La réflexion de Jean de Léry sur la nudité des femmes sauvages

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

Jean de Léry
Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil

Chapitre VIII. Du naturel, force, stature, nudité, disposition et ornements du corps, tant des hommes que des femmes sauvages Brésiliens, habitant en l’Amérique : entre lesquels j’ai fréquenté environ un an.

« Nudité des Américaines moins à craindre que l’artifice des femmes de par-deçà »

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Introduction

Contexte de l’œuvre Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil

Qui est Jean de Léry ?

Jean de Léry est né en 1534 en Bourgogne. Il est d’origine très modeste (son nom ne signifie pas qu’il est noble mais qu’il s’appelle Jean et qu’il est du village de Léry). Sa formation intellectuelle est aussi, au départ, très modeste. Par exemple, il ne lit pas le latin, et lorsqu’il cite une œuvre latine, c’est toujours parce qu’il existe une traduction française. Ce n’est donc pas un humaniste à proprement parler : il n’a ni l’éducation ni la culture de Rabelais, Montaigne, Du Bellay ou Ronsard. Il n’est pas du tout issu du même milieu social. Au moment de son départ au Brésil, il est cordonnier. Et c’est à ce titre d’artisan qu’il est adjoint à la petite colonie française qui part occuper le Brésil.

En effet, au 16ème siècle, les deux grandes puissances coloniales qui se partagent l’Amérique latine sont l’Espagne et le Portugal, et c’est au Portugal qu’appartient le Brésil. Mais la France aussi essaie de s’implanter en Amérique. D’abord et surtout au Canada, puis, entre 1555 et 1560, au Brésil. Le Brésil est en effet une zone commerciale très importante, surtout pour un bois particulier, d’où on tire un pigment rouge, couleur de braise, d’où son nom de « bois de brésil », et par suite d’où on tire le nom du pays. Or de ce pigment on peut faire une teinture rouge très durable qui connaît un très grand succès au 16ème siècle. Après une première victoire contre les Portugais, les français envoie pour maîtriser le territoire, et surtout la mer, une petite colonie au Brésil, à laquelle appartient le cordonnier Jean de Léry. C’est une colonie protestante dont le chef est Villegagnon, lui aussi protestant. Mais seulement au départ. Ce dernier abjure le protestantisme, redevient catholique, et persécute les protestants qui sont venus avec lui dans la colonie, dont Jean de Léry. Les protestants sont contraints de quitter le camp français et se réfugient durant à peu près une année parmi les Indiens Tupinambas, avant de pouvoir reprendre un bateau pour la France. Ce sera la fin de l’expérience française au Brésil, que les Portugais vont récupérer.

Dans quel contexte a-t-il écrit l’Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil ?

Cette rencontre avec les sauvages va durablement marquer sa vie. Mais d’autres événements tragiques également. A son retour en France, il devient pasteur protestant et séjourne souvent à Genève, cœur culturel du protestantisme calviniste. En 1572, c’est la Saint-Barthélemy. Les massacres commencent à Paris, mais se prolongent ensuite dans toute la France : c’est le début de la 2nde guerre de religion. Chassé par ces massacres, il se réfugie dans la place forte de Sancerre, qui va être assiégée par les catholiques de janvier à août 1573. Ce sera pour lui une expérience intellectuelle car il va y rencontrer de nombreux pasteurs protestants, parmi lesquels certains sont de célèbres humanistes, ce qui va lui permettre d’approfondir sa culture. Mais ce sera surtout une expérience terrifiante car la ville assiégée va connaître une terrible famine et il assistera impuissant à la mort de nombreux de ses compatriotes protestants. Il racontera cette aventure en 1574 dans l’Histoire mémorable de la ville de Sancerre. C’est l’aventure de Sancerre qui fait de Léry un écrivain.

Ce n’est qu’en 1578 qu’il publie l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, soit 20 ans après y être allé. Il y fera le récit de ses aventures et la description du Brésil, tout en gardant en mémoire les drames de la Saint-Barthélemy, à laquelle il fait allusion par exemple dans la description du cannibalisme des Tupinambas, selon lui moins condamnable que celui des catholiques envers leurs frères protestants pendant les guerres de religion.

L’Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil, une œuvre marquante dans la réflexion du 16ème siècle sur l’altérité

La littérature du 16ème siècle sur le Brésil

Jean de Léry n’est pas le seul à avoir écrit sur le Brésil. Et ce n’est pas non plus le premier : avant lui, en 1557, le catholique André Thevet a écrit les Singularités de la France Antarctique dans laquelle il relate sa découverte du Brésil. C’est contre lui que Jean de Léry écrit son Histoire d’un voyage fait en la France du Brésil. Contre lui, parce que Thevet accuse les protestants de la perte de la colonie brésilienne, et Léry veut défendre les protestants. Contre lui aussi, parce que Thevet commet beaucoup d’erreurs, et Léry lui reproche de n’être resté sur les lieux que quelques semaines, sans avoir vraiment vécu avec les Indiens, alors que lui est resté dans leur village durant presque une année. Contre lui enfin, parce que Thevet ne se prive pas de critiquer les Indiens, tandis que la démarche de Léry est radicalement différente. Non seulement il essaie de toujours décrire avec le plus d’exhaustivité les mœurs, les coutumes, les mythes des Indiens Tupinambas, mais il essaie aussi, et c’est radicalement nouveau au 16ème siècle, de ne pas porter de jugement moral sur eux. Il se place, et il est le premier dans l’Histoire, sur un plan ethnologique, ce qui a permis au grand ethnologue Lévi-Strauss de dire de lui qu’il est le premier des ethnologues.

Le problème de la nudité : le regard de l’Européen sur l’altérité en question

Ce texte est intéressant, et complexe, parce que l’attitude de Jean de Léry vis-à-vis de la nudité des sauvages est problématique. Il ne peut ni critiquer la nudité des sauvages, qu’il a perçue positivement, ni l’approuver, parce qu’elle est condamnable pour un chrétien. Il va donc employer des chemins détournés pour argumenter en faveur des sauvages, sans toutefois en faire l’éloge. Ce faisant, au lieu d’approuver la nudité des sauvages, il va condamner les excès de vêtements des Européens, et la nudité des hérétiques européens. Il procède ainsi selon la démarche du « raisonnement critique ».

Un texte qui s’inscrit dans la réflexion humaniste sur le même et l’autre

Ce texte se révèle ainsi humaniste, par la réflexion sur l’altérité, et par l’inscription du texte dans la problématique du même et de l’autre. Le regard sur l’autre amène à un retour sur soi, sur l’Europe. Et on découvre que l’altérité n’était pas là où on la pensait au départ.

Il s’agira d’étudier ici la démarche argumentative détournée de Jean de Léry, et les procédés qu’il emploie pour déplacer la question en parlant finalement plus des Européens que des sauvages.

I. Un texte argumentatif qui traite de la nudité des sauvages

1. Le problème de la nudité

Ce texte traite de la nudité des Indiens, et plus particulièrement des femmes

La question de la nudité est centrale dans cet extrait. Le thème est présent dans le titre de l’extrait « Nudité des Américaines moins à craindre que l’artifice des femmes de par-deçà » qui, dans l’édition originale, apparaît dans la marge du paragraphe. Il est ensuite développé tout au long du texte : « ces sauvages tous nus », « voir ces femmes nues », « cette nudité aussi grossière en telle femme », « la nudité ordinaire des femmes sauvages », « reconnaissant qu’ils étaient nus », « approuver cette nudité », « le corps entièrement découvert ».

Situation du texte au sein du chapitre VIII et conclusion

Or cet extrait représente les tous derniers paragraphes du chapitre VIII consacré à la description « Du naturel, force, stature, nudité, disposition et ornements du corps, tant des hommes que des femmes sauvages Brésiliens, habitant en l’Amérique : entre lesquels j’ai fréquenté environ un an ». Au cours de ce chapitre, Jean de Léry a traité avec beaucoup de précision du portrait physique des Indiens du Brésil, et plus particulièrement des Tupinamba parmi lesquels il a vécu pendant un an. Le titre, très développé, correspond très exactement à l’ordre qu’il a suivi dans son chapitre. Il a donc déjà décrit la nudité des Indiens. Et il y revient ici en conclusion. En effet notre extrait est encadré par des formules de conclusion : au début « Toutefois, avant que clore ce chapitre » et à la fin « pour mettre fin à ce point ». Pourquoi revient-il sur cette question de la nudité qu’il a déjà traitée ?

Le jugement chrétien sur la nudité

C’est qu’il s’est contenté jusqu’à présent de décrire la nudité, sans porter aucun jugement de valeur. Ce jugement, un chrétien ne peut pourtant pas s’en abstenir. Pour un chrétien en effet, la question de la nudité est abordée dès les premiers livres de la Bible, à travers l’histoire de la chute d’Adam et Eve. Après avoir commis le péché originel et mangé la pomme interdite, Adam et Eve se rendent compte qu’ils sont nus pour la première fois, en éprouve de la honte, et couvrent leur corps. Se vêtir est donc pour les chrétiens le signe de la nature corrompue de l’homme depuis le péché originel. La nudité était innocente au jardin d’Eden mais ne peut être que criminelle après. Jean de Léry fait explicitement référence à cette conception chrétienne de la nudité, qu’en tant que chrétien, et plus précisément pasteur protestant, il ne peut que partager : « ce que dit la sainte Ecriture d’Adam et Eve, lesquels après le péché, reconnaissant qu’ils étaient nus furent honteux ». Et lorsqu’il parle, toujours dans le 2ème paragraphe, de « la Loi de nature », il s’agit pour lui de la nature déchue, pécheresse de l’homme selon la conception chrétienne.

La nudité ne peut susciter que l’horreur d’un chrétien, car elle symbolise le refus du péché originel, et donc de la Bible. Pour un chrétien, la nudité des sauvages est le signe de leur condamnation morale.

Or Léry ne veut pas critiquer la nudité des sauvages, qu’il a perçue positivement. Et il veut combattre ce jugement moral. Mais en tant que chrétien, il est partagé entre une vision négative de la nudité, qui conduit au péché de chair (« lubricité et paillardise ») et une vision d’avant la chute : une prude et simple nudité. Après avoir simplement décrit la nudité des Tupinambas, il lui faut y revenir en conclusion cette fois pour argumenter contre les jugements que le lecteur chrétien pourrait en tirer contre les Indiens.

Nudité des hommes et nudité des femmes

C’est la raison pour laquelle il traite ici de la nudité des femmes, et non de celle des hommes. Certes, la nudité des hommes pose problème. Mais le corps de l’homme nu tel qu’il l’a décrit reste plus acceptable : le sauvage apparaît en effet dans ses descriptions comme un modèle de perfection physique dans lequel la valorisation du corps nu est plus acceptable car elle s’apparente au modèle antique. Le portrait qu’il fait de l’homme sauvage nu évoque la perfection du corps humain que valorise l’humaniste et rappelle au lecteur les tableaux du XVIème siècle représentant la perfection du corps humain (voir L’homme de Vitruve de Léonard de Vinci où le corps humain s’inscrit dans les deux formes géométriques parfaites que sont le cercle et le carré, ou tous les tableaux dans lesquels le peintre revient aux canons de beauté antiques pour représenter l’homme nu).

Par contre, la nudité des femmes est beaucoup plus problématique, car elle est plus explicitement liée à la sexualité. La nudité des sauvages pose problème, et c’est surtout vrai pour celle des femmes, comme Léry le dit lui-même dès la première phrase de son texte : « ceux qui pensent que la fréquentation entre ces sauvages tous nus, et principalement parmi les femmes, incite à lubricité et paillardise. » Le couple « lubricité et paillardise » a en effet une connotation religieuse : le femme nue, c’est la figure de l’Eve tentatrice, qui pousse Adam, et plus largement l’homme, au péché. L’homme nu est certes coupable pour un chrétien. Mais la femme nue l’est davantage car elle va tenter l’homme, le séduire, et le conduire sciemment au péché. Voilà ce que pense un lecteur chrétien.

Si Jean de Léry veut désamorcer les critiques morales portées par les lecteurs chrétiens sur la nudité et le scandale que représente pour eux cette nudité, il lui faut traiter de celle des femmes, qui pose le principal problème, et démontrer que la nudité des femmes peut être acceptée. Et s’il parvient à désamorcer le problème de la nudité des femmes, alors celle des hommes suivra automatiquement.

2. Un texte argumentatif : les réponses de Jean de Léry aux condamnations faites par les Européens de la nudité des sauvages

Un texte qui est une réponse à plusieurs objections

Le texte de Léry sera donc une réponse aux objections que pourrait faire le lecteur chrétien concernant la nudité des sauvages. Léry explicite d’ailleurs la nature de son texte : c’est bien une réponse puisqu’il affirme « ce lieu-ci requiert que je réponde », et plus loin dans le 1er paragraphe : « me vantant bien de soudre (= de résoudre) toutes les objections ». Quelles sont les objections auxquelles il entend répondre ? Ce sont celles qui concerne la Bible, et le lien entre nudité et lubricité qui fait des femmes sauvages des figures de l’Eve tentatrice : « ce lieu-ci requiert que je réponde, tant à ceux qui ont écrit, qu’à ceux qui pensent que la fréquentation entre ces sauvages tous nus, et principalement parmi les femmes, incite à lubricité et paillardise. » Puis, au 2ème paragraphe, Léry répond à une seconde objection que pourrait lui faire le lecteur : « Ce n’est pas cependant que contre ce que dit la sainte Ecriture d’Adam et Eve [...], je veuille en façon que ce soit approuver cette nudité ».

Jean de Léry répond à André Thevet

Mais il faut approfondir encore ces objections. Le problème est de savoir qui a dit que les femmes nues incitaient à la lubricité. C’est André Thevet, un autre explorateur, que combat régulièrement Jean de Léry (il l’accuse souvent d’erreurs car Thevet n’est resté que quelques jours au Brésil, à la différence de lui qui y est resté une année. Et Thevet est catholique, alors que Léry est protestant. Enfin, Léry très souvent ne partage pas les jugements de valeur moraux qu’il porte sur les sauvages qu’il condamne très souvent, alors que Léry essaie toujours de rester objectif, ce qui est particulièrement remarquable pour son époque : l’ethnologie n’existe pas encore !). Thevet, lorsqu’il décrit la nudité des sauvages, parle de la lubricité des femmes sauvages qui cherchent par tous les moyens à inciter les hommes à la sexualité : « Reste donc qu’elle provienne de quelque malversation, comme de trop fréquenter charnellement l’homme avec la femme, attendu que ce peuple est fort luxurieux, charnel et plus que brutal, les femmes spécialement, car elles cherchent et pratiques tous moyens à émouvoir les hommes au déduit (= plaisir amoureux) » (André Thevet, Les Singularités de la France Antarctique).

La seconde objection à laquelle Léry répond dans le 2ème paragraphe est aussi une allusion à André Thevet : avec la question de la nudité d’Adam et Eve, et surtout l’allusion aux « hérétiques qui contre le Loi de nature l’ont toutefois voulu introduire par-deçà », Léry reprend implicitement un autre extrait d’André Thevet : « Quant à cette nudité, il ne se trouve aucunement qu’elle soit du vouloir et commandement de Dieu. Je sais bien que quelques hérétiques appelés Adamians, maintenant faussement cette nudité, et les sectateurs vivaient tout nus, ainsi que nos Amériques dont nous parlons, et assistaient aux synagogues pour prier à leurs temples tous nus. Et par ce l’on peut connaître leur opinion évidemment fausse ; car avant le péché d’Adam et Eve, l’Ecriture sainte nous témoigne qu’ils étaient nus, et après se couvraient de peaux. » (André Thevet, Les Singularités de la France Antarctique).

C’est à partir de ces deux passages que Jean de Léry propose ses objections. Pourtant, il ne nomme pas Thevet, alors qu’il ne se prive pas de le faire dans d’autres passages de son œuvre. La raison en est que c’est pour lui une affaire trop grave pour en faire seulement un combat contre Thevet. Raison pour laquelle il ne répond pas seulement « à ceux qui ont écrit », mais aussi « à ceux qui pensent ». Son objectif ici n’est pas de se contenter de répondre à Thevet, mais bien de défendre les Tupinambas contre toutes les condamnations morales qui pourraient leur être faites en Europe.

3. Un texte argumentatif très travaillé et complexe

Un texte argumentatif

Il s’agit pour Jean de Léry de répondre à des accusations faites aux Indiens et de les défendre. Cet extrait sur la nudité n’est donc plus descriptif, comme il l’a été précédemment dans le chapitre, mais argumentatif, comme nous le prouve l’abondance des connecteurs logiques : « toutefois », « voirement » (= en vérité), « toutefois » à nouveau, « et partant, je maintiens », « cependant », « doncques » (= donc), « cependant » à nouveau, « plutôt », « mais », « pour montrer » (= démontrer).

Un texte structuré

Le texte de Léry est d’ailleurs un texte argumentatif fortement structuré :
- 1er paragraphe = réponse à l’accusation de lubricité. (Nudité versus Vêtements)

  • 1er temps : Je concède avec « encore que voirement qu’en apparence » : l’objection que vous me faites est vraisemblable
  • 2ème temps : Je nie avec « toutefois » : cette objection ne résiste à l’épreuve des faits
  • 3ème temps : Je conclus avec « je maintiens » : la nudité des femmes sauvages ne peut être condamnée

- 2ème paragraphe = réponse à l’accusation d’hérésie. (Nudité des sauvages versus Nudité des hérétiques)

  • 1er temps : Je concède avec « contre ce que dit » : l’objection que vous me faites est acceptable
  • 2ème temps : Je nie avec « ce n’est pas cependant »
  • 3ème temps : Je conclus avec « plutôt détesterai-je » mais il faut remarquer ici que Léry ne conclut pas sur les Indiens mais sur les hérétiques

- 3ème paragraphe = conclusion

  • 1er temps : Je conclus avec « ce que j’ai dit de ces sauvages est pour montrer » : certes l’excès de nudité des sauvages est condamnable, mais les excès inverses des Européens le sont aussi
  • 2ème temps : Ouverture sur un jugement moral de l’Europe avec « Et plût à Dieu, pour mettre fin à ce point »

II. Une argumentation critique : le blâme des Européens

Jean de Léry va adopter deux démarches argumentatives. Le raisonnement par concession en reconnaissant partielle la thèse adverse, et surtout le raisonnement critique, en réfutant la thèse opposée à celle qu’il veut défendre, mais qu’il ne peut affirmer : à savoir que la nudité des sauvages peut être perçue de manière positive

1. Une argumentation détournée qui procède par déplacements successifs

Une démarche détournée qui repose sur la méthode du « raisonnement critique »

Jean de Léry se trouve confronté à une question problématique. Il ne veut pas condamner la nudité des sauvages, qu’il a perçue positivement, mais, en tant que chrétien, et plus encore en tant que pasteur protestant, il ne peut pas en faire l’éloge. Il va donc adopter une démarche argumentative détournée, reposant sur la méthode du « raisonnement critique » : au lieu de faire l’éloge de la nudité des femmes sauvages, il va faire le blâme des vêtements des femmes européennes et le blâme de la nudité des Européens.

Premier déplacement : de la condamnation de la nudité des femmes sauvages à la condamnation du regard de l’Européen sur la nudité de ces femmes

Jean de Léry commence son texte par une concession : « Sur quoi je dirai en un mot, qu’encore voirement qu’en apparence il n’y ait que trop d’occasion d’estimer qu’outre la déshonnêteté de voir ces femmes nues ».

Mais c’est une concession complexe. Jean de Léry dit en effet en même temps la vérité (« voirement = en vérité) et l’apparence (« en apparence »). Il s’agit ici de capter la bienveillance de celui qu’on va réfuter en ne faisant pas de lui un imbécile qui aurait absolument tort. D’où la démarche de la concession par laquelle Léry reconnaît partiellement la thèse de ses adversaires.

C’est aussi une concession complexe car elle porte à la fois sur la déshonnêteté de voir ces femmes nues, et le fait que cela éveille la convoitise : « outre la désonnêteté de voir ces femmes nues, cela ne semble aussi servir comme d’un appât ordinaire à convoitise ». En fait, la concession ne porte pas sur la condamnation de la nudité des femmes sauvages, mais sur le regard des Européens. Ce qui est déshonnête ici, ce n’est pas d’être nu, mais de regarder des femmes nues. Important déplacement ! Léry admet que c’est deshonnête de voir ces femmes nues, et que lui, Léry, qui les a vues, a agi déshonnêtement. La concession ne porte donc pas sur les femmes, mais sur ceux qui les voient. Il déplace déjà son argumentation vers les Européens en dédouanant les femme sauvages de toute culpabilité.

Plus subtil encore : Jean de Léry emploie le champ lexical du jugement : « ceux qui pensent que », le mot « estimer », c’est-à-dire juger, penser : « il n’y ait que trop d’occasion d’estimer », et le mot « cuider », c’est-à-dire croire « qu’on ne cuiderait ». En fait, c’est moins la justesse de cette objection qu’il concède que la légitimité de la crainte que peuvent avoir les Européens du fait que la fréquentation des femmes nues devienne une source de péché de luxure. Là encore, il procède à un déplacement. Ce qu’il concède juste, c’est que ce jugement des Européens est apparemment vraisemblable. Oui, il est légitime de penser au départ que la nudité va inciter à la lubricité. Mais non, il n’est pas légitime d’affirmer que la nudité va inciter à la lubricité. Là encore, Jean de Léry a déplacé le problème : ce n’est pas de la nudité des femmes sauvages qu’il parle, mais du regard des Européens sur cette nudité et de leur jugement sur la nudité des femmes en général. Le problème ne se situe pas du côté des femmes sauvages, mais bien du côté des Européens.

Et cela, il va le prouver par le fait que l’expérience dément le jugement selon lequel la nudité des femmes sauvages inciterait à la luxure. Il s’appuie sur un fait d’expérience : « pour en parler selon ce qui s’en est communément aperçu pour lors, cette nudité, aussi grossière en telle femme », « je m’en rapporte à ce que j’ai dit à ceux qui ont fait le voyage en la terre du Brésil, et qui comme moi ont vu les unes et les autres ». Léry fait référence à une expérience réelle, d’où l’emploi du singulier « telle femme » qui est le seul singulier du texte : il oppose la réalité d’une expérience précise aux jugements a priori des Européens. L’expérience de Léry prouve que le jugement des Européens est faux. Et en plus, c’est une expérience générale : « communément », « ceux [...] qui comme moi ».

Bref, si la nudité pose problème aux Européens, le problème ne vient pas des femmes sauvages, et d’ailleurs ce problème ne se pose pas au Brésil. Le problème vient du regard des Européens sur la nudité, et de leur jugement. Pour Léry, la nudité n’est pas un problème Indien, mais un problème Européen, lié au regard des Européens. Premier déplacement, d’importance !

Deuxième déplacement : de la lubricité supposée des femmes sauvages à la vanité avérée des femmes européennes

Après avoir nié l’objection avec l’emploi de la tournure négative : « cette nudité, aussi grossière en telle femme est beaucoup moins attrayante qu’on ne cuiderait », Léry affirme son point de vue avec le connecteur logique « Et partant ». Mais là encore il va procéder par déplacement. Au lieu d’affirmer son point de vue sur la nudité des femmes sauvages, il va l’affirmer sur le contraire, c’est-à-dire l’excès de vêtement des femmes européennes. Là encore, il procède selon la démarche du « raisonnement critique ».

A ce qui semble vrai et qui est faux (la nudité incite à la lubricité), il substitue ce qui semble faux et qui est vrai (ce sont les excès de vêtements qui incitent à la lubricité) : « sont, sans comparaison, cause de plus de maux que n’est la nudité ordinaire des femme sauvages ». Ce qui est condamnable, c’est l’excès, non pas de nudité, mais d’atours. C’est un paradoxe que revendique Jean de Léry.

Il faut étudier attentivement la longue série de vêtements que propose Léry : « Et partant, je maintiens que les attifets, fards, fausses perruques, cheveux tortillés, grands collets fraisés, vertugales, robes sur robes, et autres infinies bagatelles dont les femmes et filles de par-deçà se contrefont et n’ont jamais assez ». Plusieurs remarques :

- Cette longue série est ordonnée. Léry commence par le haut (avec les « attifets » = bonnet de dentelle féminin, les fards pour le visages, les perruques et les cheveux), descend aux vêtements (avec les parures du cou d’abord puisque les fraises ou « collets fraisés » sont des grands cols en dentelle, puis les « robes » et les « vertugales » qui sont des jupons empesés sous la robe qui donnent une taille fine sur des hanches très larges)
- La sensation d’accumulation des vêtements se traduit dans l’écriture par les allitérations en [f], ,[r], [é], et par des paronomases (mots qui se prononcent presque de la même manière et qui se ressemblent beaucoup du point de vue phonétique) comme « vertugales » et « bagatelles ».
- De plus, cette accumulation n’est jamais conduite à son terme : « Et n’ont jamais assez »
- Enfin, Jean de Léry retarde le nom de celles à qui ces vêtements s’appliquent : « les femmes et filles de par-deçà », c’est-à-dire les femmes européennes qui apparaissent e qu’elles ne sont pas par un jeu de simulation et de dissimulation derrière les vêtements.

Cette accumulation longue et renforcée par les allitération s’oppose au peu de mots qui désignait la nudité des femmes tupinambas : « nudité ordinaire des femmes sauvages ». Stylistiquement, Léry oppose la simplicité de la nudité des femmes sauvages et la luxuriance, l’excès déployé et insatisfait des femmes européennes.

Il faut dès lors comparer les champs lexicaux qui accompagnent la nudité des femmes sauvages d’une part, et les vêtements des femmes européennes d’autre part.

Nudité des femmes sauvages Vêtements des femmes européennes
« cette nudité, aussi grossière » « fausses perruques »
« la nudité ordinaire des femmes sauvages » « se contrefont »

La nudité des femmes sauvages est une nudité « grossière », c’est-à-dire franche, sans apprêt ni affectation, alors que les vêtements des femmes européennes, eux, sont apprêtés, travaillés, et faux. Plus important encore : à la crainte des Européens que la nudité soit un « appât ordinaire » à la lubricité (c’est-à dire que la concupiscence devienne un vice tellement courant qu’on n’en sente plus le mal), Léry répond par des faits tout aussi ordinaires : c’est une « nudité ordinaire ». Et comment éprouver de la concupiscence face à une nudité ordinaire ? Alors que, au contraire, les vêtements des femmes européennes, eux, sortent de l’ordinaire !

Comme lors du 1er déplacement, Léry, ne pouvant faire l’éloge de la nudité sauvage, procède par argumentation critique. Le mal se situe encore une fois du côté des Européens.

Troisième déplacement : de la nudité ordinaire et grossière des femmes sauvages à la nudité hérétique des Européens

Après avoir opposé le fait d’être nu, et le fait de voir le nu, puis opposé la nudité et les vêtements, Léry va opposer dans le 2ème paragraphe la nudité de fait des sauvages et la nudité ostentatoire des hérétiques. Léry reconnaît, avec son adversaire, que les sauvages ne respectent pas la loi de nature de l’homme qui doit se vêtir depuis le péché originel et la chute du jardin d’Eden. Mais il les plaint plus qu’il ne les condamne : « nos pauvres Américains ». Pourquoi ? Parce que les Indiens ne connaissent pas la Bible et sont ignorants de leur état de pécheurs. A la différence des hérétiques qui eux connaissent la Bible, la condamnation de la nudité qui y est faite et qui choisissent pourtant d’être nus. Le parallèle que ce 2ème paragraphe institue entre les hérétiques et les Tupinambas, c’est-à-dire encore une fois entre les Européens et les sauvages tourne à l’avantage de ces derniers. Là encore, Léry évite d’approuver la nudité des sauvages et d’en faire l’éloge, puisqu’en tant que chrétien il ne peut pas le faire. Mais ce n’est pas les sauvages qu’il blâme, mais toujours les Européens.

2. Une argumentation qui repose sur l’implicite

Le silence de Léry : le recours à l’implicite

En procédant par déplacements successifs, Jean de Léry évite finalement de répondre sur la question de la nudité. Il ne cesse en fin de compte d’éluder la question. Après avoir affirmé que sa réponse serait brève « Sur quoi je dirai en un mot », il écrit un texte bien long et complexe, mais ce qu’il dit sur la nudité des sauvages proprement dite se résume en effet à quelques mots et à cette seule phrase : « cette nudité, aussi grossière en telle femme est beaucoup moins attrayante qu’on ne cuiderait. » Point. Sur cette affirmation, il ne donne aucun argument. Et il dit explicitement qu’il n’en donnera aucun : « Tellement que si l’honnêteté me permettait d’en dire davantage, me vantant bien de soudre (= résoudre) toutes les objections qu’on pourrait amener au contraire, j’en donnerais des raisons si évidentes que nul ne les pourrait nier. Sans doncques poursuivre ce propos plus avant, je me rapporte de ce peu que j’en ai dit à ceux qui ont fait le voyage en la terre du Brésil, et qui comme moi ont vu le unes et les autres. » Ces « raisons si évidentes que nul ne les pourrait nier », Léry n’en donne aucune. Il choisit de les taire. Démarche suffisamment provocatrice dans un texte argumentatif pour être interrogée. Quels peuvent bien être ces arguments que Léry choisit de taire ?

Le silence de Léry sur son expérience personnelle

Ce que Léry tait, c’est son expérience personnelle. Il reste très général sur le sujet, et refuse de dire « je » lorsqu’il parle du regard des hommes sur ces femmes sauvages toutes nues. Il emploie des tournures impersonnelles : « de voir ces femmes nues », « ce qui s’en est communément aperçu », « on ne cuiderait », ou des tournures au pluriel : « ceux qui comme moi ont vu les unes et les autres ». Léry ne dit pas : j’ai vu, ou j’ai aperçu. Pourtant, ça a été le cas. Mais il a affirmé que s’il y avait une déshonnêteté quelque part, elle n’était pas chez les femmes sauvages qui vont nues, mais dans le regard des hommes européens. Il ne peut pas insister sur ce point pour ne pas se condamner lui-même. De plus, au moment où il écrit son Histoire d’un Voyage en la terre du Brésil, Léry est devenu un pasteur protestant. Impossible là encore de décrire précisément les sentiments ressentis par un pasteur devant la nudité des femmes sauvages. Un pasteur peut certes décrire le corps des sauvages, leurs tatouages, leurs parures, et dire qu’ils vont nus, mais il lui est impossible de parler de ce que cette nudité a provoqué, ou n’a pas provoqué en lui.

Le silence de Léry sur la condamnation morale des excès des Européennes

Ce que Léry choisit de taire également, c’est la luxure des femmes européennes. A ceux qui affirment que la nudité des femmes sauvages « incite à lubricité et paillardise », il répond que les excès d’atours des femmes européennes est « cause de plus de maux ». Mais ces maux, il ne dit pas lesquels. En fait, Léry ne va pas au bout de sa réflexion.

Mais on peut le faire à sa place en s’appuyant sur la dénonciation de l’excès d’atours et de luxe, des hommes et des femmes dans les vêtements en Europe au 16ème siècle. Car c’est une dénonciation fréquente. Il y a d’ailleurs eu des « lois somptuaires » : des lois contre le luxe de la table et des vêtements. Deux causes à ces lois : elles dénoncent l’excessive dépense qu’entraîne ce goût des vêtements, et marquent le désir de préserver la lisibilité de l’ordre social en distinguant les grands par le costume. Les moralistes, qui approuvent ces lois, ont une autre raison en plus pour dénoncer ces excès de vêtements : le luxe est corrupteur. D’ailleurs, dans les représentations allégoriques de l’époque, la vanité et le luxe sont représentés avec un paon, tout comme la luxure : luxe et luxure sont liés. Pourquoi Léry ne va-t-il pas au bout de sa réflexion en affirmant que ce n’est pas la nudité, mais le luxe des vêtements « et principalement parmi les femmes, [qui] incite à lubricité et paillardise » ?

Parce qu’il lui faudrait dire alors qu’il y a un lien entre luxe et lubricité et que les femmes européennes se parent pour séduire. Il lui faudrait alors conclure que les femmes sauvages, qui ne se parent pas, sont chastes. Or ce n’est pas non plus le cas. Elles ne sont ni particulièrement chastes, ni particulièrement tentatrices.

D’où son silence : il se contente d’opposer la nudité ordinaire des sauvages qui, objectivement ne met pas en appétit, et le luxe des femmes qui attise la concupiscence. Mais sans se déplacer sur le plan des intentions des femmes, et en restant seulement du point de vue du regard de l’homme porté sur ces femmes. Ainsi il n’a pas à opposer la luxure des femmes européennes à une chasteté particulière des femmes sauvages qu’il n’a pas vue.

La conclusion de l’argumentation de Léry : un éloge de la mesure

La conclusion de Léry dans le 3ème et dernier paragraphe ne portera donc pas sur la nudité des sauvages, mais là encore, sur le regard de l’Européen. De nudité, finalement, il n’est que peu question tant il est difficile, voire impossible, d’en parler. On peut condamner les sauvages, mais pas « austèrement », c’est-à-dire pas avec rigueur : « qu’en les condamnant si austèrement ». Sa conclusion porte sur la nécessité des Européens d’adopter un jugement moral modeste et mesuré, car ils sont eux aussi condamnables : « nous excédant en l’autre extrémité, c’est-à-dire en nos bombances, superfluités et excès en habits, ne sommes guère plus louables ». Il invite les Européens à se regarder eux-même pour regarder autrement les sauvages. Il y a un jeu entre l’explicite et l’implicite. Leur nudité reste théologiquement condamnable. Cependant, elle appelle l’indulgence. Léry se trouve justifié d’avoir traité de cette nudité sans la condamner.

III. Soi-même et l’autre : une réflexion humaniste sur l’altérité

1. La description du monde sauvage : une démarche humaniste

L’influence des auteurs de l’antiquité greco-latine

Il existe depuis l’antiquité une tradition cosmographique. Le grec Hérodote a décrit les mœurs des peuples connus de son temps. C’est le cas également du latin Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle. Et on sait que Léry connaît au moins Pline. Cette influence de la littérature antique est un des traits caractéristiques de l’humanisme. Dans son Histoire d’un Voyage en la terre du Brésil, Léry va adopter une démarche qui correspond à celle de Pline : d’une part sa description du monde suit les rubriques habituelles de la tradition issue d’Hérodote et surtout de Pline (la flore, la faune, les hommes), et d’autre part, son objectif est le même que celui de Pline : montrer l’admirable diversité du monde. Même si Pline, bien sûr, ne parlait pas des Amériques qui n’avaient pas encore été découvertes, et surtout même si Pline faisait la part belle au merveilleux (cyclopes, sirènes, licornes et autres animaux fantastiques) alors que Léry reste toujours objectif et refuse les descriptions fantastiques et merveilleuses qui ont encore cours au 16ème siècle sur les hommes des Amériques : il nie par exemple le fait que les brésiliens soient velus comme des singes ou des animaux.

La démarche de Jean de Léry

Dans la démarche de Léry, la description du sauvage s’inscrit dans une description plus large de l’homme, de la nature et du monde. Le 16ème siècle fait l’inventaire d’un monde auquel appartient le sauvage. Et on va retrouver chez Léry comme chez Pline la présence implicite du principe de la diversité, qui a sa place dans l’organisation du monde. Cette dissemblance conduit Léry à s’en tenir à la description de ce qu’il a vu sans s’en écarter. Le sauvage est un être humain à part entière, un autre soi, un alter-ego. La description du sauvage intervient dans la description du monde qui va parler d’un monde nouveau.

2. Le regard sur l’altérité : un regard humaniste

Le « sauvage » et la nature humaine selon Jean de Léry

En effet, et c’est remarquable, Léry intègre clairement le sauvage à l’humanité. D’abord ils ne sont pas velus. On ne peut même pas les classer dans les catégories des peuples monstrueux, comme chez Pline. Léry veut tellement peu les mettre à part qu’il indique bien qu’ils ne sont ni prodigieux ni monstrueux. C’est un peuple comme les autres. C’est ce qu’il dit dans notre texte en affirmant que la différence entre les femmes sauvages et les femmes européennes n’est pas la beauté, mais réside seulement dans le vêtement : « les femmes sauvages, lesquelles cependant, quant au naturel, ne doivent rien aux autres en beauté ». L’emploi du mot « naturel » est essentiel ici : les sauvages et les Européens appartiennent à la même « nature » humaine. Or c’est un point qui a longtemps fait débat, et qui fera longtemps débat encore pour les noirs d’Afrique. Pour Léry, il n’y a qu’une seule nature humaine.

D’ailleurs, Léry conteste et refuse l’emploi du terme « barbare » à leur égard. Celui du mot « sauvage » aussi même si c’est celui qu’il emploie couramment, car il n’oublie pas que le mot « sauvage » vient de « silvestris » en latin, qui signifie « qui vit dans les arbres », comme les singes ! Il dit lui-même qu’il ne l’emploie que par commodité, et il préfère souvent une dénomination plus neutre : géographique. C’est le cas dans le titre de l’extrait : « Nudité des Américaines », et dans le texte lui-même : « pauvres Américains ». Pour lui, les Brésiliens participent pleinement de l’humanité.

Un regard humaniste sur les Indiens du Brésil

On voit à quel point la description des habitants du Brésil revêt un importance décisive dans l’évolution des mentalités au cours du 16ème siècle : elle apporte un témoignage essentiel à l’histoire du regard porté par l’Europe sur le nouveau monde, et plus largement sur l’homme. Si Jean de Léry n’est pas à proprement parler un humaniste, puisqu’il n’a fait que très peu d’étude dans sa jeunesse et qu’il est en grande partie autodidacte (il est parti au Brésil en tant que petit cordonnier, et ce sont ses expériences de vie qui l’ont amené à devenir pasteur), les questions qu’il se pose et le regard qu’il porte sur les Tupinambas est un regard humaniste. Car il s’interroge sur l’homme.

3. L’autre, miroir du même ou le sauvage, miroir de l’Européen : une réflexion humaniste

Du regard sur l’autre au regard sur soi

Ces sauvages sont des êtres humains, et leur excès doit nous servir à regarder notre propre excès. Le civilisé fait la découverte d’un autre qui le remet complètement en question. Telle est bien la démarche adoptée par Jean de Léry dans ce texte à travers le va-et-vient permanent de l’argumentation entre les hommes (et les femmes) de « par-deça » l’océan Atlantique (c’est-à-dire l’Europe) et ceux de par-delà (c’est-à-dire les Brésiliens) : « les femmes et filles de par-deçà ». Implicitement, le sauvage apparaît comme une figure critique de l’Européen, un juge de l’Européen. Et c’est bien la réflexion sur la nudité des uns qui permet à Léry de critiquer les excès des autres : « pour montrer qu’en les condamnant si austèrement, de ce que sans nulle vergogne ils vont ainsi le corps tout découvert, nous, excédant en l’autre extrémité ». D’ailleurs, la conclusion de Léry ne porte pas sur les sauvages, mais sur les Européens : « Et plût à Dieu, pour mettre fin à ce point, qu’un chacun de nous, plus pour l’honnêteté et nécessité, que pour la gloire et mondanité, s’habillât modestement. ». Le regard sur l’autre a permis un retour sur soi. Ce qui se marque stylistiquement dans le texte avec l’emploi du « nous » dans le 3ème et dernier paragraphe : « nous excédant », « nos bombances », « ne sommes guère plus louables », « un chacun de nous ».

Le sauvage, en tant que peuple, est opposé aux Européens. Mais l’éloge, même implicite dans l’Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil, de cette société primitive y est indéniable. Cela aboutit à une remise en question de la civilisation européenne. Dans cette description, Léry charge la nudité de valeurs. Le sauvage apparaît comme un modèle de perfection physique. La figure du bon sauvage affleure. Mais c’est seulement un leurre : au 16ème siècle, le mythe du bon sauvage ne peut pas encore existé. Pour qu’un peuple naturel soit bon, il faudrait que la nature humaine soit bonne, or nous avons vu qu’elle est, pour un chrétien comme Léry, avant tout pécheresse. Cette idée du bon sauvage ne peut naître qu’une fois posée l’idée d’une nature originellement bonne puis pervertie par la civilisation. C’est impossible avec les présupposés chrétiens pour lesquels au contraire la civilisation est un remède contre le mal et le péché originel. L’éloge de la nudité des sauvages est surtout un moyen d’accuser par contre-coup les hommes de par-deçà, c’est-à-dire les Européens.

Le sauvage renvoie à l’homme du vieux monde le miroir de sa propre folie, mais la fureur du sauvage peut aussi jouer ce rôle. Dans le chapitre XV consacré au cannibalisme, Léry ne cite quelques exemples de l’endurcissement des cannibales que pour mieux poursuivre son propos sur les Européens et lancer des imprécations contre les gens de « par-deçà », usuriers cruels et bourreaux de leurs frères, en accusant les catholiques d’un cannibalisme réel et symbolique bien pire que celui des Tupinambas. Il tient à distance le monde de l’Europe et ses violences. Mais cette parole qui semble excuser le sauvage en ses pires agissement ne vaut en fait que comme parole d’accusation, parole qui, lorsqu’il fait parler le sauvage, utilise l’Indien comme arme efficace.

Les différences de l’autre se mesurent par rapport à soi : l’altérité du sauvage est nécessairement relative à l’Européen.

Ainsi, le regard sur l’altérité est toujours médiatisé par le regard sur le même, l’Europe. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Les différences de l’autre, je ne peux les mesurer que par rapport à moi. L’altérité du sauvage est toujours nécessairement relative à l’Européen. Le sauvage est symétriquement différent de l’Européen. Les valeurs du sauvage sont diamétralement opposées à celles des Européens. De même pour les critères de la beauté qui sont diamétralement opposés. La description du sauvage témoigne de la difficulté de Léry pour traduire l’altérité. Et se traduit stylistiquement par le procédé du parallèle et de la comparaison : « sont sans comparaison cause de plus de maux que n’est la nudité » (comparaison de supériorité).

Mais l’altérité demeure : le sauvage reste opaque

Certes Léry semble excuser la nudité des sauvages et il est indéniable qu’il l’a perçue positivement. Mais en même temps, il se tient à distance. Le choix d’une argumentation détournée qui repose sur des déplacements successifs et le recours à l’implicite a en effet deux interprétations. Une interprétation proprement argumentative, que nous avons déjà analysée : il s’agit d’une stratégie argumentative qui permet à Jean de Léry d’éviter d’affronter directement la question de la nudité, ce qui serait problématique, voire impossible pour un chrétien. Mais une deuxième interprétation se surajoute : en déplaçant la question ou en ne l’affrontant pas directement, il montre aussi la difficulté qui est la sienne pour aborder de front la question de l’altérité. L’autre finit toujours par se dérober. Le sauvage, au final, demeure opaque. Et il est impossible à Léry de dire si oui ou non cette nudité doit être condamnée ou pas.

En cela aussi, le regard de Léry apparaît comme un regard humaniste. On pourrait être tenté de dresser de sa description du sauvage un bilan en deux colonnes : le bien / le mal, en quoi le sauvage inspire l’estime ou la répulsion. Or ce bilan, Léry ne le livre jamais. Et il ne le livre pas non plus ici sur la question de la nudité, qu’il évite soigneusement de traiter de front. Du bien et du mal de la nudité des sauvages, il ne parle pas. Et ce dont il accepte de dire le bien et le mal, en définitive, ce n’est que des Européens. En cela, il montre qu’il refuse de figer l’image du sauvage. Il se retient de faire un excessif éloge « afin de ne pas les faire plus gens de bien qu’ils ne sont » dit-il ailleurs dans son œuvre, et nous avons vu qu’il évitait soigneusement de dire que les femmes sauvages étaient chastes, ce qu’elles ne sont pas. Tout au long du texte, et de son œuvre, on voit la figure du sauvage qui traverse les chapitres sans se figer. Le sauvage en tant qu’homme est mon prochain, mais c’est un prochain opaque. Par cette démarche, Léry laisse à l’autre toute son altérité. Et c’est intéressant, car il a conscience qu’on ne peut percevoir l’altérité que par rapport à soi, c’est-à-dire par rapport à l’Europe, mais qu’en faisant cela, on est trop réducteur, et qu’on n’atteint pas à l’essence même de la différence de l’autre.

C’est encore plus vrai pour la femme sauvage. Léry reconnaît parfois son incompréhension face au sauvage et à l’altérité. C’est surtout vrai pour la femme dont la nudité est incompréhensible, et donc inquiétante. Elles refusent d’être privées de leur altérité. Entre incompréhension et fascination, la femme sauvage, c’est le comble de l’altérité sauvage.

Conclusion

Ce texte de Jean de Léry s’inscrit de manière riche et complexe dans la réflexion humaniste sur l’altérité. Si ce texte est aussi intéressant, c’est parce que Léry aborde l’altérité, certes en la comparant à l’Europe - mais comment pourrait-il en être autrement puisque je ne perçois les différences de l’autre que par rapport à moi - mais sans la juger. En cela, c’est un texte majeur du 16ème siècle. Il influencera Montaigne, qui l’a lu et s’en inspirera bien sûr dans les chapitres des Essais consacrés aux sauvages (« Des cannibales »), mais aussi dans sa préface, lorsqu’il affirmera souhaiter « se peindre tout entier et tout nu comme ces peuples qu’on dit vivre dans les premières lois de nature ».

Il influencera aussi le grand ethnologue Lévy-Strauss qui, au 20ème siècle, partira explorer et analyser les civilisations du Brésil et retrouvera le peuple des Tupinambas. Lévy-Strauss partira en effet avec l’œuvre de Léry, Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil qu’il qualifiera de « Bréviaire de l’ethnologue », et il dira d’ailleurs de Jean de Léry qu’il est le premier des ethnologues, par la précision de son regard sur l’autre, et son extrême attention à décrire l’autre sans le juger ou le condamner, mais avec objectivité. S’il n’a pas eu une éducation humaniste, Jean de Léry est bel et bien, dans son approche de l’altérité, un véritable humaniste.

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