Les jardins homériques

, par LEGRAND Monique, IA-IPR de Lettres

Les représentations du jardin dans les textes antiques

Introduction

Au cours de son périple, Ulysse rencontra trois jardins : le premier, celui de Calypso, est une demeure divine, les deux autres, celui d’Alcinoos et de Laërte, appartiennent à des humains. Examinons leurs points communs et leurs différences.

Le jardin de Calypso : Odyssée, Chant V, vers 55 à 75

Ce jardin se situe dans l’île mythique d’Ogygie, que les auteurs placent dans l’occident méditerranéen, et qui est sans doute identique à la presqu’île de Ceuta, en face de Gibraltar.

" Quand, au bout du monde, Hermès aborda l'île, il sortit en marchant de la mer violette, prit terre et s'en alla vers la grande caverne, dont la Nymphe bouclée avait fait sa demeure. Il la trouva chez elle, auprès de son foyer où flambait un grand feu. On sentait du plus loin le cèdre pétillant et le thuia, dont les fumées embaumaient l'île. Elle était là-dedans, chantant à belle voix et tissant au métier de sa navette d'or. Autour de la caverne, un bois avait poussé sa futaie vigoureuse : aunes et peupliers et cyprès odorants, où gîtaient les oiseaux à la large envergure, chouettes, éperviers et criardes corneilles, qui vivent dans la mer et travaillent au large. Au rebord de la voûte, une vigne en sa force éployait ses rameaux, toute fleurie de grappes, et près l'une de l'autre, en ligne, quatre sources versaient leur onde claire, puis leurs eaux divergeaient à travers des prairies molles, où verdoyaient persil et violettes. Dès l'abord en ces lieux, il n'est pas d'Immortel qui n'aurait eu les yeux charmés, l'âme ravie. Le dieu aux rayons clairs restait à contempler."

traduction de Victor Bérard

S’il est vrai, comme l’écrit Pierre GRIMAL dans Les jardins romains, que « le jardin naisse dès l’instant où l’artifice se mêle à la nature et la compose », on peut néanmoins affirmer ici que l’on se trouve devant un lieu unique, divin, dont la nature aurait d’elle-même composé la beauté sensuelle : ce « jardin naturel » exhale des parfums, la voix de la nymphe se mêle aux cris des oiseaux, les prairies sont « agréables au toucher », les quatre sources sont « brillantes » et forment contraste et symétrie avec le persil et les violettes, les grappes de raisins, comme les arbres, sont luxuriantes. Le verbe dominant dans ce passage insiste sur l’aspect « florissant » de cette nature.

« Il est remarquable, ajoute Pierre GRIMAL, que cette première expression hellénique de la beauté d’une nature libre - ou presque libre - , d’une nature, en tous cas, » gratuite « , et non pas asservie par la culture intéressée, soit associée à la religion. Dans le culte que les peuples méditerranéens ont rendu de tous temps aux forces de la végétation, c’est peut-être l’apport le plus original et le plus fécond des Hellènes. »

Le jardin d’Alcinoos : Odyssée, Chant VI, vers 112 à 133

Le lieu : en revenant de l’île de Calypso, Ulysse, après son dernier naufrage aborde l’île des Phéaciens, qu’Homère nomme Schéria, que l’on a identifiée à Corfou, et dont Alcinoos est le roi.

" Aux côtés de la cour, on voit un grand jardin, avec ses quatre arpents enclos dans une enceinte. C'est d'abord un verger dont les hautes ramures, poiriers et grenadiers et pommiers aux fruits d'or et puissants oliviers et figuiers domestiques, portent, sans se lasser ni s'arrêter, leurs fruits ; l'hiver comme l'été, toute l'année, ils donnent ; l'haleine du Zéphyr, qui souffle sans relâche, fait bourgeonner les uns, et les autres donner la jeune poire auprès de la poire vieillie, la pomme sur la pomme, la grappe sur la grappe, la figue sur la figue. Plus loin, chargé de fruits, c'est un carré de vignes, dont la moitié, sans ombre, au soleil se rôtit, et déjà l'on vendange et l'on foule les grappes ; mais dans l'autre moitié, les grappes encore vertes laissent tomber la fleur ou ne font que rougir. Enfin les derniers ceps bordent les plates-bandes du plus soigné, du plus complet des potagers ; vert en toute saison, il y coule deux sources ; l'une est pour le jardin, qu'elle arrose en entier, et l'autre, sous le seuil de la cour, se détourne vers la haute maison, où s'en viennent à l'eau tous les gens de la ville. Tels étaient les présents magnifiques des dieux au roi Alcinoos. Or, le divin Ulysse restait là contempler."

traduction de Victor Bérard

Il s’agit bien ici, à proprement parler d’un « jardin » : le terme grec désigne clairement des « rangées », d’arbres ou de ceps, des « allées » plantées. Il se compose d’un verger où l’on retrouve tous les fruits propres à la végétation méditerranéenne : poires, grenades, pommes, oliviers, figues, raisins, et d’un potager où les légumes sont cultivés avec soin. Rien n’est « gratuit », c’est un jardin d’homme, « quatre arpents » étant la surface que l’on laboure en une journée. Néanmoins, cette succession ininterrompue de fruits aux fruits, cette « merveilleuse fécondité » donnent à cette réalité rustique une autre dimension : Ulysse, comme auparavant Hermès, - et le vers est identique - reste absorbé par l’observation du spectacle qui ravit l’âme humaine.

Le jardin est donc, dans la littérature homérique, un lieu dans lequel l’homme éprouve du bonheur. Mais de quel bonheur s’agit-il ? On peut avoir envie de découvrir pourquoi, dès l’Antiquité, le jardin est lié au bonheur. Quelles représentations faut-il chercher ?... La langue d’Homère, peut-être, nous livre-t-elle la réponse, s’il est vrai qu’une langue exprime la vision du monde de ses locuteurs. Or, si l’on examine le genre grammatical des noms d’arbres dans les textes de l’Antiquité, on constate qu’ils sont féminins. Avons-nous, ici, la réponse ? De même que le petit d’homme trouve sa nourriture - et son bonheur - dans le lait de sa mère naturelle, de même, en grandissant, l’homme qu’il devient trouve sa nourriture - et son bonheur - auprès d’une autre mère : la Terre nourricière ... Le jardin est donc un enclos de générosité et de bonheur.

Le jardin de Laerte : Odyssée, Chant XXIV, vers 220 à 350

Le lieu : Ulysse a enfin regagné sa terre natale d’Ithaque, - qui est aussi une île - , située près de la côte occidentale de la Grèce, dans la mer Ionienne. Il n’est pas inintéressant de noter qu’il s’agit de la scène de reconnaissance du fils par son père , dans ce chant qui clôt l’Odyssée.

"Ulysse
courut s’informer au verger plein de fruits. Il entra dans le grand enclos : il
était vide ; Dolios et ses fils et ses gens étaient loin ; conduits par Diolos,
ils ramassaient la pierre pour le mur de clôture. Ulysse dans l’enclos ne trouva
que son père, bêchant au pied d’un arbre. Or, le vieillard n’avait qu’une robe
sordide, noircie et rapiécée. Une peau recousue, nouée à ses mollets et lui servant
de guêtres, le garait des épines, et des gants à ses mains le protégeaient des
ronces ; sur la tête, il avait, pour se garer du froid, sa toque en peau de chèvre.


Tout cassé par la vieillesse, le coeur plein de chagrin, il apparut aux yeux du
héros d’endurance, et le divin Ulysse ne put retenir ses larmes. Il s’arrêta auprès
d’un poirier en quenouille. Son espit et son coeur ne savaient que résoudre :
irait-il à son père, le prendre, et l’embrasser, et tout lui raconter, son retour,
sa présence à la terre natale ou bien l’interroger afin de tout savoir ? Il pensa,
tout compté, qu’il valait mieux encore essayer avec lui des paroles railleuses.
C’est dans cette pensée qu’il alla droit à lui, cet Ulysse divin. Tête baissée,
Laërte était là, qui bêchait. Arrivé près de lui, son noble fils parla : ULYSSE.
- " Vieillard, tu te connais aux travaux du jardin : quelle tenue ! quels arbres
 ! vigne, figuiers, poiriers, oliviers et légumes, tu ne négliges rien..., du moins
en ton verger, car, sur toi, c’est autre chose ! Le soin te manque un peu ; quelle
triste vieillesse ! quelle sale misère ! et quels linges ignobles ! Ce n’est pas
un patron qui te néglige ainsi pour punir ta paresse ! A te voir, rien ne trahit
l’esclavage, ni les traits ni la taille ! tu me sembles un roi ou l’un de ces
vieillards qui n’ont plus dans la vie qu’à se baigner, manger, puis dormir à la
douce."

traduction de Victor Bérard

Il s’agit du même verger-potager - le terme grec est le même - que chez Alcinoos. Mais ici s’ajoute la description du jardinier et de ses attributs : guêtres contre les ronces, gants contre les épines et chapeau contre le froid. L’usure et la saleté des habits expriment le désespoir du vieux Laërte privé de son fils depuis vingt ans mais c’est dans son jardin qu’il trouve la force de supporter son chagrin. Il semble donc bien que le jardin soit le lieu privilégié dans lequel l’homme retrouve un bonheur.

"Mais
allons ! réponds-moi sans feinte, point par point : quel est donc ton patron !
à qui donc ce verger ? Autre chose à me dire ; j’ai besoin de savoir : est-il
vrai que la terre où je suis soit Ithaque ? quand je venais ici, un passant, rencontré
en chemin, me l’a dit... Oh ! c’est un pauvre esprit, qui n’a su me donner aucun
détail précis ni même me répondre au sujet de mon hôte... Je demandais s’il vit
ou si la mort l’a mis aux maisons de l’Hadès. Mais, puisque te voilà, écoute .
(...) Pour Ulysse, voici quatre ans passés déjà que, dans notre pays, il est venu,
le pauvre ! puis en est reparti. Au départ, il avait les oiseaux à sa droite ;
en le reconduisant, je l’en félicitais, et lui, tout en marchant, me disait son
bonheur ! ( ... ) Il disait ; la douleur enveloppait Laërte de son nuage sombre
et, prenant à deux mains la plus noire poussière, il en couvrait ses cheveux blancs,
et ses sanglots ne pouvaient s’arrêter. Le coeur tout remué, Ulysse commençait
à sentir ses narines picotées par les larmes.


Il regarda son père ; il s’élança, le prit, le baisa et lui dit : ULYSSE. - « 
Mon père ! le voici, celui que tu demandes... Je reviens au pays, après vingt
ans d’absence ! Mais trêve de sanglots, de larmes et de cris ! Ecoute ! nous n’avons
pas un instant à perdre ! Car, j’ai, sous notre toit, tué les prétendants et soulagé
mon âme, en punissant leurs crimes. » Mais Laërte, prenant la parole, lui dit
 : LAERTE. - « Si j’ai bien devant moi Ulysse, mon enfant, je ne veux me fier qu’à
des marques certaines. » Ulysse l’avisé lui fit cette réponse : ULYSSE. - « Que
tes yeux tout d’abord regardent la blessure que jadis au Parnasse, un sanglier
me fit de sa blanche défense : c’est toi qui m’envoyas, et mon auguste mère ;
car chez Autolycos, mon aïeul maternel, m’attendaient les cadeaux qu’à l’un de
ses voyages, il vous avait ici promis de me donner... Une autre preuve encore
 ? dans les murs de ce clos, je puis montrer les arbres que j’avais demandés et
que tu me donnas, quand j’étais tout petit ; après toi, je courais à travers le
jardin, allant de l’un à l’autre et parlant de chacun ; toi, tu me les nommais.
J’eus ces treize poiriers, ces quarante figuiers, avec ces dix pommiers ! Voici
cinquante rangs de ceps, dont tu me fis le don ou la promesse ; chacun d’eux a
son temps pour être vendangé, et les grappes y sont de toutes les nuances, suivant
que les saisons de Zeus les font changer. » Mais Laërte, à ces mots, sentait se
dérober ses genoux et son coeur : il avait reconnu la vérité des signes que lui
donnait Ulysse. Au cou de son enfant, il jeta les deux bras, et le divin Ulysse,
le héros d’endurance, le reçut défaillant. Mais il reprit haleine ; son coeur
se réveilla."

traduction de Victor Bérard

Outre sa beauté et sa générosité, le jardin est un espace clos garant de la véracité, ici de la véracité des liens familiaux. Plus que la cicatrice, c’est grâce aux arbres qu’il lui a appris à nommer et à reconnaître que Laërte a établi son statut de père et qu’il reconnaît celui de son fils. Ce don exprime la preuve de la filiation paternelle. Il s’ajoute donc ici une connotation de morale informulée.

Conclusion

Homère a donc donné ses lettres de noblesse au jardin où s’inscrivent à la fois la beauté, la générosité et la pureté morale, toutes valeurs qui font le bonheur de l’homme.

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