Le numérique dans et hors de la classe : pour un changement des postures

, par Anh Tu DANG, Marie-Sophie Ludwig


Introduction à l’usage du numérique en Lettres 

Le tournant du numérique, bien avancé, a modifié le rapport de tous avec le travail, la culture et le loisir : l’étrange lucarne d’hier a fait place à un objet portable, léger et ludique, qui élargit notre regard et réveille fond et forme en pédagogie.

Cependant cette révolution est vécue avec plus ou moins de bonheur par les enseignants : avantages et inquiétudes seront rapidement évoqués ici avant de vous proposer 2 exemples, l’un en collège, l’autre en lycée général, ne requérant pas des technologies savantes ni des connaissances développées en informatique.

I Les avantages du numérique

• L’abolition des distances : que celle-ci soit matérielle, physique ou psychologique, l’écart se réduit au sein de l’établissement, de la maison à celui-ci, et bien sûr ente ses acteurs. En collaborant à un projet, par exemple, on raccourcit également la temporalité et on resserre le lien avec la chose enseignée en la mettant à l’épreuve immédiatement et en inter-apprenant.
• Les brouillons et les corrections palimpsestes : le travail est séquencé, fragmenté, partagé et co-évalué. Le « work in progress » est conservé dans ses étapes et sert de modèle pour des travaux ultérieurs. Machine à « apprendre à apprendre », l’outil modifie le regard sur l’erreur en favorisant un discours remédiatif dans la durée.
• Citoyen averti=citoyen connecté : l’autonomie numérique est indispensable pour évoluer dans un monde hyper-connecté.
• Le fil d’Ariane de l’élève-chercheur : l’intuition est largement sollicitée et promue ; par tâtonnements, l’élève peut expérimenter des voies multiples pour accéder à l’information souhaitée. Pourtant, et c’est là le rôle et la responsabilité du professeur, l’étayage est rendu encore plus nécessaire sous peine d’amplifier les clivages culturels. L’élève déjà rapide et informé trouve encore plus de bénéfice dans l’enseignement par les TIC ; celui qui n’a pas les codes du numérique se verra ralenti par la séduction de la vaticination ou par les sollicitations commerciales.

C’est justement la vaticination numérique et l’émiettement des savoirs qui portent parfois certains à rejeter l’outil dans son ensemble.

II Les inquiétudes face au numérique

• Comment traiter des enjeux de base, comment éduquer à la rigueur, si les savoirs sont à la fois disponibles et dispersés ? L’élève croit tout savoir, il ne doute plus des sources de la toile, mais remet en question celles du professeur. Il copie-colle des savoirs qu’il pille sans s’assurer de pouvoir les convoquer par la suite.
• Le professeur a donc changé de posture dans la cité scolaire. Son rôle devient flou : est-il encore dispensateur de savoir, ou prestataire de connaissances, médiateur, hot-liner ?
• Risque-t-il l’obsolescence s’il n’est pas toujours au fait des nouveautés technologiques ?
• Combien de temps doit-il se former, en plus de ses activités ?
• Comment peut-il évoluer, s’il est ralenti par des freins économiques, juridiques ou techniques ?

Il semble que la réponse à opposer au numérique, c’est « encore plus de numérique », c’est-à-dire une connaissance raisonnée et mesurée de l’outil !
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III Quels peuvent être les souhaits et convictions pédagogiques liés à l’usage du numérique ?

• La rentabilité : comme nous allons vous le présenter, les débuts peuvent être modestes ; pourtant, on peut mesurer très rapidement un intérêt renforcé des élèves pour les cours devenus encore plus interactifs.
• Les élèves changent effectivement de posture, mais, avec le rappel de quelques règles de conduite de classe et d’éthique numérique, ils gagnent rapidement en autonomie.
• C’est toujours au professeur qu’il revient de dégager une méthode qui encadrera les choix des élèves.
• La multiplication des sources engage à réfléchir sur la métacognition : la transdisciplinarité est préparée et nourrie par des allers-et-retours entre articles, vidéos, MOOC, blogs, qui évoquent des sujets communs, mais dans des langages différents : l’élève doit apprendre à les décoder.

1) Cas pratique de l’usage du numérique - Marie-Sophie LUDWIG

Le numérique pour une école inclusive : chronique d’un accompagnement personnalisé et individualisé.

Etude d’un cas où le numérique a été employé avec succès auprès d’un élève de quatrième.

• Sam, élève dyslexique en quatrième, refuse de travailler à l’écrit.
• Le professeur n’a pas d’évaluations : comment faire une moyenne ? De plus, l’attitude de l’élève devient difficile à gérer dans la classe, agressivité, insolences, distraction des camarades…Il est perturbateur par ennui.
• Or, le professeur fait la découverte fortuite d’une compétence numérique de l’élève qui sait parfaitement maîtriser un clavier (traitement de textes/recherches, etc.).
• La situation s’inverse donc, les compétences informatiques étant reconnues par le professeur qui fait la proposition suivante : que l’élève apporte sa tablette qui va remplacer en partie le cahier papier. Les devoirs faits en classe, les cours pris en note, et le travail à la maison voyageront par mails les corrections seront dispensées par le même canal.
• Echange de mails personnalisés, possibilité d’avoir une proximité supplémentaire
• Changement du regard du professeur (difficultés mieux situées, mieux corrigées) qui a débouché sur un nouveau type d’évaluation adapté à ses difficultés. L’usage du numérique a permis une réflexion sur l’évaluation positive.
• L’élève attend la correction et ne la redoute plus.

* Courriel n°1, de la mère de l’élève au professeur

Bonsoir madame L,
Je vous envoie juste un courriel afin que vous ayez mon adresse mail à votre tour.
Avec mes sincères remerciements pour ce que vous faites pour Sam.
Il viendra à tous les cours avec sa tablette numérique (I-Pad)
Bien cordialement,
S.V

* Courriel N°2 : la Fiche de Lecture. Sam avait choisi parmi une sélection de romans en lecture personnelle.

Bonsoir,
Voici le 1er devoir de Sam : j’ai mis une correction détaillée. S’il continue à persévérer, il progressera c’est sûr !
Bien à vous,
Mme L

* Courriel n°3 avec conseils de lecture : Vous êtes l’avocat du Loup (celui qui a mangé l’agneau de la Fable…) Imaginez votre plaidoirie pour défendre votre client.

Pour la lecture, vous pouvez (si vous le souhaitez), choisir un autre livre de la liste que j’avais donnée et me remettre une fiche : il faut seulement que je la corrige avant la fin novembre, pour cause de conseil de classe.
Continuez vos efforts : je commence à en voir les effets ! Bon courage et à bientôt, Mme L

* Courriel n°4 et pistes de travail

Renseignez-vous sur les suites de l’affaire et proposez-moi un dernier paragraphe en reprenant les éléments du cours sur la lettre.
Revoyez la formule pour prendre congé : comment Mme de Sévigné finissait-elle une lettre ?
Essayez de m’envoyer ceci pour après-demain, par mail.
J’ai hâte de constater vos progrès !

• Par la suite, l’élève a gagné en confiance en lui. L’idée de la tablette a été reprise avec succès pour d’autres élèves en difficulté : l’ambiance de la classe en est considérablement améliorée, ce qui compense largement le temps passé à corriger en ligne !

2) Cas pratique de l’usage du numérique - Anh Tu DANG

Dans le cadre des révisions pour l’oral du bac français en classe de première, j’ai proposé l’édition d’un livret contenant les introductions pour chaque texte à présenter pour l’oral blanc à certains élèves de la classe.

Il s’agissait d’un travail collaboratif où une douzaine d’élèves devaient écrire l’introduction des textes à présenter. La méthodologie concernant la rédaction d’introduction a déjà été traitée en début d’année, par l’intermédiaire d’exercices variés. Il suffisait donc à ces élèves de produire un seul travail personnel pour avoir accès à l’ensemble.

Motivés par la proximité de l’épreuve ainsi que par l’idée du travail collaboratif, l’investissement a été rapide et généralisé ; seuls deux élèves sur les treize concernés n’ont pas pu rendre leur travail dans les temps et dans la forme demandée.

J’ai donc proposé aux élèves de m’envoyer par mail leurs travaux d’introduction, qui ont nécessité une relecture préalable. Le projet, pour sa mise en œuvre, a été centré autour d’un échange de mails sur une période d’une dizaine de jours. Les élèves se sont prêtés au jeu des corrections et rectifications. Pour ceux qui n’auraient pas fourni ce travail de rectification supplémentaire, j’ai laissé dans le fichier final des commentaires d’améliorations possibles, afin que les autres élèves puissent effectuer personnellement leurs recherches. Par souci d’anonymat, les noms des élèves ont été supprimés mais ils apparaissent bien évidemment dans le fichier final, afin de mettre en valeur l’élève qui avait fourni l’effort.

Voila un exemple de mail échangé avec les élèves et les modifications que je leur ai proposées :

Une fois l’ensemble des exercices corrigés en partie et rassemblés, un travail d’édition est alors nécessaire, une mise en forme plus rigoureuse pour donner une harmonie typographique à l’ensemble. A ce moment, une correction des dernières erreurs par l’enseignant a tout de même été nécessaire, les élèves semblant moins attentifs à cette donnée orthographique.

L’ajout d’un temps supplémentaire de correction en classe pourrait être envisagé au sein d’une activité : il s’agirait alors d’imprimer personnellement les travaux des participants, afin de leur montrer le début de l’édition du projet, le gain en propreté lors de l’impression numérique de leur propre écriture ne leur étant jamais indifférent. Le temps m’a manqué dans le cas de cette expérience mais, dans la pratique, des séances plus approfondies de mise en page et d’acquisition des compétences d’utilisation de programmes de traitement de textes
sont tout à fait envisageables dans le cadre d’une sensibilisation plus développée des élèves aux technologies numériques.

Le fichier obtenu a ensuite été transmis aux élèves par courrier électronique et, très rapidement, même sans utiliser de plate-forme de mise à disposition de documents, l’ensemble des élèves a obtenu le livret qu’il lui était possible d’imprimer pour s’aider dans ses révisions. Sur le fichier envoyé, j’ai également ajouté des notes ou des conseils méthodologiques de révision, afin de définir quelques conseils concernant le bon usage des connaissances transmises.

Voici une version définitive de la liste d’introductions obtenue par le travail commun des élèves :

Des projets plus globaux faisant participer l’ensemble de la classe pour la valoriser dans son ensemble sont possibles, à condition de se donner plus de temps : livret de rédactions, livret de fiches de révisions (mouvements littéraires, résumés d’œuvre, etc.). Dans le cadre d’un projet plus développé et abouti, il est même envisageable de donner plus de visibilité à l’ouvrage en le rendant accessible sur des plate-formes numériques (Calameo, Calibre). La possibilité de travail collaboratif, avec un investissement personnel relativement faible, pour l’obtention d’un outil de révision assez riche, complet, et suivant une méthodologie acquise, a certainement contribué à sa réalisation. Une remarque concernant la distribution du fichier : le fait de créer une dropbox commune à tous les élèves d’une même classe, en tout début d’année, (la possibilité d’envoyer sur un cloud, un espace numérique contenant des informations, des documents, et étant rendus accessibles à un nombre sélectionné et limité d’élèves grâce aux paramètres de confidentialité) facilite grandement la diffusion des documents que l’on veut leur transmettre.

Conclusion

Cet usage de l’outil numérique s’est trouvé intéressant dans nos pratiques car il a permis de développer le dialogue, de canaliser les élèves en difficulté, de leur apporter d’autres supports grâce auxquels ils pouvaient davantage exprimer leurs compétences rédactionnelles. L’outil numérique a accordé à l’élève un regard privilégié et bienveillant qui a pu le réconcilier avec le cadre scolaire. Pour la constitution de l’outil de révision, la rapidité dans la communication puis dans la pratique de l’exercice demandé aux élèves, qui se sont majoritairement investis dans l’activité, a grandement aidé à sa réalisation. Chacun utilise le numérique dans sa vie courante, d’une manière qui lui est propre, et il suffit d’adapter son contenu et ses pratiques personnelles du numérique à des activités centrées sur des travaux d’élèves.

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