Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Mathias Enard, pour une étude en classe (lycée) Lauréat du Prix Goncourt des Lycéens 2010.

, par BACH Ariane, Lycée Jean-Jacques Rousseau, Sarcelles

Pistes pour l’étude en classe.

  • Comment aborder un ouvrage très contemporain en classe de lycée  ?
  • L’absence de recul pour juger l’oeuvre met l’enseignant dans une position délicate, lorsqu’il veut se lancer dans un tel travail. Il ne bénéficie d’aucune étude préexistante, n’a probablement pas lu toutes les œuvres de l’auteur, et se retrouve confronté au risque de construire une séquence qu’aucun discours universitaire ne valide encore. On peut bien sûr se référer aux critiques littéraires des journaux, qui comportent souvent des pistes de réflexion stimulantes, mais rien d’utilisable tel quel. Il faut prendre le risque d’inventer, de tâtonner.
  • Le choix d’un livre récent a aussi des avantages. Il peut aider les élèves à lever les blocages que l’on connaît bien, concernant un langage désuet, des thèmes dans lesquels ils ne se reconnaissent pas... même si dans le cas de Parle-leur de Batailles, de rois et d’éléphants, ils seront certainement déconcertés malgré tout ! En outre la reconnaissance de leurs pairs, à travers l’attribution du Prix Goncourt des lycéens, confère une légitimité à cette étude et peut aider à susciter leur l’adhésion.

L’intrigue : 4ème de couverture

En débarquant à Constantinople le 13 mai 1506, Michel-Ange sait qu’il brave la puissance et la colère du pape Jules II, pape guerrier et mauvais payeur, dont il a laissé en chantier l’édification du tombeau, à Rome. Mais comment ne pas répondre à l’invitation du sultan Bajazet qui lui propose -après avoir refusé les plans de Léonard de Vinci- de concevoir un pont sur la Corne d’Or ?

La prise en compte des programmes de 2011

  • Les nouvelles directives en Seconde ne prennent pas explicitement en compte le champ contemporain. Comment insérer l’étude de Parle-leur de Batailles, de rois et d’éléphants dans le projet annuel ? On peut envisager en amont une séquence sur le roman/ la nouvelle au XIX° siècle (Instructions Officielles) qui aborde la figure de l’artiste (Le Chef-d’oeuvre inconnu de Balzac, L’Oeuvre de Zola,...), et en aval une séquence sur le Théâtre classique (Instructions Officielles) avec la lecture du Bajazet de Racine, puisque le sultan est une figure du roman de Mathias Enard. Parle-leur de Batailles, de rois et d’éléphants peut alors être envisagé comme une séquence de transition entre ces deux objets d’étude.
  • Les directives concernant la classe de Première sont plus larges et offrent plusieurs biais pertinents pour intégrer l’oeuvre dans le parcours de l’année, puisque presque tous les objets d’étude sont présentés dans une perspective diachronique allant jusqu’aux œuvres contemporaines. « Le personnage de roman » semble l’entrée possible la plus évidente. Dans une classe de Première L, on pourra aussi rapprocher l’étude de ce récit aux thèmes de la Renaissance et de l’Humanisme envisagés comme déterminant la construction d’un espace européen.
  • Les Instructions Officielles insistent pour les deux niveaux sur la prise en compte de l’Histoire des Arts. La figure de Michel-Ange permet une entrée aisée et multiple dans ce champ disciplinaire.

Séance 0 : définir une problématique pour l’étude du texte

Dans cette séance libre, on pourra inviter les élèves à partager leurs impressions sur la lecture du livre. Il en émergera certainement qu’il s’agit d’un épisode de la vie d’un homme célèbre, et le mot « biographie » sera rapidement prononcé. Il apparaîtra peut-être également que la fiabilité de cette biographie peut faire l’objet de soupçons et être mise en doute à plusieurs égards. En effet l’auteur fait comprendre à plusieurs reprises qu’on ignore si l’invitation du sultan, qui est, elle, authentique, a véritablement donné lieu à une visite de Michel-Ange. C’est à partir de ce constat que l’on établira une problématique possible de la séquence : écrire la biographie imaginaire d’un homme célèbre, dans quel but ?

Séance 1 : un double incipit déconcertant (texte en PJ)

  • Cette première séance pourra prendre la forme d’une explication de texte.
  • chapitre 1  : Il est très poétique, et l’énonciateur non identifié, dont on comprendra plus tard que c’est la danseuse andalouse s’adressant à Michel-Ange, pose d’emblée un des mystères du livre. Ce chapitre 1, par ses tensions et ses contrastes, évoque l’écartèlement de Michel-Ange entre peur d’échouer dans son projet et désir de gloire, Orient et Occident. La toute première phrase donne une image métaphorique de ce contraste, cet écartèlement ainsi que de la violence du choc culturel entre les deux civilisations : « La nuit ne communique pas avec le jour. Elle y brûle. »
  • On pourra demander aux élèves de repérer dans l’oeuvre les emplacements des monologues de la danseuse andalouse, ce qui permettra de faire émerger une structure. Ce relevé sera exploité dans la séance 3.
  • chapitre 2 : on étudiera en regard le chapitre 2, qui, lui, remplit véritablement le rôle d’incipit dans l’acception traditionnelle du terme, en donnant au lecteur les informations attendues : « Michel-angelo Buonarroti [débarque] dans le port de Constantinople le jeudi 13 mai 1506. » On notera l’utilisation ambiguë du présent : il est à la fois présent de narration, se mêlant à l’imparfait du récit, et présent d’énonciation, soulignant la présence non dissimulée du narrateur. Remarquons que ce narrateur se donne immédiatement comme historien ET créateur de fiction : « On ignore le nom du drogman grec qui l’attend, appelons-le Manuel. » Il complète les informations manquantes sans masquer son intervention. Ce narrateur offre alors une brève description de Constantinople, qu’il décrit en comparaison de l’actuelle Istanbul. La résonance contemporaine des problématiques de cette fiction est donc mise en avant, puisque l’auteur choisit d’entrée de jeu de faire un pont entre le présent et le temps de la fiction. La soif de connaissances qui caractérise la Renaissance transparaît à travers les nombreux centres d’intérêt du sultan : « il aimait tâter du vin, de la poésie et de la musique ; […] il appréciait les sciences et les arts, l’astronomie, l’architecture, les plaisirs de la guerre, les chevaux rapides et les armes tranchantes. » Le sultan dont il est question est nommé trois fois, de son nom turc, italien, puis français : « le sultan avait nom Bayazid, le deuxième, surnommé le Saint, le Pieux, le Juste. Les Florentins et les Vénitiens l’appelaient Bajazeto, les Français Bajazet. » D’emblée, la dimension européenne de cette époque renaissante posée, à travers les trois univers qui vont se rencontrer dans l’oeuvre : l’Italie de Michel-Ange, l’Empire Ottoman, lieu de l’action, et le point de vue français qui surplombe cette rencontre puisque l’auteur ne fait pas mystère de sa présence et se laisse entrevoir. Le personnage de Michel-Ange est brièvement présenté comme un sculpteur de génie de trente et un ans, rival de son aîné Léonard de Vinci, et qui a déjà connu la gloire grâce à son David. L’ambiguïté sexuelle, un des thèmes de l’oeuvre, apparaît également à travers les goûts du sultan qui « ne rechignait ni aux jeunes hommes, ni aux jeunes femmes. »
  • Cette séance permet de poser les grands thèmes de l’oeuvre et d’envisager sa spécificité narrative. Elle permet de faire un point sur la notion d’incipit et pourra être complétée d’un corpus de textes mettant en perspective les éléments mis au jour au cours de cette analyse.

S2 La figure de l’artiste renaissant

  • En amont de cette séance, on pourra faire repérer par les élèves toutes les œuvres de Michel-Ange mentionnées dans l’ouvrage et en faire rechercher des illustrations. C’est l’occasion de faire un point d’Histoire des Arts sur la figure de l’artiste renaissant qui, dans le cas de Michel-Ange, est à la fois sculpteur, architecte, peintre et poète.
  • On notera comment l’auteur relie les œuvres existantes et bien connues de Michel-Ange à sa fiction, faisant de cet hypothétique voyage à Constantinople une source d’inspiration qui aurait nourri l’oeuvre de l’artiste jusqu’à la fin de ses jours.
  • Relevé des occurrences : David p11, p56, p87, p102 ; tombeau papal p14, p114 ; dôme de la basilique Saint-Pierre qui aurait été inspiré de Sainte Sophie, p36 ; Pietà, p56, p87 ; allusion à De Vinci et Sangallo p56 ; David décapitant Goliath dans un des pendentifs de la Chapelle Sixtine, serait inspiré d’une exécution vue à Istanbul, p78 ; la danseuse aurait inspiré un personnage de la chapelle Sixtine, p91 ; tout un paragraphe développant ce que l’oeuvre de Michel-Ange devrait à Constantinople, p91 ; mention des conspirations de ses rivaux, Raphaël et Bramante p92, p116 ; influence de la danseuse sur des sonnets de Michel-Ange, p99, p122, madrigaux p114 ; la dague que Michel-Ange aurait dessinée, p101 ; l’Adam de la chapelle Sixtine aurait le visage de Mesihi p148 ; énumération des œuvres de Michel-Ange à la veille da mort, p151.

S3 A la recherche d’une structure

  • Le récit de Mathias Enard est finement architecturé et sa forme brève facilite pour les élèves la perception d’une vision d’ensemble. On peut donc leur demander de réfléchir aux dynamiques à l’oeuvre dans le texte et leur faire formuler des hypothèses de structure, étayées par des références précises.

Plusieurs axes semblent contribuer à cette architecture :

1. Les monologues de la danseuse, qui produisent une rupture dans le système énonciatif. Chapitres 1, 12, 27, 39, 46, 55, 58. On notera que ses interventions se multiplient à mesure que l’intrigue se concentre sur le complot contre la vie de Michel-Ange, dont cette danseuse s’avèrera le bras armé. En affinant cette approches des monologues de la danseuse, on remarquera que c’est dans sa bouche qu’apparaît à plusieurs reprises la citation qui sert de titre à l’ouvrage, « parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants ». On pourra faire repérer toutes les occurrences et les variations autour de cette citation de Kipling, et montrer comment elles produisent un effet d’écho poétique tout au long de l’ouvrage, contribuant à sa dimension onirique. En s’interrogeant sur le sens de cette formule récurrente, on comprendra que la danseuse est une raconteuse d’histoires, qu’elle narre dans une langue inconnue de Michel-Ange. « Finalement je vais te raconter une histoire » p96. « Décide-toi à me rejoindre du côté des histoires mortes », dit-elle à Michel-Ange p98. Il est dit par ailleurs au chapitre 48 que Michel-Ange aime les histoires, et s’en fait lire par Manuel, son drogman. S’il ne comprend pas la langue espagnole qu’utilise la danseuse andalouse, Michel-Ange retiendra néanmoins la formule qu’il notera dans son cahier, en la traduisant en italien : « Reyes, batallas, elefantes. Battaglie, re, elefanti » p129. La magie du pouvoir de conter a opéré malgré l’obstacle de la langue. La répétition de cette citation a donc un fort pouvoir structurant dans l’ouvrage, puisqu’elle réapparaît régulièrement, comme un refrain, ou une variation, dans la bouche de la danseuse. « Les rois sont des sauvages qui tuent leurs chevaux sous eux ; il y a bien longtemps qu’ils n’offrent plus d’éléphants à leurs princesses » p30. « Je sais que les hommes sont des enfants […] On les conquiert en leur parlant de batailles, de rois, d’éléphants et d’êtres merveilleux […] Parle-leur de tout cela » p65. « Il faudra parler longtemps de batailles perdues, de rois oubliés, d’animaux disparus » p128.

  • Mathias Enard lui-même donne en exergue de l’ouvrage la citation exacte « Puisque ce sont des enfants, parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables. » Dans sa Note finale, il identifie cette phrase comme étant issue de l’introduction d’Au Hasard de la vie, de Kipling. Force est de constater que le titre lui-même n’est que partiellement fidèle à la phrase de Kipling. Il constitue donc la toute première variation, les autres étant celles de la danseuse andalouse. Cela semble indiquer une grande proximité de ce personnage avec son auteur.
  • La danseuse apparaît donc comme une autre figure de l’artiste que Mathias Enard met en scène dans ce livre, une figure de conteuse, d’auteur, qui s’oppose à la figure du bâtisseur Michel-Ange.

-* La danseuse, une figure de conteuse, un avatar de l’auteur.

2. Les lettres que Michel-Ange envoie à ses frères. Chapitres 16, 20, 30, 41, 43. Ces lettres produisent également une rupture dans l’énonciation puisqu’elles font entendre la voix de l’artiste lui-même. Ces lettres, authentiques, sont insérées dans le récit suivant le jour duquel elles sont datées.

  • L’ouvrage a donc une dimension biographique, que l’on pourra confirmer grâce à la Note finale que l’auteur fait figurer pages 153-154, où il énumère les éléments historiquement attestés, et cite ses sources. On pourra faire effectuer aux élèves le repérage de ces éléments dans le livre. On peut aussi imaginer une séance où le professeur d’Histoire initiera les élèves à la recherche historique, ainsi qu’une réflexion sur l’importance des sources, de leur exactitude, dans la perspective d’un travail biographique.

-* Le livre comme biographie, étayée par des documents historiques

3. Un autre repère visible est constitué par les dates qui jalonnent le récit. L’utilisation qu’en fait Mathias Enard est cependant ambiguë. La multiplication des dates semble mettre en lumière le travail d’historien qu’a réalisé l’auteur pour établir ce récit, en lui donnant des allures de journal. Or Mathias Enard donne lui-même dans la Note finale du livre la liste des éléments historiquement attestés, comme on l’a vu. Et on remarque que les dates mentionnées ne concernent pas toutes des éléments rigoureusement identifiables, certains sont manifestement dus à la fantaisie de l’auteur. Mathias Enard mélange donc biographie et fiction libre. On avait déjà vu à la lecture du 2ème chapitre qu’il ne faisait pas mystère de remplir les « blancs » laissés par ses recherches. On pourra alors évoquer avec les élèves ce genre très actuel de la « fiction biographique » (d’après la classification établie par Dominique Viart [1]). En regard du relevé précédent, concernant les événements attestés, on pourra demander aux élèves de repérer ceux qui sont manifestement inventés.

-* Le livre comme fiction biographique

4. Le dernier axe structurant le récit est thématique : il s’agit de la progression du projet de pont dans la tête de l’artiste.

  • L’absence totale d’inspiration qu’éprouve Michel-Ange à son arrivée le conduit à se promener souvent dans la ville, et ce n’est que lorsqu’il a enfin compris les spécificités de cette cité cosmopolite que l’idée du pont surgit comme d’elle-même dans son imagination. Michel-Ange commence chapitre 14 par envisager ce pont en opposition avec celui imaginé par Léonard de Vinci, et qui a été refusé par le Sultan. Même s’il n’a aucune idée de ce qu’il va faire, Michel-Ange a d’emblée l’intuition qu’il lui faut prendre en compte la réalité de la ville. Un paragraphe en témoigne p35 :
    Le pont sur la Corne d’Or doit unir deux forteresses, c’est un pont royal, un pont qui, de deux rives que tout oppose, fabriquera une ville immense. Le dessin de Léonard de Vinci n’a aucun intérêt car il ne pense ni au sultan, ni à la ville, ni à la forteresse. D’instinct, Michel-Ange sait qu’il ira bien plus loin, qu’il réussira, parce qu’il a vu Constantinople, parce qu’il a compris que l’ouvrage qu’on lui demande n’est pas une passerelle vertigineuse, mais le ciment d’une cité, de la cité des empereurs et des sultans. Un pont militaire, un pont commercial, un pont religieux.
    Un pont politique.
    Un morceau d’urbanité.
  • Au chapitre 23, p57, Michel-Ange envisage la ville comme un bloc de marbre qu’il doit sculpter, mais avant même de savoir ce qu’il va sculpter, il doit comprendre les particularités du matériau qu’il a sous la main, et « pour le moment, la matière de la ville lui est si obscure qu’il ne sait avec quel outil l’attaquer. » Notons qu’au moment où se déroule l’action du livre, Michel-Ange est surtout connu comme sculpteur.
  • Au chapitre 35, Mesihi conduit son ami dans le quartier populaire de Péra, de sur l’autre rive de la Corne d’Or. Il leur faut trouver un passeur qui les fasse traverser. C’est alors que l’on fait une incursion dans l’esprit du personnage qui « pense à son pont, à ce fil qui unira ces quartiers nord au centre de la capitale. Quelle cité fabuleuse naîtra alors. Une des plus puissantes du monde, sans aucun doute. » La cohésion urbaine sera donc facteur de puissance politique.
  • Après la nuit passée avec la danseuse, l’idée du pont lui apparaît enfin clairement, chapitre 40 : « Un pont surgi de la nuit, pétri de la matière de la ville ». La métaphore de la ville comme matière à sculpter est à nouveau utilisée, comme un motif récurent. On comprend que Michel-Ange a réussi à opérer l’alchimie à laquelle il rêvait à son arrivée à Constantinople.
  • Le chapitre 42 nous offre une brève description du croquis réalisé par l’artiste. On pourra la comparer au croquis reproduit pages 142-143, attribué à Michel-Ange. L’auteur ajoute : « Le Florentin a rempli son contrat : il a projeté un pont sur la Corne d’Or, audacieux et politique ». (p102)
  • On terminera avec l’allusion au tremblement de terre du 14 septembre 1509, mentionné dans l’épilogue p147, qui détruit ce pont inachevé.
  • On remarquera qu’à chaque fois que Mathias Enard nous fait entrer dans les réflexions de son personnage, dans les étapes de sa création, il insiste sur l’unité que ce pont doit donner à une Constantinople protéiforme, et en cela quel rôle politique déterminant il doit jouer en unissant rive orientale et rive occidentale. Or cette vision d’un pont comme ciment de l’unité politique de la ville semble bien délibérée de la part de l’auteur. Le pont est un symbole d’union, entre deux rives, bien sûr, mais au travers du Florentin Michel-Ange et de l’orientale Constantinople, ce pont devient également le symbole qui unirait Orient et Occident par delà les siècles. Toute cette aventure lointaine trouve en effet des échos dans l’actualité la plus contemporaine : il s’agit pour Mathias Enard de défendre sa vision de l’Europe, une Europe à laquelle la Turquie appartiendrait de plein droit. Il l’explique lui-même dans une interview donnée à L’Orient Littéraire :

« Ce qui s’est produit au XVIe siècle ne limite pas le XXIe, au contraire. Si ce livre a une quelconque volonté politique, c’est justement l’inverse : remplacer ce pont qui n’a jamais vu le jour par un pont de papier, un de ces ponts intellectuels que sont les livres. Il est possible que la Turquie rejoigne l’Europe, cette Europe qu’elle a contribué à façonner, à laquelle elle a participé des siècles durant, on l’oublie trop souvent. C’est, je crois, une nécessité culturelle, historique et géopolitique. La Turquie d’aujourd’hui devrait aider l’Union européenne à porter ses frontières jusqu’en Syrie, en Irak, en Arménie, en Géorgie. C’est très important, ce serait un premier pas dans l’effacement des frontières que l’histoire coloniale a tracées au XIXe siècle entre l’Orient et l’Occident. Tout est encore possible, il ne suffit que d’une volonté politique pour y parvenir. »

  • Sous les apparences d’une fiction qui semble éloignée aussi bien historiquement que sur le plan géographique, c’est bien du monde contemporain que nous parle Mathias Enard. Sans écrire un roman à thèse, Mathias Enard se révèle donc malgré tout un écrivain engagé. On pourra se référer à l’ouvrage La Littérature au présent, et s’interroger avec ses élèves sur les nouvelles modalités de l’engagement en littérature.

-* On le voit donc, cette recherche des lignes dynamiques qui traversent l’ouvrage conduit à une tentative d’interprétation du texte. On s’est tout d’abord intéressé à la figure de la danseuse andalouse comme conteuse, en cela alter ego de l’auteur lui-même, puis on a constaté avec les lettres de Michel Ange que l’ouvrage était aussi en partie une biographie. Cette classification générique a été nuancée dans un troisième temps : on lui a préféré la dénomination de « fiction biographique ». Enfin, le mûrissement du projet de pont dans la tête de Michel-Ange nous a conduits à nous interroger sur la portée symbolique de ce pont, et on en a déduit que Mathias Enard était bien un auteur engagé, proposant une vision politique de l’Europe à travers son ouvrage, mais selon de nouvelles modalités, moins militantes, plus contemporaines.

Pour l’évaluation :

  • En synthèse de la séquence, on pourra demander aux élèves de rédiger une réponse construite et argumentée à la question formulée lors de la séance 0 : écrire la biographie imaginaire d’un homme célèbre, dans quel but ?
  • Sujet d’invention : la venue de Léonard de Vinci à Constantinople une vingtaine d’années avant Michel-Ange est évoquée dans le récit de Mathias Enard. On sait que son projet de pont a été refusé. On pourra demander aux élèves de rechercherle croquis de Léonard de Vinci, ainsi qu’unephoto de la réalisation de ce ponten 1996 par l’architecte norvégien Vebjørn Sand. On fera relire le chapitre 44, p106, où le sultan Bayazid approuve le projet de Michel-Ange, et on demandera aux élèves d’imaginer l’entrevue entre le sultan avec Léonard de Vinci, de donner les raisons du refus.

Pour prolonger l’étude :

  • On peut imaginer une séance sur la vision de l’Orient dans la littérature française. La BNF propose une exposition virtuelle sur ce thème, et notamment un corpus de textes (Nerval, Gautier, Chateaubriand, Loti, Lamartine...) évoquant Constantinople. On pourra s’amuser à croiser les descriptions des auteurs du XIX° siècle avec celles de Mathias Enard. Le site propose également un certain nombre de photographies d’époque, que l’on pourra confronter à des photographies actuelles des lieux importants de la ville, après les avoir repérés sur une carte.
  • On pourra aussi s’intéresser à Mon Nom est Rouge, de l’auteur turc Orhan Pamuk , 2001. Ce roman met en scène le milieu des miniaturistes de Constantinople à la fin du XVI° siècle, quelques 80 ans après la possible visite de Michel-Ange. Sur fond d’enquête policière, on découvre l’interrogation de ces artistes ottomans qui se demandent s’ils doivent se laisser influencer par l’école vénitienne, en vogue à la cour du sultan, ou au contraire perpétuer la tradition de leur art sans la modifier. La problématique est proche de celle du récit de Mathias Enard, mais le point de vue sur l’influence réciproque qu’exercent l’un sur l’autre l’Orient et de l’Occident est ici inverse.
  • Une ouverture sur les enjeux et les évolutions du genre biographique est aussi possible, ainsi qu’une séquence sur la Renaissance.

Notes

[1Dominique Viart, Bruno Vercier, La Littérature au présent, Bordas, 2008

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