L’idéal politique de l’humaniste : le Prince et le Poète selon Ronsard dans L’Institution pour l’adolescence du roi très chrétien Charles IX. 1562

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

Lire le texte de Ronsard

Introduction

Littérature et politique : le contexte de l’œuvre

Cette Institution appartient aux Discours de Ronsard, qui en publie de nombreux entre 1562 et 1563 :
- 1562 :

  • Institution pour l’adolescence du roi très chrétien Charles IX
  • Discours des misères de ce temps, à la Reine
  • Continuation du discours des misères de ce temps, à la Reine

- 1563 :

  • Remontrance au peuple de France
  • Réponse aux injures (Réponse de Ronsard aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicas et ministres de Genève)

Le discours est un genre particulier, qui met l’accent sur le lien entre littérature et histoire. C’est une littérature de circonstance. Or nous sommes en 1562, période de troubles et de rupture historique. La modernité se pense pour la première fois, à travers la culture gréco-latine qui lui sert de miroir et de modèle pour trouver sa voie.

Face aux événements majeurs du XVIème siècle (montée de l’absolutisme royal, guerres européennes, guerres de religion), le XVIème siècle voit naître une littérature qui prend position, une littérature militante et engagée. Ainsi Ronsard s’engage bel et bien du côté des catholiques.

Face aux guerres de religion qui menacent, Ronsard ressent comme une urgence de la parole. L’écriture littéraire est poussée à parler sur son temps. Nous sommes ici dans une écriture qui doit avoir une dimension pragmatique, efficace : agir sur le lecture, et pas seulement lui plaire.

Enjeux idéologiques du discours

Pour comprendre ces écrits de circonstance, il faut un éclairage historique, politique et idéologique. Dans l’Institution du roi, la question essentielle qui se pose est la suivante : quelle est l’image du prince que donne ici le poète Ronsard ? Ronsard tient en effet un discours idéologique sur la figure du Prince.
- Il théorise la fonction royale et l’absolutisme qui commence à jeter ses premières bases théoriques
- Il construit également une image du Prince liée à celle du Poète : la 1ère fonction du Prince est sa représentation (voir et être vu) et sa parole. Or le Prince ne saurait mieux parler que par l’intermédiaire du Poète qui est à son service.

Poésie et politique

Ronsard est un poète courtisan, qui bénéficie d’offices et de rentes grâce à la protection du roi. Mais nous connaissons surtout le Ronsard des poèmes amoureux. Comment lier ces deux pratiques poétiques ?

Ceux qui se sont engagés dans la littérature du combat au XVIème siècle disposent de deux armes : la prose ses ses qualités argumentatives, ou la poésie, avec principalement Ronsard du côté catholique, et d’Aubigné du côté protestant. Pourtant, nous sommes en droit de nous demander en quoi ces discours sont aussi des textes poétiques.

Tout d’abord par la forme : ces poèmes engagés sont de longs poèmes à rimes plates, souvent en alexandrins. Mais aussi par le rythme : l’alexandrin existe depuis le Moyen-Age (et plus précisément depuis le Roman d’Alexandre mais il est encore peu utilisé. Souvent encore le XVIème siècle préfère l’octosyllabe. Or Ronsard utilise ce vers long avec une telle maîtrise qu’il l’impose. Enfin, Ronsard choisit le discours poétique, plutôt que la prose, pour d’autres qualités proprement poétiques : la force expressive surtout. Si d’Aubigné à son tour, engagement ses vers, Ronsard est le premier à inventer le genre de la poésie militante. Même à travers ce discours politique, Ronsard reste poète.

Un texte humaniste

Ce texte apporte un éclairage intéressant à l’analyse du mouvement humaniste. Il pose en effet la question de la représentation du pouvoir royal à la Renaissance et ses relations avec le poète humaniste. Quelle est la place, la fonction du poète humaniste et de son écriture poétique face au pouvoir et au roi ? Question centrale à la Renaissance, à laquelle Rabelais a, plus tôt dans le siècle, apporté sa réponse à travers les personnages de Grandgousier, Gargantua et Pantagruel.

Ronsard met ici son talent poétique au service de l’Histoire. Pour autant, la poésie n’en devient pas un simple moyen, un outil pour arriver à autre chose : la finalité de l’écriture ronsardienne reste aussi littéraire et poétique. En effet, les questions que pose ce texte ne sont pas seulement politiques : mais elles ont aussi à voir avec la nature de l’écriture poétique, qui s’interroge toujours sur elle-même. Comment Ronsard articule-t-il la question politique « Qu’est-ce qu’un roi ? » et la question poétique « Qu’est-ce que la poésie ? » C’est ce que nous tâcherons de réfléchir à travers l’analyse de la dimension humaniste de ce texte.

I. Un discours mythologique aux fonctions à la fois poétiques et politiques : un poème humaniste

1. Achille, référence mythologique majeure

Les occurences du mythe

Achille est nommé aux vers 11 et 41, mais il apparaît dès le vers 6 avec l’allusion à l’enfant de Thétis et Pelée. Sont consacrés à Achille les vers 5 à 11, puis les vers 41 à 48. C’est beaucoup. Et c’est d’autant plus important que Ronsard prend la peine de rappeler l’histoire mythologique d’Achille.

Le rappel du mythe d’Achille

Ronsard rappelle d’abord sa naissance et son enfance des vers 5 à 11, puis ses exploits des vers 41 à 48 avec les victoires contre Troille, Hector, Sarpedon. Certes Homère le fait mourir avant la chute de Troie, mais Achille est bel et bien un personnage capital de l’Iliade, car il a réussi à vaincre Hector, le plus grand des héros troyens.

Une référence mythologique d’autant plus importante qu’elle structure l’extrait

Achille apparaît au début et à la fin de l’extrait. C’est même cette référence qui permet de « découper » le premier moment du discours. En humaniste, Ronsard consacre toute la première partie de son poème à la référence antique, c’est-à-dire au prince et à son modèle mythologique, avant de passer au prince chrétien et de terminer sur le modèle biblique de l’idéal royal : David.

L’importance d’Achille est renforcée par le travail poétique de Ronsard sur le mythe

Selon la légende, Achille est plongé dans les eaux du Styx par sa mère, qui le tient par le talon. Mais Ronsard préfère à l’eau une autre version : celle de la « brûlure ». Pourquoi ? D’une part parce que c’est une image plus violente : c’est un roi qui sort de l’ordinaire. Bien sûr cette immersion a à voir avec le baptême, mais c’est un baptême plus violent, celui des martyres. Par cette image, Ronsard procède selon la démarche du syncrétisme humaniste : l’allusion mythologique est aussi une allusion chrétienne, et à travers Achille, c’est l’image d’un prince chrétien que construit Ronsard.

D’autre part, cette allusion à la « brûlure » est aussi l’image d’une épreuve initiatique. Le feu, c’est celui de la connaissance, mais aussi celui de la destruction, puisqu’on trouve la même rime au vers 6 : « son enfant brûlée » et au vers 46 : « Troyes fut brûlée ». Il y a ici une forme d’oxymore poétique, d’alliance des contraires qui vise à montrer que le roi est une figure supérieure, qui reçoit son pouvoir de forces supérieures aux forces humaines. Dès les premiers vers, Ronsard construit une image du prince liée à la notion de mystère.

Achille cependant n’est pas la seule référence mythologique. Nous trouvons aussi dans le texte une allusion aux Muses, autre figure antique chère aux poètes humanistes.

2. La référence mythologique aux Muses et la réflexion sur la poésie

Les occurences des Muses

Au vers 30, Ronsard prend un nouvel exemple mythologique : les Muses. Ici, il renouvelle la relation entre le roi et la divinité en faisant une double généalogie. Les Muses, comme le roi, sont enfants de Jupiter. Ronsard, en humaniste, invente cette généalogie pour légitimer le roi : il n’est pas seulement un représentant de la divinité sur terre, mais il participe de cette divinité. On retrouve ici les fondements de l’absolutisme royal de droit divin qui, s’il trouvera sa pleine manifestation au siècle suivant avec Louis XIV, est en construction dès la Renaissance.

A travers cette allusion aux Muses, Ronsard développe aussi une théorie de l’inspiration poétique et de la création poétique, fidèle aux idées de la Pléiade

Cette référence aux Muses est un signe fort de la dimension humaniste de ce texte. Elle marque aussi la présence dans ce discours des théories ronsardiennes de l’inspiration poétique. Cette inspiration est aussi appelée enthousiasme, ou plus souvent encore par Ronsard « fureur » divine. Or, selon les théories de la Pléiade, elle procède des Muses. On voit ici que les références à la mythologie ne sont pas seulement une ornementation mais traduisent une conception de l’écriture poétique. En même temps qu’une réflexion politique sur la fonction royale, Ronsard développe, par l’intermédiaire des Muses, une réflexion sur l’écriture poétique et la fonction du poète. C’est bien en tant que poète, et poète humaniste, que Ronsard parle ici.

A travers ce discours mythologique, Ronsard définit autant le roi (Achille) que le poète (les Muses). Et si on reprend précisément les vers de Ronsard, on s’aperçoit que ce sont les Muses qui font agir les rois, avec l’emploi du verbe « hanter » au vers 32. Or les Muses parlent par l’intermédiaire du poète : le roi est inspiré par les Muses quand il écoute parler les poètes.

3. Le discours mythologique : construction humaniste de l’image du poète à travers Chiron

A travers les allusions à Achille et aux Muses, Ronsard construit un discours mythologique et poétique qui a une fonction politique, car ces références antiques parlent du roi. Mais elles parlent aussi du poète. Quelle est alors la place du poète face au prince ? C’est ce que la figure mythologique de Chiron va préciser.

Chiron, modèle à la fois politique et poétique

Il y a dans le texte une rime très importante, celle des vers 39 et 40 : « voir » / « savoir ». A travers elle, Ronsard développe une sorte de mythe de la vue : le prince doit voir et être vu. Or voir, c’est aussi savoir, car il y a une lucidité du regard. C’est d’autant plus important qu’on retrouve cette idée de voir/savoir dans la strophe consacrée aux mauvais conseillers dans la suite du texte, des vers 95 à 100. Et on la retrouve également dans l’allusion à la science de la physionomie que doit maîtriser le prince, vers 39-40.

Or qui apprend à Achille à devenir un homme « savant et vaillant » vers 42 ? C’est Chiron, avec au vers 9 « apprendre » et « science ». L’accent mis sur cette idée de savoir est renforcé avec l’allitération « telle scien’ce sut » vers 41. Chiron apparaît ainsi comme le modèle politique du bon conseiller.

Or que maîtrise Chiron ? Toutes les sciences : mathématique, art de bien parler (éloquence), histoire, musique. Et Ronsard fait ici la liste des savoirs humanistes. De plus, c’est un centaure, c’est-à-dire un être mi-homme, mi-animal. C’est un modèle de sagesse qui en fait plus qu’un homme. Mais si on se réfère à l’Hymne à l’automne, nous découvrons que cet être hybride, lié à une certaine sauvagerie supérieure, c’est l’humaniste, et plus particulièrement le poète humaniste, c’est-à-dire Ronsard lui-même. Reportons-nous aux vers de l’Hymne à l’automne :

Le jour que je fus né, le démon qui préside
Aux Muses me servit en ce monde de guide,
M’anima d’un esprit subtil et vigoureux
Et me fit de science et d’honneur amoureux.
En lieu des grands trésors et des richesses vaines
Qui aveuglent les yeux des personnes humaines,
Me donna pour partage une fureur d’esprit
Et l’art de bien coucher ma verve par écrit.
Il me haussa le cœur, haussa la fantaisie,
M’inspirant dedans l’âme un don de poésie,
Que Dieu n’a concédé qu’à l’esprit agité
Des poignants aiguillons de sa divinité.
Quand l’homme en est touché, il devient un prophète,
Il prédit toute chose avant qu’elle soit faite,
Il connaît la nature et les secrets des Cieux,
Et d’un esprit bouillant s’élève entre les Dieux.
[...]
Je n’avais pas quinze ans que le monde et les bois
Et les eaux me plaisaient plus que la Cour des Rois,
Et les noires forêts en feuillages voûtées,
Et du bec des oiseaux les roches picotées ;
Une vallée, un antre en horreur obscurci,
Un désert effroyable était tout mon souci
Afin de voir au soir les Nymphes et les fées
Danser dessous la Lune, en cotte par les prées.
[...]
Tu seras du vulgaire appelé frénétique,
Insensé, furieux, farouche, fantastique
Maussade, mal plaisant ; car le peuple médit
De celui qui de mœurs aux siennes contredit.
Mais courage, Ronsard ! Les plus doctes poètes,
Les sibylles, devins, augures et prophètes,
Hués, sifflés, moqués des peuples ont été ;
Et toutefois, Ronsard, ils disaient vérité."

Ainsi, à travers Chiron, c’est bien le modèle du poète humaniste que développe Ronsard. Les références, nombreuses dans ce discours, à la mythologie et aux figures antiques, sont propres à l’humanisme et à la Pléiade. Mais elles révèlent dans ce texte plusieurs fonctions. Une fonction politique : il s’agit pour Ronsard de construire un discours sur le prince à travers le modèle politique d’Achille. Mais il s’agit aussi de tenir un discours sur la poésie : le poète a un rôle à jouer auprès du prince puisqu’il est le seul à pouvoir jouer le rôle de son maître, comme Chiron.

II. Un programme d’éducation humaniste

Quel est le rôle du poète et de son écriture poétique face au prince ? Nous avons vu que Ronsard procède à toute une construction mythologiquet et poétique à la gloire du prince et de la figure royale. Cette cette construction mythologique du prince s’accompagne de celle du poète à travers Chiron : selon Ronsard, le Prince ne peut aller sans le poète qui est un maître, tel Chiron, et plus précisément un maître humaniste.

Le rôle du poète est d’abord d’éduquer le Prince, de le conseiller. La construction mythologique a permis de légitimer et de justifier cette prise de parole. Il va falloir désormais analyser le contenu de cette parole.

1. Les valeurs humanistes

Ce texte appartient à un genre, celui de l’institution, pour lequel Ronsard s’appuie sur des sources antiques, notamment Sénèque, mais aussi des sources humanistes : Erasme et Budé en particulier. Le titre du discours est d’ailleurs très clair. Il correspond bien à souci pédagogique de la part de Ronsard.

C’est aussi un projet moral. L’objectif traditionnel des institutions du prince est en effet de poser que le roi, en tant qu’homme, doit être un superlatif du sujet moral, par la crainte de Dieu, le respect de la mère, de la règle des aïeux, autant d’idées que nous retrouvons chez Ronsard. Cette dimension morale se voit d’ailleurs visuellement dans le texte par les guillemets dans la marge qui annoncent des maximes morales.

C’est avant tout un programme humaniste que définit Ronsard. Qu’apprennent les Muses au Prince par l’intermédiaire du poète ? C’est ce que précisent les vers 37 à 40 : mathématique, éloquence, histoire, musique, physionomie. C’est un programme d’éducation qui n’est pas nouveau : on le trouvait aussi chez Rabelais, marque d’un programme d’éducation humaniste. Non seulement le contenu du discours est humaniste, mais c’est aussi le cas de la mise en forme de ce contenu. Implicitement, Ronsard se réclame des humanistes par de nombreuses tournures impersonnelles : « il faut » vers 2 et « on dit » vers 5.

2. Un humaniste complet

La structure de l’extrait construit une vision de l’homme qui correspond au nouveau regard humaniste. L’humanisme en effet valorise aussi bien l’esprit que le corps. Il suffit pour s’en convaincre de penser à l’éducation proposée par l’abbaye de Thélème, ou à la représentation de l’homme de Vitruve par Léonard de Vinci : le corps humain, inscriptible dans un carré ou un cercle, tend à la perfection. Dans notre texte, le roi ne peut prétendre à la perfection que s’il est achevé quant à son esprit et quand à son corps. Ainsi les allusions à la guerre permettent-elles de définir les qualités physiques du prince, tandis que les allusions à la science permettent de définir celles de son esprit. D’où la référence à la perfection du nombre 9, 3 X 3, carré de la trinité.

L’image idéale du prince est donc celle du prince chrétien et humaniste, à l’image d’un François 1er.

III. L’image idéale du Prince telle que la définit Ronsard

Cette institution permet à Ronsard de développer un projet moral, certes, mais aussi politique et historique. Ronsard prend ici position en faveur de la monarchie de droit divin, mais aussi d’un prince éclairé, et plus précisément éclairé par le poète.

1. Un texte qui développe une théorie politique du prince

Plusieurs notions essentielles apparaissent dans ce discours. A travers l’image d’Achille, c’est un prince demi-dieu que construit Ronsard. En cela, il prend position pour un roi de droit divin. Texte humaniste, ce poème s’inscrit précisément dans les débats politiques de son temps, qui voient l’affirmation progressive d’un pouvoir absolu de droit divin. Les allusion au peuple, avec les idées de « voir » et d’"être vu" sont révélatrices : pensons aux voyages du roi en France, et aux entrées remarquables dans certaines villes qui défilaient entièrement, par corps de métier, devant leur souverain.

2. Un texte qui fait du roi un modèle humaniste

Le roi, selon Ronsard, doit être un modèle à imiter : héros guerrier, mais aussi héros du savoir. C’est-à-dire héros de la pensée humaniste.

3. Un roi qui écoute les poètes

Si Achille a pu devenir ce héros, selon Ronsard, c’est grâce à Chiron. Et nous avons vu à quel point les qualificatifs employés par Ronsard pour désigner Chiron se rapprochaient de ceux qu’il attribuait au poète, c’est-à-dire à lui-même, dans l’Hymne à l’automne. Le roi, pour être pleinement roi, doit donc se faire entourer de poètes. A travers la définition de la fonction royale, Ronsard définit celle du poète et les présente comme intimement liées.

Mais comment se faire écouter du roi ? Par la poésie et ses recherches d’écriture. Ce discours est bien un discours humaniste aux enjeux politiques, historiques et idéologiques. Mais c’est aussi un discours poétique. Poésie et politique apparaissent ainsi intimemement liées dans une réflexion typiquement humaniste.

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