Les doutes de l’humaniste : Heureux qui comme Ulysse de Du Bellay

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

Le poème

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son aage !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison,
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le sejour qu’on bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire Gaulois, que le Tibre Latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.

Introduction

Le sonnet

La forme fixe du sonnet, et son histoire humaniste

Il faut d’abord rappeler l’origine du sonnet. Le sonnet est une forme fixe née en Italie au tout début de la Renaissance, c’est-à-dire à la fin du XVème siècle (notamment par Pétrarque). Cette forme est composée de deux quatrains et deux tercets. D’autres règles régissent le sonnet. Il doit être écrit en alexandrins. Les rimes des quatrains doivent être les mêmes, et celles des tercets aussi. De plus, à l’origine, si les rimes des quatrains sont embrassées, celles des tercets doivent être croisées et si celles des quatrains sont croisées (ababa), celles des tercets doivent être embrassées. Plusieurs structures sont possibles autour de ces 14 vers du sonnet. C’est en effet une forme très brève, qui est travaillée avec beaucoup de rigueur, comme une pierre précieuse finement ciselée. Deux structures majeures existent :
- Souvent, les deux quatrains s’opposent aux deux tercets, et le vers 8 sert de pivot
- Soit, les 13 premiers vers s’opposent au 14ème et dernier, qui sert alors de chute.

Du Bellay et la forme du sonnet

Pourquoi Du Bellay écrit-il un sonnet ? L’ensemble des poèmes du recueil des Regrets sont des sonnets. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que la contrainte de la forme fixe, et très brève, est un jeu et un défi pour le poète, qui doit parvenir à de très fines variations d’un poème à l’autre. Mais aussi parce que c’est une forme héritée de l’Italie. Or Du Bellay est un poète de la Pléiade, et il veut donner à la littérature française ses lettres de noblesse : montrer que la littérature française peut rivaliser et même dépasser la littérature antique (grecque et romaine), et donc la littérature italienne, qui a succédé à Rome. Il y a donc toute une réflexion humaniste dans le choix de la forme du sonnet.

L’humanisme

Du Bellay, un poète humaniste

Du Bellay est un poète humaniste. Il a reçu une éducation humaniste au collège de Coqueret où il a été l’élève du poète Dorat en même temps que Ronsard, qui est un de ses amis de jeunesse. Sous l’impulsion de leur maître, les jeunes poètes du collège Coqueret découvrent et approfondissent la poésie antique sous toutes ses formes. Plus tard, ces jeunes poètes humanistes vont créer le groupe de la Pléiade, dont Du Bellay va rédiger le manifeste, qu’il intitule Défense et illustration de la langue française.

Du Bellay à Rome

Ce désir de rivaliser avec Rome se voit d’ailleurs dans le thème même du poème. En effet, Du Bellay écrit ce poème alors qu’il est à Rome. Il est d’une famille très noble, mais d’une branche pauvre de sa famille. Il suit donc son oncle, le cardinal Du Bellay à Rome. Le cardinal Du Bellay est en effet un ambassadeur du roi François Ier auprès du pape. Le poète Joachim Du Bellay lui sert de secrétaire. Il part donc à Rome entre 1555 et 1558. Parallèlement à ces activités, il écrit ses poèmes. Mais il est loin de la France et des autres poètes de la Pléiade, comme Ronsard. On trouve d’ailleurs dans les Regrets de nombreuses allusions à Ronsard : article 608. De plus Du Bellay regrette de ne pas trouver à Rome la Rome idéale qu’il a rêvée pendant ses études.

I. Un poème de l’exil : le regret du pays natal

1. Le poète voyageur : dimension autobiographique du poème

Le voyage d’Ulysse : un leitmotiv des Regrets

Ce sonnet s’ouvre sur deux vers qui présentent deux grands voyageurs de la mythologie grecque : Ulysse et Jason (celui qui a conquis la toison d’or). Ulysse est le héros de l’Odyssée d’Homère, tandis que Jason a participé à l’expédition des Argonautes, partis à la conquête de la toison d’or.

La comparaison avec Ulysse est très fréquente dans les Regrets de Du Bellay : article 621. C’est presque une forme de refrain ou de leitmotiv dans l’œuvre. C’est important parce que Du Bellay se sert de la symbolique de l’Odyssée pour décrire son voyage de plusieurs années à Rome. Il va ainsi décrire les pièges qu’il a rencontrés en parlant des sirènes, etc. Il y a dans les Regrets une comparaison fondamentale qui revient sous forme de leitmotiv : celle du voyage d’Ulysse, qui entraîne avec elle une série d’images évoquant la navigation et la tempête.

On voit bien ici l’influence du mouvement humaniste : pour créer et pour écrire, Du Bellay s’appuie sur l’imitation des anciens. Il souhaite rivaliser avec la littérature antique dont il a été nourri durant ses études humanistes. On ne s’étonnera donc pas de voir Du Bellay prendre la suite d’Homère, grand auteur antique qu’il a lu et relu dans sa jeunesse, et avoir recours aux coordonnées de la symbolique odysséenne pour situer son propre destin. Mais comparant son destin avec celui d’Ulysse, Du Bellay se voit dépourvu des complicités surnaturelles qui ont permis au héros de franchir les obstacles. Ulysse en effet était aidé par Athéna. Du Bellay, seul, se lamente et déplore son destin qu’il juge plus difficile encore que celui du voyageur mythique Ulysse.

Le contexte autobiographique du voyage à Rome

A travers ces allusions à Ulysse, on doit donc voir aussi une façon humaniste de parler de sa vie. De plus, la ville de Rome, antique et moderne, est essentielle pour tout humaniste de la Renaissance. Il y a dans ce poème une dimension personnelle, et presque autobiographique. Du Bellay parle de ses sentiments personnels. Ces références autobiographiques sont nombreuses dans l’œuvre : Groupements thématiques pour travailler les Regrets de Du Bellay. D’ailleurs, le tout premier sonnet du recueil (« Heureux qui comme Ulysse » est le sonnet 31) joue le rôle d’un pacte de sincérité ou d’un pacte autobiographique.

Un pacte autobiographique ?

Ce jeu de la sincérité, on le trouve en effet dans le premier sonnet de Du Bellay dont voici les deux derniers tercets :

« Je me plains à mes vers si j’ai quelque regret, Je me ris avec eux, je leur dis mon secret, Comme étant de mon cœur les plus sûrs secrétaires.

Aussi ne veux-je tant les peigner et friser,
Et de plus braves noms ne les veux déguiser
Que de papiers journaux ou bien de commentaires. »

Que sa plume soit élégiaque (« je me plains ») ou satirique (« je me ris »), elle ne fera que consigner directement sur le papier l’expérience vécue. On est aux antipodes des grandes envolées lyriques : ce ne seront que de simples notations, au jour le jour (moins des sonnets que des « papiers journaux ») et ses opinions personnelles (il les nomme « commentaire ») seront dénuées de toute autorité. On est bien dans un pacte autobiographique que nous retrouvons ici.

Les Regrets de Du Bellay semblent de prime abord issus directement des réactions personnelles de la sensibilité du poète devant une expérience douloureuse. Après s’être fait le champion des théories de l’imitation des modèles dans le manifeste pour la littérature française qu’il a rédigé avec les autres poètes de la Pléiade (La Défense et illustration de la langue française), Du Bellay déclare dans un des premiers sonnets : « j’écris naïvement tout ce qu’au cœur me touche ». L’imitation et les souvenirs littéraires tiennent pourtant une grande place dans les Regrets. La création poétique ne peut se réduire à la transcription fidèle d’une émotion, d’une impression ou d’une observation personnelle. Du Bellay reste toujours un artiste, qui stylise l’impression pour la plier aux exigences d’une forme savante et complexe : le sonnet. En même temps, il l’élargit et l’universalise en la rattachant aux mythes, aux images et aux lieux communs fournis par la tradition littéraire.

2. Voyage et exil : les procédés de la nostalgie

Cet éloignement de la France, subi par Du Bellay, va provoquer la nostalgie, cet état de dépérissement et de langueur causé par le regret obsédant du pays natal, du lieu où l’on a longtemps vécu.

Le lexique affectif

On trouve dans le sonnet tout un lexique affectif qui montre justement le regret du pays natal, que Du Bellay chérit tant. On peut relever : « heureux » vers 1, « plait », vers 9 et 11. Il y a aussi les adjectifs qui marquent la proximité : « petit village », vers 5 et « petit Liré » vers 13. Bien sûr l’adjectif « petit » marque la modestie de son village, mais il marque aussi l’attachement et la proximité de Du Bellay avec son pays natal. « Petit » est ici un adjectif mélioratif.

Ces termes sont associés à deux types de figures de style : les comparaisons et les oppositions.

Les comparaisons

Le choix de la comparaison, qui est systématique dans tout le poème, est essentiel. En effet, la comparaison, positive ou négative, met à distance : elle traite le monde comme une simple référence, un réservoir d’analogies. Les comparaisons sont nombreuses dans le texte. Elles commencent dès le 1er quatrain : « comme Ulysse » vers 1 et « comme cestuy-là » (= comme celui-là) vers 2. Mais elles abondent aussi dans les tercets : l’expression « plus... que » qui introduit une comparaison de supériorité est présente aux vers 9, 11, 12, 13. Par ces comparaisons, Du Bellay introduit dans son poème un système binaire, un balancement.

Les antithèses

Les oppositions sont également récurrentes dans le texte. On a d’abord une opposition entre les quatrains et les tercets, qui ne sont pas construit sur la même structure syntaxique. Mais ensuite, dans les tercets, on retrouve beaucoup d’oppositions et d’antithèses.
- « gaulois » ¹ « latin » vers 12
- « dur » ¹ « fine » vers 11
- « marbre » ¹ « ardoise » vers 11

On peut remarquer ici que Du Bellay préfère la fragilité de son petit village à la durabilité de Rome. C’est surprenant, car le marbre est une pierre de taille de bien plus grande valeur que l’ardoise, et Rome, la ville latine, est bien plus renommée que l’obscur village gaulois d’où est issu Du Bellay. Par ce jeu des oppositions et des antithèses, Du Bellay renverse en fait les attentes du lecteur (attentes qui étaient d’ailleurs les siennes avant d’arriver à Rome et d’être déçu par ce qu’il a découvert).

Dans ce jeu des oppositions, on peut aussi expliquer « l’air marin » du dernier vers. « L’air marin » qualifie Rome car la ville est proche de la mer. Mais cette expression rappelle aussi Ulysse et Jason dont les voyages étaient maritimes. En fait, ici, Du Bellay affirme sa lassitude des voyages. En plus de la signification géographique (Rome est proche de la mer), il y a aussi une signification symbolique : Du Bellay préfère son pays natal, et ne veut plus des choses prétentieuses qu’il a trouvées à Rome. Son petit village, avec sa modestie, lui paraît préférable.

Qu’est-ce qui nous permet donc de parler ici de « nostalgie » ? Si être nostalgique, c’est être coupé en deux, entre le passé regretté, valorisé, et le présent douloureux et détesté, on voit bien que les comparaisons et les antithèses, qui sont des figures binaires, montrent cette nostalgie. La comparaison et la binarité mettent deux choses face à face et caractérisent bien l’écriture poétique de la nostalgie.

3. L’évocation des lieux : entre éloge et blâme

Description des lieux

Du Bellay choisit d’évoquer de manière pittoresque son pays natal, pour en faire l’éloge. On a dans le texte une série d’oppositions frappantes : il ose préférer la fragilité (ardoise) à la durabilité (marbre dur), l’obscurité du petit Liré à la célébrité (Tibre) et la douceur de l’Anjou à l’esprit de conquête de l’Empire romain (c’est ce qu’on peut entendre par « vers marins »)

Pour qualifier son village, Du Bellay emploie des déterminants possessifs : « mon » vers 12 et 13, et « petit » vers 5 et 13. Ou encore « pauvre » vers 7. La place de ces adjectifs est importante. Il ne dit pas mon « village petit » ou ma « maison pauvre ». En mettant l’adjectif avant : « mon petit village », « ma pauvre maison », il montre son affection et sa proximité avec son pays natal. Il valorise ici la modestie de son pays natal face à l’orgueil démesuré de Rome.

Métonymies

Ce qui est intéressant dans la description qu’il fait de son village natal et de Rome, c’est qu’il n’est pas précis du tout. Il ne décrit jamais précisément les lieux ou les places. Il se contente de donner quelques détails. C’est la figure de style de la métonymie. Il va ainsi opposer des éléments caractéristiques de Rome et de son village natal. La métonymie sert aussi de signature au poète. Rome apparaît sous forme de fragment. Ce qui permet aussi de dire sa disparition progressive : Rome a disparu, il n’en reste plus que des traces, des ruines. La métonymie est ici la figure privilégiée de la ruine et du blâme.

Les noms

« Le Tibre latin » ¹ « Le Loire gaulois ». Ici, Du Bellay oppose le fleuve romain (le Tibre) et le fleuve le plus important à l’époque en France, c’est-à-dire la Loire (à l’époque, les rois n’habitent que peu à Paris au bord de la Seine. En effet, la plupart des châteaux sont au bord de la Loire. Lorsqu’on parle des « châteaux de la Loire », on désigne ainsi les châteaux de la Renaissance. Un peu plus loin, il oppose un autre nom très célèbre à Rome, le « mont Palatin » et un nom pas du tout célèbre = le « Liré » = à peine une petite colline en Anjou, sa région d’origine.

Pourquoi donner tous les noms les plus célèbres de Rome ? Parce que c’est ceux qu’il a lus dans les livres pendant ses études. Et une fois arrivé à Rome, lorsqu’il a voulu découvrir tous les lieux qui avaient bercé son adolescence et qui l’avaient fait rêver, il a été déçu. Ici, Du Bellay nous montre qu’il ne reste plus que la gloire et le souvenir de ce que Rome a été dans l’Antiquité, mais que Rome n’est plus la même qu’avant. (En effet, si aujourd’hui les fouilles archéologiques ont permis de restaurer beaucoup de bâtiments de l’antiquité, à l’époque, on ne voyait quasiment rien des monuments anciens. La ville était en fait très médiévale. Les anciens bâtiments étaient tombés en ruine, et avaient été recouverts par d’autres maisons. C’est d’ailleurs encore souvent le cas aujourd’hui : on dit souvent qu’on ne peut pas creuser un parking ou faire des fondations pour une maison sans tomber quelques mètres sous terre sur des vestiges de la Rome antique. Mais les archéologues n’existaient pas encore à l’époque de Du Bellay.)

Dernière remarque importante, qui concerne la versification. L’adjectif « audacieux » doit se prononcer « audac-i-eux » pour que l’alexandrin fasse bien 12 syllabes. C’est ce qu’on appelle une diérèze. En mettant l’accent sur l’adjectif, Du Bellay fait le blâme de Rome. « Audacieux » est en effet un adjectif péjoratif qui signifie « orgueilleux ». Cet adjectif résume en fait tout ce qu’il reproche à Rome : sa grandeur passée dont elle se glorifie encore, alors qu’elle a disparu. A la différence de son village, qui lui est modeste, mais c’est une qualité pour lui. La méditation sur les ruines n’est pas nouvelle dans la poésie de Du Bellay. Avant d’écrire les Regrets, il a écrit les Antiquités de Rome. Ici comme dans son recueil précédent, il développe le double thème de la grandeur et de la chute de Rome. Rome a été grande. Mais aujourd’hui elle ne l’est plus. Ce faisant, Du Bellay porte aussi un autre message : celui du châtiment qui attend toute société qui se livre à l’hubris, à l’excès et à l’orgueil excessif, d’où l’insistance par la diérèze sur l’adjectif « audac-i-eux ».

II. L’expression poétique du regret

Du Bellay à Rome inaugure une double tradition poétique. En effet, pendant son séjour, il écrit deux recueils. Le premier s’appelle Les Antiquités de Rome, dans lequel il inaugure une poésie des ruines. Et le second, Les Regrets d’où est issu notre poème, qui inaugure une poésie de l’exil. Dans tous les cas, Du Bellay est novateur. Certes il reprend la forme du sonnet, et la mythologie antique. Mais il renouvelle les thèmes et l’écriture poétique.

Tout laisse croire qu’en arrivant à Rome, Du Bellay a subi le choc de l’Histoire. Il s’attendait à découvrir la Rome impériale de ses lectures antiques, et il ne trouve que la Rome médiévale. Après l’éblouissement des lectures, c’est le vertige, le sentiment aigu de la petitesse du présent, de la relativité des ordres de grandeur, et bientôt la difficulté de penser ou d’écrire comme « avant » tant cette découverte et cette déception vont le marquer profondément.

1. Subjectivité mélancolique

Poésie et mélancolie

Du Bellay construit son poème autour de la notion de mélancolie, état de dépression due à la « bile noire », selon la médecine des humeurs. Cette dépression se traduit par la tristesse et l’amertume, qui se voit dans le texte par l’interjection « Hélas » au vers 1. Le registre à travers lequel Du Bellay exprime sa mélancolie est donc le lyrisme. Et nous pouvons rappeler ici l’origine du lyrisme, car elle joue un rôle dans l’écriture poétique de Du Bellay. A l’époque grecque, la poésie était chantée, et le poète, comme Orphée, s’accompagnait en jouant de la lyre. Progressivement, la poésie n’a plus été chantée, mais on parle de poésie lyrique lorsque le poète exprime des sentiments intimes au moyens de rythmes et d’images propres à communiquer au lecteur les émotions du poète, comme il le faisait avec la musique à l’époque grecque.

L’exil va profondément marquer l’identité de la nouvelle voix poétique qui se met ici en place. Du Bellay se trouve en effet éloigné de la « source vive » qui représente le mythe de la France. Il ne faut pas oublier à quel point la France compte pour lui. D’abord parce que sa première œuvre s’appelle Défense et illustration de la langue française. C’est dire si c’est important. Et puis, il ne faut pas oublier que pendant que lui est allé « s’enterrer » comme petit secrétaire d’un grand ambassadeur, ses amis comme Ronsard, resté en France auprès du roi, font une très belle carrière. Ronsard par exemple, occupe la fonction de précepteur du dauphin. Du Bellay souffre de sentir que la France continue de vivre sans lui, alors que lui n’a plus l’impression de vivre à Rome. C’est dans cette optique que nous pouvons lire d’ailleurs les nombreuses allusions à Ronsard dans les Regrets : article 608

La lassitude de Du Bellay se traduit par la langueur mélancolique, le chant nostalgique qu’il écrit ici. Son écriture se fait lyrique car il essaie de retrouver un rythme musical dans son poème.

La question du JE : métonymies et division du sujet souffrant

Cette mélancolie de Du Bellay se voit par la présence de la subjectivité. On a beaucoup de pronoms personnels « je » dans le texte : vers 5, 6, 7. Et ensuite, beaucoup d’articles possessifs : « mon ». Lorsqu’il parle de son village, Du Bellay apparaît divisé, il souffre. On rencontre dans sa poésie un lexique affectif particulier, qui désigne les différentes souffrances qu’il endure. Ces termes apparaissent le plus souvent associés, dans des systèmes de mise en parallèle et d’oppositions qui soulignent la cohérence du code auquel ils appartiennent. Du Bellay fait une large part aux antithèses, aux effets de reprise, de parallélismes, d’opposition. Ce lexique est en effet indissociable des figures de construction qui le mettent en œuvre. L’antithèse est ainsi employée de manière systématique. Antithèse verbale ou adjectivale.

La forme fixe du sonnet se prête particulièrement bien à l’antithèse. Souvent, un sonnet est construit autour de l’antithèse : antithèse entre les quatrains et les tercets, entre les 13 premiers vers et le dernier qui joue le rôle d’une chute, jeux d’oppositions plus complexes. Mais ce procédé rhétorique correspond très exactement à la nature même de l’émotion qui est la source de tous les Regrets. Qu’est-ce en effet que la nostalgie du poète, sinon l’opposition entre son présent et son passé, entre les vains espoirs du voyageur et la triste réalité de la vie romaine, entre son destin et celui de ses amis restés en France. C’est-à-dire aussi le contraste entre la destinée qui attend le poète et celle des héros de légende. L’antithèse est la figure du blâme (ce que nous avons vu dans le I), mais c’est aussi la figure de style majeure du regret. Et il ne faut pas oublier que si le recueil s’appelle Les Regrets, c’est que chaque poème est lui-même un regret.

Cette mélancolie cependant est proprement poétique et il ne faut pas l’oublier. La poésie est un remède contre la dépression. C’est dans cette perspective qu’il faut situer les affirmations de la dédicace des Regrets sur la valeur cathartique de l’écriture qui « enchante la douleur ».

2. L’élégie

L’élégie est à l’origine ce chant de deuil (elegia en grec) qui accompagne les enterrements dans la Grèce antique. Le registre « élégiaque » apparaît vers 1500, avec l’humanisme. Dans la poésie grecque, c’est le nom donné à tout poème dont le ton est mélancolique. Par extension, il va désigner toute œuvre littéraire postérieure au Moyen-Age dont le thème est la plainte. C’est donc un type particulier de poésie lyrique. Dans la poésie lyrique on parle de sentiments personnels. Lorsque ces sentiments sont la plainte douloureuse et des sentiments mélancolique, on parle alors plus précisément de poésie élégiaque.

On peut relever tout ce qui appartient au « pathos » (terme grec qui signifie la « souffrance »). Il y a ainsi la plainte, avec le « hélas » et les questions rhétoriques (qui ne demandent pas de vraie réponse) : « quand reverrai-je » et « quand reverrai-je » à nouveau répété. La répétitions et les anaphores sont également l’indice de sa plainte. En 6 vers, le mot « plus » est repris 4 fois. C’est beaucoup ! Cela donne un rythme qui peut s’apparenter au chant de deuil. Par cette écriture poétique, Du Bellay essaie de retrouver le rythme musical de la poésie lyrique élégiaque.

Le propre de la rêverie mélancolique est précisément d’aiguiser la conscience du malheur, en exagérant par contraste le bonheur passé ou celui d’autrui. A côté des comparaisons ou des symboles que Du Bellay puise dans la tradition littéraire, on rencontre aussi des évocations de paysages issus d’impressions directes du poète. Il s’agit alors d’opposer le souvenir de la terre natale au décor romain. Il s’agit moins de décrire que d’attacher le rêve nostalgique à quelques objets. Dans le sonnet, les éléments successifs qu’amène le jeu des oppositions, présentent à la fois les traits constitutifs d’un paysage, les résonances morales et historique et l’atmosphère poétique. L’évocation pittoresque est en même temps l’expression de la fierté de la naissance : l’humble demeure vaut pour le poète tout le marbre des palais romains. Ce qui est essentiel, ce n’est pas la silhouette ou la forme (donc pas de description), c’est le sentiment qui s’y attache. De même pour le petit Liré, qui n’a pas besoin d’être décrit. Dans l’opposition de ce nom inconnu de l’histoire au prestige impérial du Palatin, on voit que pour Du Bellay, la question des noms reflète le vide de la gloire. La fierté nationale éclate enfin dans l’équivalence entre le Loire gaulois et le Tibre latin. Dans le paysage réduit à des noms propres ou à des éléments généraux, deux sensations précises et concrètes font rêver au charme particulier de l’Anjou

La plainte élégiaque est comme un leitmotiv. C’est elle qui donne son amertume. Structure du sonnet élégiaque = répétition plus ou moins fréquente, plus ou moins discrète, d’une même formule. La combinaison de la répétition avec l’antithèse permet de définir la structure du sonnet élégiaque. Subtiles recherches de symétries. Tout ceci rejoint plus ou moins directement l’effet produit par un chant monotone destiné à bercer la douleur. Ces répétitions et cette dimension un peu monotone étaient en effet caractéristiques des chants de deuils antiques qui accompagnaient les enterrements. Le redoublement de l’image (répétition de « comme ») et surtout celui de l’interrogation (« reverrai-je ») souligne le chant élégiaque. Ces répétitions sont importantes pour la dimension élégiaque du texte.

3. Une architecture musicale

L’architecture du sonnet est révélatrice d’une musicalité.

La structure du sonnet

Les tercets vont se présenter comme une série d’oppositions brèves, rythmées par la répétition de la particule « plus que », dont les deux éléments sont tantôt dissociés, tantôt réunis, pour introduire une légère variation. La rapidité de ces oppositions contrastant avec l’ampleur des quatrains donne le sentiment d’une précipitation et d’une accélération du rythme. De plus, Du Bellay utilise l’alexandrin qui permet de nombreuses variations de rythme avec les hémistiches et les césures. Son sonnet est, comme tous les sonnets, composé de 14 alexandrins, répartis en deux quatrains et deux tercets, séparé par des alinéas, ce qui permet de mettre en évidence les différentes strophes.

Les rimes

Les deux quatrains sont construits sur des rimes embrassées qui jouent sur l’alternance entre les rimes féminines (mots qui se terminent par un -e) et les rimes masculines (mots qui ne se terminent pas par un -e) C’est la même chose pour les tercets.

Lorsqu’on analyse les rimes, il faut aussi voir les mots importants. Certaines rimes sont très importantes dans le texte. En effet, Du Bellay place à la rime certains mots importants, notamment les mots « voyage » et « village ». Or il y a une antithèse entre ces deux mots. L’opposition est encore renforcée par la ressemblance entre les deux mots. « Voyage » et « Village » commencent tous les deux par la lettre V et se terminent par « age ». Ce n’est pas anodin. C’est une rime très riche.

Il y a aussi dans le texte des « rimes internes », c’est-à-dire des mots qui riment à l’intérieur du vers. C’est le cas avec le mot « palatin » et « marin ».

Les enjambements et les rejets

Enfin, dans ce travail sur l’écriture poétique de Du Bellay, on peut noter les nombreux enjambements entre les vers. La phrase ne se termine pas à la fin du vers : elle se continue sur le vers suivant.

III. La signification du regret

1. De l’interprétation autobiographique à l’interprétation mythique

L’écart par rapport à la réalité biographique

Ce poème du « mal du pays » a rendu Du Bellay immortel. C’est en effet son poème le plus célèbre. Cependant, à y regarder de près, rien n’est ici conforme à la réalité biographique. Le texte de Du Bellay a une résonance autobiographique comme on l’a vu avec « ma pauvre maison », alors que pourtant Du Bellay est issu d’un milieu aisé (même si c’était la branche pauvre de la famille Du Bellay). Il y a ici une forme de litote (figure qui atténue la réalité). On se rend compte en fait que, même s’il s’appuie sur son expérience autobiographique, Du Bellay n’écrit pas une autobiographie : il transforme ce qu’il a vécu pour en faire un texte poétique. Ainsi, le « je » autobiographique n’est pas équivalent au « je » lyrique. Et c’est le « je » lyrique qui l’intéresse le plus. Ce que Du Bellay crée, c’est un nouveau statut de poète, celui du poète nostalgique, et c’est le premier à créer cette image du poète nostalgique. Ainsi, Du Bellay va bien plus loin que sa simple expérience autobiographique. Il s’en sert pour renouveler profondément l’écriture poétique du XVIème siècle. Il crée ainsi une image mythique du poète.

Le mythe du voyage à l’époque humaniste

La mythologie irrigue la culture humaniste. Le nom d’Ulysse, la mer, une tempête, et voici la parabole à flot, enrichie de connotations d’une symbolique du voyage toujours présente à l’imagination des humanistes. Entre les heureux et les malheureux : les voyageurs. Ce sont eux qui ont retenu l’attention des humanistes, qui se sont transmis les données d’une symbolique du voyage en mer qui devient très vite une image de la vie humaine. Le vent dans les voiles = l’Esprit saint ; les récifs et les sirènes = les tentations ; le naufrage = le risque de mort spirituelle ; l’arrivée à bon port = le salut.

L’Odyssée d’Homère est une œuvre qui a un statut particulier à l’époque de la Renaissance. Et l’enseignement qu’ont reçu Ronsard et Du Bellay au collège Coqueret est en tout point conforme à cette longue tradition. Leur professeur, Dorat, fait de l’Odyssée une longue parabole de la quête de la sagesse et du bonheur symbolisés par Ithaque et Pénélope, les péripéties et les naufrages étant des épreuves initiatiques où succombaient un à un les compagnons du héros qui, lui, sortait vainqueur.

Du Bellay trouve dans l’Odyssée les figures poétiques de son destin personnel et de la condition humaine. Car l’Ulysse des Regrets est une figure poétique bien plus qu’une projection biographique, et la personne qui dit « je », l’exilé chagrin, las d’errer, n’est pas davantage la personne réelle qu’on a voulu y voir. Au témoignage de ceux qui l’ont connu, le Du Bellay historique, réel, qui a existé, était un administrateur perspicace et ferme, et un tout autre homme que l’exilé gémissant des Regrets dans lequel il faut voir un masque, une création poétique. C’est dans cette optique que nous pouvons lire toutes les allusions au thème du voyage dans l’œuvre : article 620

Le mythe et la poésie lyrique

Du Bellay ne pouvait communiquer son histoire personnelle que la médiation du mythe d’Ulysse, il ne parle de Rome qu’à travers les mythes. On est toujours simultanément dans le temps du mythe et dans le temps de l’Histoire quand il s’agit de poésie lyrique. Le sujet lyrique ne coïncide jamais exactement avec le sujet de l’énonciation, chaque poème suppose tension ou articulation des plans de l’énoncé et de l’énonciation.

La Renaissance est l’âge du sujet, de l’individu, dans sa relation curieuse au monde comme dans sa relation inquiète et exclusive à Dieu. Cela ne conduit pas, en poésie, à l’expression d’un « je » qu’on pourrait qualifier d’autobiographique. Le retour sur soi, sur l’enfance et l’aventure personnelle, la confidence sont loin d’être absents des textes, mais ils sont présents de manière privilégiée dans l’élégie. Quand un poème est autobiographique, il doit son lyrisme, non à la confidence, mais à un statut énonciatif et pragmatique. Ainsi s’impose le statut particulier d’un « je » qui ne saurait avoir une identité, ou un « moi », sujet décentré dans la poésie amoureuse, inspiré dans la poésie religieuse ou la poésie de la fureur, sujet qui est toujours à la fois ou tour à tour lui-même et un autre.

2. Un itinéraire universel

Une odyssée intérieure : interprétation morale du voyage et de ses écueils

Ce texte parle en fait, au delà de la simple expérience autobiographique de Du Bellay, de la vie en général. Pour Du Bellay, la vie est un trajet, un voyage. Il parle de ses sentiments personnels, mais, en même temps, il donne une leçon spirituelle, celle de la vie de l’âme à travers le grand voyage que tous les hommes connaissent. En cela, il est bien un humaniste.

Une image traditionnelle de l’humanisme

Le « je » lyrique à la Renaissance, loin d’être celui d’une personnalité particulière, a valeur d’être ouvert, d’être médiateur d’une autre voix. Le général ici authentifie le particulier, et réciproquement, d’où leur polyphonie. Il y a chez Du Bellay une tendance à universaliser ses sentiments, à en dégager une leçon générale, de là le ton sentencieux de nombreux sonnets. L’unité du recueil ne réside donc pas dans son contenu extrêmement varié ou même dans l’unité d’une forme ou d’un genre traditionnel, mais dans l’unité subjective des impressions. C’est là la nouveauté de l’inspiration dont Du Bellay a pris conscience. On peut ramener chaque sonnet pris isolément à une image venue de la tradition littéraire, à un lieu commun antique ou à une observation objective, mais le lien qui est rattache les uns aux autres est bien l’expression d’une expérience unique, qui a pourtant la valeur d’un témoignage général sur la condition du poète et la vanité du service des grands.

L’association du mythe d’Ulysse à des circonstances et à des sentiments divers donne au voyage à Rome l’unité d’une odyssée intérieure.

L’image de la tempête, de la navigation dangereuse. Cette image semblait pourtant se prêter à évoquer les agitations intérieures, les dangers des séductions, les égarements de l’ambition et de l’espoir trompeur.

3. Le regard d’un humaniste sur l’Histoire

Le regard sur la Rome contemporaine

Le dépaysement, le contact avec une société cosmopolite et une administration internationale, le tête-à-tête avec l’Histoire, avec une Antiquité autre que celle des livres, tout a contribué à remettre en question un certain nombre d’assurances et de comportements acquis chez Du Bellay. Telle est la Rome de Du Bellay, elle n’est pas un simple décor ou un terme de référence : Du Bellay en fait un modèle stylisé derrière lequel il se retranche, un prisme qui médiatise, en fin de compte, sa vision du monde.

Du Bellay s’emploie ainsi à nous montrer dans l’histoire de Rome une parabole de l’hubris et de son châtiment. Devant un spectacle comparable, celui de la géante armée perse en débâcle, Hérodote, admirateur lui aussi du colosse vaincu, n’en pensait pas mois que pour les Grecs mieux valait le régime des cités, plus conforme à l’échelle humaine. On peut se demander s’il n’y a pas une réaction semblable chez Du Bellay quand il oppose le « petit Liré » au « mont Palatin », la « douceur angevine » à « l’air marin », les « colosses antiques » à la « jeune grâce d’une princesse ».

Une interprétation implicite des l’histoire des civilisations : de la grandeur de Rome à la grandeur de la France

Enfin, ce poème est celui d’un humaniste français. Et on a vu à quel point la France est importante pour Du Bellay. Pour lui, la France doit acquérir le même statut que la Rome antique, littéraire et politique : Rome dans l’antiquité a en effet été le plus grand foyer de la littérature (nombreux auteurs romains) et de la politique (Rome a été maîtresse du monde pendant l’époque impériale). En faisant l’éloge de son village natal, Du Bellay fait aussi l’éloge de la France. Il nous montre en fait le trajet de tout poète humaniste : le poète humaniste va puiser ses sources dans les textes antiques, mais il doit revenir ensuite en France et faire une poésie française. Ici, à travers l’éloge de son village natal, c’est bien l’éloge de la France de la Renaissance et de François 1er que fait Du Bellay.

C’est ce que les humanistes appellent alors la « translatio studii ». La succession de l’Antiquité gréco-romaine est ouverte depuis la chute de l’empire romain. La vieille théorie de la translatio studii et imperii veut que le pouvoir politique et la domination culturelle passent, au cours de l’Histoire, d’une civilisation à une autre. D’abord ça a été la Grèce avec Athènes. Puis l’Italie avec Rome. Pour les humanistes français, l’époque est venue pour la France de succéder à Rome. Du Bellay dans la Défense et illustration de la langue française (1549) fait de la France l’héritière des Anciens. Le dépaysement y favorise une prise de conscience aiguë de l’attachement au pays natal, l’expression intime de ce sentiment national qui, avec les progrès de la monarchie, acquiert au 16ème siècle un relief plus accusé.

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