Philosophie et poésie d’hier à aujourd’hui Humanités, Littérature et Philosophie - Les pouvoirs de la parole

, par BERNOLLE Marie-Anne, Rattachée à la DAFOR , Chargée de mission pour l’Inspection de Lettres

Proposition de Laure Dardonville et Clément Layet, professeurs de ... au lycée de...

Pour étudier les trois aspects sous lesquels le programme nous propose d’envisager la parole – l’autorité qu’elle donne, l’art qu’elle exige et la séduction qu’elle exerce – il a été choisi de se concentrer sur les relations ambivalentes entre philosophie et poésie.
Pour façonner la séquence autour des « pouvoirs de la parole poétique » est proposé un corpus constitué d’extraits des œuvres d’Homère L’Iliade/L’Odyssée, Platon La République et Aristote Poétique.
L’idée est de susciter, pour démarrer, un réel plaisir à la lecture d’Homère de façon à mettre en question ensuite la nature de ce plaisir à partir des interprétations différentes et souvent opposées qu’en donnent Platon et Aristote. Le questionnement est appelé à être élargi en abordant le problème que pose la réception d’œuvres contemporaines sur les plans politique et moral, pour s’interroger finalement sur le statut de la parole poétique aujourd’hui.

« Il est ancien le différend entre philosophie et poésie. »
(Platon, La République, X, 607b)
Rembrandt "Aristote contemplant le buste d’Homère, 1653
Pouvoir de la Parole

 [1]
Pour étudier les trois aspects sous lesquels le programme nous propose d’envisager la parole – l’autorité qu’elle donne, l’art qu’elle exige et la séduction qu’elle exerce –, nous avons choisi de nous concentrer sur les relations ambivalentes entre philosophie et poésie, en confrontant les écrits d’Homère, Platon et Aristote entre eux, ainsi qu’avec des œuvres contemporaines. Les deux professeurs suivent le même fil directeur à travers la séquence, de façon à ce que les élèves puissent mettre en regard à chaque séance les cours de lettres (A) et de philosophie (B).

Le point de départ commun consiste à s’interroger sur la définition de la poésie, en partant des spontanées des élèves, de façon à les enrichir progressivement. Le professeur de philosophie introduit de son côté l’étonnement comme point de départ de la réflexion socratique et la définition comme son horizon ; le professeur de lettres pourra demander par exemple : qu’est-ce que la poésie ? Est-ce un genre littéraire spécifique ? ce qui réunit les différents genres littéraires ?ce que visent toutes les œuvres d’art ? la caractéristique de certaines expériences ? un rapport général au monde ?
Si l’on se concentre sur la langue poétique comme rupture vis-à-vis de la langue ordinaire, quelle est sa finalité : est-ce le plaisir que procure son écoute, sa lecture ? Ou est-ce un autre type de bien que le plaisir ? Sa finalité est-elle déterminée en dehors d’elle-même, ou coïncide-t-elle avec son propre accomplissement ? Situer sa finalité en dehors d’elle, c’est risquer d’instrumentaliser la poésie au profit d’autre chose (l’éducation, la vérité, le bien commun). Mais inversement la situer en elle, c’est risquer de la réduire à de l’Art pour l’art, à une forme vide.

Dans cette perspective, pour façonner notre séquence autour des « pouvoirs de la parole poétique », nous partons d’un corpus constitué d’extraits des œuvres d’Homère L’Iliade/L’Odyssée, Platon La République et Aristote Poétique. Nous cherchons en particulier à susciter un réel plaisir à la lecture d’Homère, puis à mettre en question la nature de ce plaisir à partir des interprétations différentes et souvent opposées qu’en donnent Platon et Aristote. Nous élargissons le questionnement en abordant le problème que pose la réception d’œuvres contemporaines sur les plans politique et moral. Nous nous interrogeons finalement sur le statut de la parole poétique aujourd’hui.

1. De l’oral à l’écrit

La poésie est plus ancienne que l’écriture. Le passage à l’écrit lui a-t-il porté atteinte ?

LETTRES - Présentation d’Homère

Héritier d’une tradition orale, un écrit destiné à être appris par cœur et chanté, une mise en abyme de la rhapsodie dans le récit lui-même.

Activités :

  • À partir d’un corpus pris dans L’Odyssée (Phémios, Démodocos, Ulysse lui-même), on pourra étudier de quelle manière la parole de l’aède est à proprement parler mise en scène. La mise en scène/mise en abyme permet alors d’attirer l’attention sur la force du chant poétique au sens de carmen, de charme et sa force d’attraction sur l’auditoire.
  • On pourra revenir sur les vers formulaires qui permettent, par la répétition, de soulager l’aède du travail de mémorisation, mais surtout qui sont autant de jalons pour le déroulé du récit épique. Repérage dans le corpus choisi par le professeur de lettres (extraits).
  • Possibilité également de projeter un extrait de l’adaptation de l’Odyssée, Ulysse de Mario Camerini (1954) – séquence inaugurale – qui réinvestit la mise en abyme par le biais de la voix off.
    Travail sur le flash-back au travers d’une analyse de séquence : mémoire et oralité ont partie liée.
  • On pourra également les inviter à regarder sur Youtube le travail de Philippe Brunet (traducteur de L’Iliade) et de sa troupe Démodocos :
    Document vidéo n°1
    Document vidéo n°2
  • Comparaison de deux traductions de l’Odyssée : l’une en vers (Philippe Jaccottet), l’autre en prose (Victor Bérard).
    Quelle valeur ajoutée pour la traduction versifiée ? Traduction de poète : dialogue entre Homère et Jaccottet à questionner.

PHILOSOPHIE - Platon : Phèdre

Sera privilégiée la piste des dangers de l’écriture, en particulier vis-à-vis de la mémoire et de l’autonomie de la réflexion. On s’interrogera sur le paradoxe de trouver cette critique dans un écrit.

Activités :

  • Travail sur l’extrait choisi par le professeur de philosophie.
  • Cet éloge en creux de l’oralité peut mener à une réflexion sur le passage de l’oral à l’écrit, de l’écrit manuscrit à l’imprimerie, de l’imprimé au numérique.
  • Les élèves peuvent, à l’issue d’une discussion, rédiger un dialogue d’inspiration socratique (ou – pourquoi pas ? – s’enregistrer oralement à deux voix) en décidant de faire l’éloge ou la critique de l’écrit dans la constitution d’une mémoire collective.

2. Chant, rhétorique, dialectique : différents rapports avec la vérité

Quels rapports la poésie, la rhétorique et la dialectique entretiennent-elles spécifiquement avec la vérité ?

LETTRES - La vérité poétique

La vérité poétique peut être définie entre autres comme le pouvoir de rendre visibles des choses absentes, de simuler l’éclat de leur manifestation. On s’intéressera tout particulièrement à l’étude des procédés propres à faire voir : définition de l’hypotypose, enargeia chez Quintilien [2] : pouvoir de produire un sentiment d’évidence au moyen du langage.

Activités :

  • Comparaison possible de descentes aux enfers, comme topos et gageure poétique : Ovide, Les Métamorphoses (Orphée), Ulysse dans L’Odyssée (chant XI).
    Le poète comme celui qui fait voir le royaume des morts et peut leur parler, les faire parler, les émouvoir/les manipuler pour obtenir une faveur.
  • Prolongement avec Andromaque de Racine : l’hypotypose du pillage de Troie par Andromaque face à sa confidente, Céphise (Acte III, scène 8).

PHILOSOPHIE - Parole : la distinction platonicienne

Platon distingue de fait la parole inspirée par les dieux, la parole destinée à convaincre, la parole tendue vers la vérité et capable de se justifier.

  • Platon, Ion 533d-534e : l’inspiration poétique ;
  • Platon, Gorgias 458e-461b : la rhétorique ;
  • Platon, Gorgias 471d-472c : la dialectique.

3. Plaisir et danger de la mimèsis

Parmi les différents pouvoirs de la parole, les Anciens ont considéré le pouvoir de la mimèsis (représentation ou imitation) comme étant à la fois le pouvoir le plus agréable et le plus dangereux.

LETTRES - Le plus agréable

Homère fut qualifié tout au long des siècles de « poète divin ». Quel est son talent propre ?
Précision descriptive, dramatisation, suspens, tension narrative, manifestation des corps en action. Différence entre Achille et Ulysse. Plaisir du merveilleux avec la présence des dieux dans le combat.
Étude d’une ekphrasis : le bouclier d’Achille comme œuvre d’art et possibilité pour la poésie de rendre compte de ce qui relève du voir (chant XVIII de L’Iliade).

Activités :

  • Travail spécifique sur le plaisir de l’épopée au travers du personnage d’Achille (2 extraits de L’Iliade) et l’identification au héros.
  • Ses représentations picturales (vases grecs VI-Vème siècles) et cinématographiques : qu’ont-elles retenu du poème homérique ?
  • Brad Pitt dans Troie, W. Petersen, 2004 :
    2 séquences → duel avec Hector pour le traitement de la violence guerrière, puis le discours sur les dieux à Briséis au travers d’une séquence de dialogue. On peut terminer ainsi sur l’opposition humain/divin, opposition des hommes et des dieux, qui permet l’articulation avec la philosophie.

PHILOSOPHIE - Le plus dangereux

Le professeur de philosophie peut justement reprendre la question du rapport au divin en demandant à partir de La République :

  • Est-il convenable de présenter les dieux à travers leurs querelles ? Cela ne risque-t-il pas de donner une compréhension erronée du divin ?
  • La fonction que doit avoir la poésie pour Platon dans la cité. Quelle place pour le poète ? Comment comprendre cette exclusion dans le cadre d’une réflexion sur l’éducation ?
  • Élargissement : critique platonicienne de la mimésis, en tant que production d’une apparence trompeuse, plaisante, séductrice qui risque de détourner de l’essentiel, soit la recherche du Bien.
    Distinction de trois niveaux de réalité (exemple du lit dans La République. Le plaisir de la représentation, de l’imitation, présente le risque de limiter le désir à la sphère sensible : pendant que tu imagines, tu ne t’interroges pas, tu restes piégé dans l’apparence. Au contraire, la philosophie produit un rapport avec la source intelligible des images (allégorie de la caverne, La République).

Activités :
Questionnement sur les dangers du plaisir pris à la représentation à travers le visionnage de séquences tirées des films de Tarantino :

  • représentation de l’esclavage dans Django unchained (2012)
  • représentation du nazisme dans Inglorious Bastards (2009)

Est-il légitime de représenter les crimes contre l’humanité avec dérision ? Le plaisir que nous sommes susceptibles d’éprouver fait-il obstacle à la réflexion historique et à l’interrogation morale ?

_

4. Plaisir paradoxal devant l’horrible

Si la violence nous effraie, si la mort nous angoisse, comment comprendre que nous éprouvions du plaisir devant des œuvres qui mettent en scène la violence et la mort ?

LETTRES - La poésie et l’art face à l’indicible et à l’ignoble

L’exemple de la guerre et de ses représentations.
De l’Iliade à La Chanson de Roland : extraits de scènes particulièrement sanglantes. Choix du détail gore.
Analyse de séquences cinématographiques :

  • Full Metal Jacket (1987) de S. Kubrick,
  • Voyage au bout de l’enfer (1978) de M. Cimino,
  • La Ligne rouge (1999) de T. Malick.

Activités :
Les élèves pourront écouter un podcast sur France Culture, « Les Chemins de la Philosophie » consacré au plaisir que nous prenons aux films gore et en rendre compte à travers une courte synthèse. Ils n’hésiteront pas à s’impliquer personnellement en donnant leur avis sur cette thématique au travers d’exemples qui leur parlent (cinéma, jeux vidéo).

PHILOSOPHIE - Aristote, La Poétique, IV

Ce passage de La Poétique permet de comprendre que le plaisir général que les humains éprouvent devant des représentations est particulièrement manifeste dans la représentation des choses qui les dégoûtent dans la réalité. Par ailleurs, si différentes œuvres qui représentent quelque chose de violent peuvent être plaisantes, elles ne font pas nécessairement vibrer les mêmes cordes.

Activités :

  • Lecture du poème de Baudelaire, « Une charogne », et mise en parallèle avec Aristote.
  • Comparaison possible de deux séquences cinématographiques : l’une où la violence jouerait sur une forme de surenchère ironique, l’autre où il y aurait distance, pudeur, réflexion, sans que la violence n’en soit amoindrie, au contraire.

5. Qualités et finalités de la tragédie

Le poème dramatique relève de la poésie. Les Grecs ont interprété l’auteur épique Homère comme le père de la tragédie.

LETTRES - La tragédie grecque

Rappel des enjeux de la tragédie grecque, de sa forme et de sa signification. Tragique/tragédie. Ses prolongements contemporains.

Activités :

  • Extrait de La Poétique d’Aristote sur les critères d’une tragédie réussie.
  • Exemples de scènes particulièrement saisissantes dans Œdipe-Roi de Sophocle : le récit du châtiment d’Œdipe et de Jocaste par le messager.
  • Réinvestissement par Wajdi Mouawad du tragique dans une forme poétique et dramatique moderne : lecture d’Incendies.

PHILOSOPHIE - La finalité visée par la tragédie

La finalité visée par la tragédie n’est pas seulement un plaisir musical et intellectuel, mais également politique et religieux.
Analyse de la katharsis par Aristote : purge des émotions de frayeur et de pitié par le biais de leur représentation. Renforcement des liens communautaires.
Analyse du tragique par Hölderlin, comme rétablissement de la relation divine menacée par l’hybris du héros. Remarques sur Œdipe et Remarques sur Antigone.

Activités :

  • Réflexion sur les fonctions sociales exercées par les œuvres d’art aujourd’hui et plus largement sur la place de la parole dans l’espace public.

6. Conclusion : relation contemporaine avec la poésie

Si la parole poétique était, en tant que pouvoir, art et séduction, au cœur de la cité grecque, quelle est sa place aujourd’hui ? L’envahissement par les images, les sons, les écrans, les réseaux, laisse-t-il encore une place à la poésie ?

LETTRES / PHILOSOPHIE : lecture commune de la prose d’André du Bouchet, Homère. [3]

Notes

[1Aristote contemplant le buste d’Homère, 1653 Rembrandt (Rembrandt van Rijn), Hollandais, 1606–1669 - Reproduction numérique publié sur le site du MET TheMet sous licence C.C (Domaine public)

[2Institution oratoire, VI, 2

[3(Note Éd.) Nous proposons ce texte en regard :
Attention à la langue qui, d’un mot, fait chose porteuse à nouveau du temps, déborde le mot, alors même que sur lui elle se sera arrêtée. La relation à établir est rapport à un autre mot, et à quelqu’un d’autre, et à monde — qui n’est ni autre ni mot. Et pas de relations sans l’espacement qui plus d’une fois aura semé son lecteur. Mais se souvient-on du philosophe — réactionnaire, qui, à propos de route à élargir, voici près de deux siècles, a pu avancer que pour réunir les hommes il ne faut pas les rapprocher ?

Place dans la phrase — c’est l’air du vide — au destinataire anticipé. Mais je n’attendrai pas, pour me prononcer, que celui-ci soit en vue. Pour l’un et l’autre la place — et par défaut souvent, c’est l’air. De l’air sur laquelle la phrase sans répondant, plutôt que sur une saturation meurtrière, à l’occasion peut donner. Et si, de façon plus générale encore, on parle d’air, lieu des concentrations d’usage qui par endroits ont fini par en faire un déchet — plus ou moins irrespirable, et totalement parfois, je crois que l’on ne se sera pas écarté du sujet. Ou bien l’on s’en écarte une fois pour toutes. Homère est loin. Mais pourquoi, oui, pourquoi alors respirer ?

André du Bouchet, Matière de l’interlocuteur, Fata Morgana, 1992, p. 12.

Partager

Imprimer cette page (impression du contenu de la page)