, ni estime. (Je dis la vérité sur ce que je sais et ce que j’ai vu pendant tout ce temps.) Ils les ont traités je ne dis pas comme des bêtes (plût à Dieu qu’ils les eussent traités et considérés comme des bêtes), mais pire que des bêtes et moins que du fumier.

C’est ainsi qu’ils ont pris soin de leurs vies et de leurs âmes, et c’est pourquoi ces innombrables gens sont morts sans foi et sans sacrements. Or c’est une vérité notoire et vérifiées, reconnue et admise par tous, même par les tyrans et les assassins, que jamais les Indiens de toutes les Indes n’ont fait le moindre mal à des chrétiens. Ils les ont d’abord crus venus du ciel jusqu’à ce que, à plusieurs reprises, les chrétiens leur aient fait subir, à eux ou à leurs voisins, toutes sortes de maux, des vols, des meurtres, des violences et des vexations.


Montaigne. Les Essais. Livre I, Chapitre XXX. Des Cannibales

Sur le vocabulaire employé par les Européens pour désigner les « sauvages »

Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté : sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n’est pas de son usage. Comme de vray nous n’avons autre mire de la verité, et de la raison, que l’exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes. Là est tousjours la parfaicte religion, la parfaicte police, parfaict et accomply usage de toutes choses. Ils sont sauvages de mesmes, que nous appellons sauvages les fruicts, que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts : là où à la verité ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice, et destournez de l’ordre commun, que nous devrions appeller plustost sauvages. En ceux là sont vives et vigoureuses, les vrayes, et plus utiles et naturelles, vertus et proprietez ; lesquelles nous avons abbastardies en ceux-cy, les accommodant au plaisir de nostre goust corrompu. Et si pourtant la saveur mesme et delicatesse se trouve à nostre goust mesme excellente à l’envi des nostres, en divers fruits de ces contrées là, sans culture : ce n’est pas raison que l’art gaigne le poinct d’honneur sur nostre grande et puissante mere nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par noz inventions, que nous l’avons du tout estouffée. Si est-ce que par tout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à noz vaines et frivoles entreprinses.


Montaigne. Les Essais.Livre I, Chapitre XXX. Des Cannibales

Sur le cannibalisme

Ils ont leurs guerres contre les nations, qui sont au delà de leurs montagnes, plus avant en la terre ferme, ausquelles ils vont tous nuds, n’ayants autres armes que des arcs ou des espées de bois, appointées par un bout, à la mode des langues de noz espieuz. C’est chose esmerveillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang : car de routes et d’effroy, ils ne sçavent que c’est. Chacun rapporte pour son trophée la teste de l’ennemy qu’il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Apres avoir long temps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commoditez, dont ils se peuvent adviser, celuy qui en est le maistre, faict une grande assemblée de ses cognoissans. Il attache une corde à l’un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient, esloigné de quelques pas, de peur d’en estre offencé, et donne au plus cher de ses amis, l’autre bras à tenir de mesme ; et eux deux en presence de toute l’assemblée l’assomment à coups d’espée. Cela faict ils le rostissent, et en mangent en commun, et en envoyent des loppins à ceux de leurs amis, qui sont absens. Ce n’est pas comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes, c’est pour representer une extreme vengeance. Et qu’il soit ainsi, ayans apperceu que les Portugais, qui s’estoient r’alliez à leurs adversaires, usoient d’une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenoient ; qui estoit, de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de traict, et les pendre apres : ils penserent que ces gens icy de l’autre monde (comme ceux qui avoient semé la cognoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu’eux en toute sorte de malice) ne prenoient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu’elle devoit estre plus aigre que la leur, dont ils commencerent de quitter leur façon ancienne, pour suivre cette-cy. Je ne suis pas marry que nous remerquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais ouy bien dequoy jugeans à point de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant, qu’à le manger mort, à deschirer par tourmens et par gehennes, un corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion) que de le rostir et manger apres qu’il est trespassé.

Chrysippus et Zenon chefs de la secte Stoicque, ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal de se servir de nostre charoigne, à quoy que ce fust, pour nostre besoin, et d’en tirer de la nourriture : comme nos ancestres estans assiegez par Cæsar en la ville d’Alexia, se resolurent de soustenir la faim de ce siege par les corps des vieillars, des femmes, et autres personnes inutiles au combat.

Vascones, fama est, alimentis talibus usi Produxere animas.

Et les medecins ne craignent pas de s’en servir à toute sorte d’usage, pour nostre santé ; soit pour l’appliquer au dedans, ou au dehors : Mais il ne se trouva jamais aucune opinion si desreglée, qui excusast la trahison, la desloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont noz fautes ordinaires.

Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.


Jean de Léry. Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil

ChapitreVIII. Du naturel, force, stature, nudité, disposition et ornements du corps, tant des hommes que des femmes sauvages Brésiliens, habitant en l’Amérique : entre lesquels j’ai fréquenté environ un an.

Extrait : « Nudité des Américaines moins à craindre que l’artifice des femmes de par-deçà »

Toutesfois avant que clore ce chapitre, ce lieu-ci requiert que je réponde, tant à ceux qui ont écrit, qu’à ceux qui pensent que la fréquentation entre ces sauvages tous nus, et principalement parmi les femmes, incite à lubricité et paillardise. Sur quoi je dirai en un mot, qu’encore voirement qu’en apparence il n’y ait que trop d’occasion d’estimer qu’outre la déshonnêteté de voir ces femmes nues, cela ne semble aussi servir comme d’un appât ordinaire à convoitise : toutefois, pour en parler selon ce qui s’en est communément aperçu pour lors, cette nudité, aussi grossière en telle femme est beaucoup moins attrayante qu’on ne cuiderait. Et partant, je maintiens que les attifets, fards, fausses perruques, cheveux tortillés, grands collets fraisés, vertugales, robes sur robes, et autres infinies bagatelles dont les femmes et filles de par-deçà se contrefont et n’ont jamais assez, sont sans comparaison, cause de plus de maux que n’est la nudité ordinaire des femmes sauvages : lesquelles cependant, quant au naturel, ne doivent rien aux autres en beauté. Tellement que si l’honnêteté me permettait d’en dire davantage, me vantant de bien soudre toutes les objections qu’on pourrait amener au contraire, j’en donnerais des raisons si évidentes que nul ne pourrait les nier. Sans doncques poursuivre ce propos plus avant, je me rapporte de ce peu que j’en ai dit à ceux qui ont fait le voyage en la terre du Brésil, et qui comme moi ont vu les unes et les autres.

Ce n’est cependant que contre ce que dit la sainte Ecriture d’Adam et Eve, lesquels après le péché, reconnaissant qu’ils étaient nus furent honteux, je veuille en façon que ce soit approuver cette nudité : plutôt détesterai-je les hérétiques qui contre la Loi de nature (laquelle toutefois quant à ce point n’est nullement observée entre nos pauvres Américains) l’ont toutefois voulu introduire par-deçà.

Mais ce que j’ai dit de ces sauvages est, pour montrer qu’en les condamnant si austèrement, de ce que sans nulle vergogne ils vont ainsi le corps entièrement découvert, nous excédant en l’autre extrémité, c’est-à-dire en nos bombances, superfluités et excès en habits, ne sommes guères plus louables. Et plût à Dieu, pour mettre fin à ce point, qu’un chacun de nous, plus pour l’honnêteté et nécessité, que pour la gloire et mondanité, s’habillât modestement.


Jean de Léry. Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil

Chapitre XV. Comment les Américains traitent leurs prisonniers pris en guerre, et les cérémonies qu’ils observent tant à les tuer qu’à les manger.

Extrait : « Comparaison de la cruauté française avec celle des barbares »

Je pourrais encore amener quelques autres semblables exemples, touchant la cruauté des sauvages envers leurs ennemis, n’était qu’il me semble que ce qu’en ai dit est assez pour faire avoir horreur, et dresser à chacun les cheveux en la tête. Néanmoins afin que ceux qui liront ces choses tant horribles, exercées journellement entre ces nations barbares de la terre du Brésil, pensent aussi un peu de près à ce qui se fait par decà parmi nous : je dirai en premier lieu sur cette matière, que si on considère à bon escient ce que font nos gros usuriers (suçant le sang et la moelle, et par conséquent mangeant tous en vie, tant de veuves, orphelins et autres pauvres personnes auxquels il vaudrait mieux couper la gorge d’un seul coup, que les faire ainsi languir) qu’on dira qu’ils sont encore plus cruels que les sauvages dont je parle. Voilà aussi pourquoi le Prophète dit, que telles gens écorchent la peau, mangent la chair, rompent et brisent les os du peuple de Dieu, comme s’ils les faisaient bouillir dans une chaudière. Davantage, si on veut venir à l’action brutale de mâcher et manger réellement (comme on parle) la chair humaine, ne s’en est-il point trouvé en ces régions de par deçà, voire même entre ceux qui portent le titre de Chrétiens, tant en Italie qu’ailleurs, lesquels ne s’étant pas contentés d’avoir fait cruellement mourir leurs ennemis, n’ont peu rassasier leur courage, sinon en mangeant de leur foie et de leur cœur ? Je m’en rapporte aux histoires. Et sans aller plus loin, en la France quoi ? (Je suis Français et je me fâche de le dire) durant la sanglante tragédie qui commença à Paris le 24 d’août 1572 dont je n’accuse point ceux qui n’en sont pas cause : entre autres actes horribles à raconter, qui se perpétrèrent lors par tout le Royaume, la graisse des corps humains (qui d’une façon plus barbare et cruelle que celle des sauvages, furent massacrés dans Lyon, après être retirés de la rivière de Saône) ne fut-elle pas publiquement vendue au plus offrant et dernier enchérisseur ? Les foies, cœurs, et autres parties des corps de quelques-uns ne furent-ils pas mangés par les furieux meurtriers, dont les enfers ont horreur ? Semblablement après qu’un nommé Cœur de Roi, faisant profession de la Religion réformée dans la ville d’Auxerre, fut misérablement massacré, ceux qui commirent ce meurtre, ne découpèrent-ils pas son cœur en pièces, l’exposèrent en vente à ses haineux, et finalement l’ayant fait griller sur les charbons, assouvissant leur rage comme chiens mâtins, en mangèrent ? Il y a encore des milliers de personnes en vie, qui témoigneront de ces choses non jamais auparavant ouïes entre peuples quels qu’ils soient, et les livres qui dès long temps en sont jà imprimés, en feront foi à la postérité. Tellement que non sans cause, quelqu’un, duquel je proteste ne savoir le nom, après cette exécrable boucherie du peuple français, reconnaissant qu’elle surpassait toutes celles dont on avait jamais ouï parler, pour l’exagérer fit ces vers suivants :

Riez Pharaon, Achab, et Néron, Hérode aussi : Votre barbarie Est ensevelie

Par ce fait ici. Par quoi, qu’on n’abhorre plus tant désormais la cruauté des sauvages anthropophages, c’est-à-dire mangeurs d’hommes : car puisqu’il y en a de tels, voire d’autant plus détestables et pires au milieu de nous, qu’eux qui, comme il a été vu, ne se ruent que sur les nations lesquelles leur sont ennemies, et ceux-ci se sont plongés au sang de leurs parents, voisins et compatriotes, il ne faut pas aller si loin qu’en leur pays ni qu’en l’Amérique pour voir choses si monstrueuses et prodigieuses.


Jean de Léry. Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil

Extrait du chapitre XVIII. Ce qu’on peut appeler lois et police civile entre les sauvages : comment ils traitent et reçoivent humainement leurs amis qui les vont visiter : et des pleurs et discours joyeux que les femmes font à leur arrivée et bien-venue

Quant à leur charité naturelle, en se distribuant et en faisant journellement présent les uns aux autres, des venaisons, poissons, fruits et autres biens qu’ils ont en leur pays, ils l’exercent de telle façon que non seulement un sauvage, par manière de dire, mourrait plutôt de honte s’il voyait son prochain, ou son voisin auprès de soi avoir faute de ce qu’il a en sa puissance, mais aussi, comme je l’ai expérimenté, ils en usent de même libéralité envers les étrangers leur alliés : tellement que comme au premier siècle nommé Saturne, ou Siècle d’or, ainsi que disent les poètes, ce que la terre fournissait, sans être sollicitée, étant mis en commun, on ne savait que c’était à dire, mien ou tien, c’est presque de même entre nos Sauvages. Pour exemple de quoi j’allèguerai, que cette fois (ainsi que j’ai touché au dixième chapitre) que deux Français et moi, nous étant égarés par les bois, cuidâmes être dévorés d’un gros et épouvantable lézard, ayant outre cela, l’espace de deux jours et d’une nuit que nous demeurâmes perdus, enduré grand faim : nous étant finalement retrouvés en un village nommé Pavo, où nous avions été d’autres fois, il n’est pas possible d’être mieux reçu que nous fûmes des sauvages de ce lieu-là. Car en premier lieu, nous ayant ouï raconté les maux que nous avions endurés : même le danger où nous avions été, d’être non seulement dévorés des bêtes cruelles, mais aussi d’être pris et mangés des Margajas nos ennemis et les leurs, de la terre desquels (sans y penser) nous nous étions approché bien près ; parce, dis-je, qu’outre cela, passant par les déserts, les épines nous avaient fort égratignés, eux nous voyant en tel état, en prirent si grande pitié, qu’il faut qu’il m’échappe ici de dire, que les réceptions hypocrites de ceux de par deçà, qui pour consolation des affligés n’usent que du plat de la langue, est bien éloignée de l’humanité de ces gens, lesquels néanmoins nous appelons barbares. Pour donc venir à l’effet , après qu’avec de belle eau claire, qu’ils furent quérir exprès, ils eurent commencé par là (qui me fit ressouvenir de la façon des anciens) de laver les pieds et les jambes de nous trois Français, qui étions assis chacun en son lit à part, les vieillards lesquels dès notre arrivée avaient donné ordre qu’on nous apprêtât à manger, même avaient commandé aux femmes, qu’en diligence elles fissent de la farine tendre, de laquelle (comme j’ai dit ailleurs) j’aimerais autant manger que du molet de pain blanc tout chaud : nous voyant un peu rafraîchis, nous firent incontinent servir à leur mode, de force bonnes viandes, comme venaisons, volailles, poissons et fruits exquis, dont ils ne manquent jamais.

Davantage, quand le soir fut venu, afin que nous nous reposions plus à l’aise, le vieillard notre hôte, ayant fait ôter tous les enfants d’auprès de nous, le matin à notre réveil nous dit : Et bien Atour-assats : (c’est-à-dire, parfaits alliés) avez-vous bien dormi cette nuit ? A quoi lui ayant répondu que oui fort bien, il nous dit : Reposez-vous encore mes enfants, car je vis bien hier au soi que vous étiez fort las. Bref il m’est mal aisé d’exprimer la bonne chère qui nous fut faite par ces sauvages : lesquels à la vérité, pour le dire un mot, firent à notre endroit ce que saint Luc dit aux Actes des Apôtres, que les barbares de l’Ile de Malte pratiquèrent envers saint Paul, et ceux qui étaient avec lui, après qu’ils eurent échappé au naufrage dont il est là fait mention.


Claude Lévi-Strauss. Tristes Tropiques. 1955

Réflexions d’un ethnologue sur l’anthropophagie

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Pocket n°3009
de la page 461 "Aucune société n’est parfaite" à la page 465 "une connaissance partielle et tendancieuse - suffit à leur prêter."


Montesquieu. De l’Esprit des lois, Livre XV, chapitre 5. 1748

De l’esclavage des nègres

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir.

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font les eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez les nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?


Louis-Ferdinand Céline. Voyage au bout de la nuit. 1932

Parvenu en Bragamance, pays imaginaire de l’Afrique noire, le personnage du Voyage, Bardamu, pénètre dans le magasin que tient un Européen. Là il est témoin d’une scène typique du commerce colonial.

de la page 136 "Nous trinquâmes à sa santé sur le comptoir" à la page 138 "Il nous fit même marcher son phonographe."


Claude Lévi-Strauss. Tristes Tropiques. 1955

L’ethnologue face à l’altérité

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Pocket n°3009
de la page 396 "Pourtant, cette aventure commencée dans l’enthousiasme" à la page 397 "qui fournit un exemple à notre vanité ?"

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