Zola. La Débâcle. 1892

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

Textes étudiés

Lors de la guerre de 1870 contre la Prusse, les hommes du lieutenant Rochas, parmi lesquels le caporal Jean Macquart et Maurice Levasseur, font retraite vers Sedan, qui capitulera quelques jours plus tard, marquant la défaite de la France. Guidés par Henriette, la sœur de Maurice, ils parviennent à une propriété, l’Ermitage.

Texte 1

Lorsque Maurice et Henriette, que suivaient les autres, eurent tourné à gauche, puis à droite, entre deux interminables murailles, ils débouchèrent tout d’un coup devant la porte grande ouverte de l’Ermitage. La propriété, avec son petit parc, s’étageait en trois larges terrasses ; et c’était sur une de ces terrasses que le corps de logis se dressait, une grande maison carrée, à laquelle conduisait une allée d’ormes séculaires. En face, séparées par l’étroit vallon, profondément encaissé, se trouvaient d’autres propriétés, à la lisière d’un bois. [...]Comme la jeune femme se hasardait dans la grande allée, elle recula, devant le cadavre d’un soldat prussien.
« Fichtre ! s’écria Rochas, on s’est donc cogné déjà par ici ! »

Tous alors voulurent savoir, poussèrent jusqu’à l’habitation ; et ce qu’ils virent les renseigna : les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée avaient dû être enfoncées à coups de crosse, les ouvertures bâillaient sur les pièces tandis que des meubles, jetés dehors, gisaient sur le gravier de bas du perron. Il y avait surtout là tout un meuble de salon bleu ciel, le canapé et les douze fauteuils, rangés au petit bonheur, pêle-mêle, autour d’un grand guéridon, dont le marbre blanc s’était fendu. Et des zouaves, des chasseurs, des soldats de la ligne, d’autres appartenant à l’infanterie de marine, couraient derrière les bâtiments et dans l’allée, lâchant des coups de feu sur le petit bois d’en face, par-dessus le vallon. « Mon lieutenant, expliqua un zouave à Rochas, ce sont des salauds de Prussiens, que nous avons trouvés en train de tout saccager ici. Vous voyez, nous leur avons réglé leur compte... Seulement, les salauds reviennent dix contre un, ça ne va pas être commode. »

Une bataille va alors s’engager.

Texte 2

Rochas, cependant, triomphait. Autour de lui, le feu des quelques soldats, qu’il excitait de sa voix tonnante, avait pris une telle vivacité, à la vue des Prussiens, que ceux-ci, reculant, rentraient dans le petit bois.
« Tenez ferme, mes enfants ! ne lâchez pas !... Ah ! les capons, les voilà qui filent ! nous allons leur régler leur compte ! »

Et il était gai, et il semblait repris d’une confiance immense. Il n’y avait pas eu de défaites. Cette poignée d’hommes, en face de lui, c’étaient les armées allemandes, qu’il allait culbuter d’un coup, très à l’aise. Son grand corps maigre, sa longue figure osseuse, au nez busqué, tombant dans une bouche violente et bonne, riait d’une allégresse vantarde, la joie du troupier qui a conquis le monde entre sa belle et une bouteille de bon vin.
« Parbleu ! mes enfants, nous ne sommes là que pour leur foutre une raclée... Et ça ne peut pas finir autrement. Hein ? ça nous changerait trop, d’être battus !... Battus ! est-ce que c’est possible ? Encore un effort, mes enfants, et ils ficheront le camp comme des lièvres ! »

Il gueulait, gesticulait, si brave homme dans l’illusion de son ignorance, que les soldats s’égayaient avec lui. Brusquement, il cria :
« A coups de pied au cul ! à coups de pied au cul, jusqu’à la frontière !... Victoire, victoire ! »

Mais, à ce moment, comme l’ennemi, de l’autre côté du vallon, paraissait en effet se replier, une fusillade terrible éclata sur la gauche. C’était l’éternel mouvement tournant, tout un détachement de la garde qui avait fait le tour par le Fond de Givonne. Dès lors, la défense de l’Ermitage devenait impossible, la douzaine de soldats qui en défendaient encore les terrasses se trouvaient entre deux feux, menacés d’être coupés de Sedan. Des hommes tombèrent, il y eut un instant de confusion extrême. Déjà des Prussiens franchissaient le mur du parc, accouraient par les allées, en si grand nombre, que le combat s’engagea, à la baïonnette. Tête nue, la veste arrachée, un zouave, un bel homme à barbe noire, faisait surtout une besogne effroyable, trouant les poitrines qui craquaient, les ventres qui mollissaient, essuyant sa baïonnette rouge du sang de l’un, dans le flanc de l’autre ; et, comme elle se cassa, il continua, en broyant des crânes, à coups de crosse ; et, comme un faux pas le désarma définitivement, il sauta à la gorge d’un gros Prussien, d’un tel bond, que tous deux roulèrent sur le gravier, jusqu’à la porte défoncée de la cuisine, dans une embrassade mortelle. Entre les arbres du parc, à chaque coin des pelouses, d’autres tueries entassaient les morts. Mais la lutte s’acharna devant le perron, autour du canapé et des fauteuils bleu ciel, une bousculade enragée d’hommes qui se brûlaient la face à bout portant, qui se déchiraient des dents et des ongles, faute d’un couteau pour s’ouvrir la poitrine.

Et Gaude, avec sa face douloureuse d’homme qui avait eu des chagrins dont il ne parlait jamais, fut pris d’une folie héroïque. Dans cette défaite dernière, tout en sachant que la compagnie était anéantie, que pas un homme ne pouvait venir à son appel, il empoigna son clairon, l’emboucha, sonna au ralliement, d’une telle haleine de tempête, qu’il semblait vouloir faire se dresser les morts. Et les Prussiens arrivaient, et il ne bougeait pas, sonnant plus fort, à toute fanfare. Une volée de balles l’abattit, son dernier souffle s’envola en une note de cuivre, qui emplit le ciel d’un frisson.

Debout, sans pouvoir comprendre, Rochas n’avait pas fait un mouvement pour fuir. Il attendait, il bégaya :
« Eh bien ! quoi donc ? quoi donc ? »

Cela ne lui entrait pas dans la cervelle, que ce fût la défaite encore. On changeait tout, même la façon de se battre. Ces gens n’auraient-ils pas dû attendre, de l’autre côté du vallon, qu’on allât les vaincre ? On avait beau en tuer, il en arrivait toujours. Qu’est-ce que c’était que cette fichue guerre, où l’on se rassemblait dix pour en écraser un, où l’ennemi ne se montrait que le soir, après vous avoir mis en déroute par toute une journée de prudente canonnade ? Ahuri, éperdu, n’ayant jusque-là rien compris à la campagne, il se sentait enveloppé, emporté par quelque chose de supérieur, auquel il ne résistait plus, bien qu’il répétât machinalement, dans son obstination :
« Courage, mes enfants, la victoire est là-bas ! »

D’un geste prompt, cependant, il avait repris le drapeau. C’était sa pensée dernière, le cacher, pour que les Prussiens ne l’eussent pas. Mais, bien que la hampe fût rompue, elle s’embarrassa dans ses jambes, il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la mort, il arracha la soie du drapeau, la déchira, cherchant à l’anéantir. Et ce fut à ce moment que, frappé au cou, à la poitrine, aux jambes, il s’affaissa parmi ces lambeaux tricolores, comme vêtu d’eux. Il vécut encore une minute, les yeux élargis, voyant peut-être monter à l’horizon la vision vraie de la guerre, l’atroce lutte vitale qu’il ne faut accepter que d’un cœur résigné et grave, ainsi qu’une loi. Puis, il eut un petit hoquet, il s’en alla dans son ahurissement d’enfant, tel qu’un pauvre être borné, un insecte joyeux, écrasé sous la nécessité de l’énorme et impassible nature. Avec lui, finissait une légende.


Documents complémentaires (Textes écrits par Zola

Annexe 1. Mon voyage à Sedan (Notes prises par Zola lors de son voyage sur les lieux de la bataille de Sedan)

« Mon Repos », dominé par un parc, s’étage en plusieurs terrasses : trois, je crois. La maison principale est bâtie sur une terrasse , avec une très belle allée de vieux arbres derrière. Plus bas, il y a encore un corps de logis. Au-dessous, le vallon se creuse encore, et de l’autre côté se trouve un petit bois, dans lequel étaient les Bavarois, qui avaient pris Bazeilles et Balan. Donc, en se retirant, des soldats français de toutes armes avaient pris ce jardin en étage pour redoute, se cachant derrière les gros arbres, faisant le coup de feu avec les Allemands d’en face. Evidemment, d’autres soldats ennemis durent tourner la propriété, et tomber sur les Français par la gauche. Le combat fut très meurtrier, car on releva près de quarante morts dans le jardin et le parc. Mais le détail terrible est que le propriétaire, venant le lendemain voir ce qu’était devenu son immeuble, constata du bout de l’allée qu’on avait sorti tous les meubles, des fauteuils et des canapés surtout ; et il resta stupéfait en voyant de loin des soldats français sur les sièges, dans des positions de gens endormis. Il s’approcha, et vit qu’ils étaient morts. En haut, dans le parc, on en releva vingt-sept. Dans le bâtiment, on retrouva un soldat français et un Bavarois, morts, enlacés dans une étreinte terrible. Comment avaient-ils pu rouler jusque là ? Un petit soldat de marine, qu’on enterra, l’œil emporté, sorti de l’orbite et sur lequel, lorsqu’on l’exhuma, on retrouva les lettres que j’ai eues entre les mains, horriblement maculées.

Annexe 2. Ebauche

Nos zouaves, nos chasseurs d’Afrique, nos légendes du petit pioupiou français qui enfonçait tout. Et par là-dessus le patriotisme à la Béranger, l’exécrable légende propagée par Horace Vernet, tout l’imagerie et la poésie chauvines, qui faisaient de nous les troupiers vainqueurs du monde. Beaucoup insister sur ce type légendaire du troupier français, qui devait être insupportable aux autres nations. Si l’on admet que la guerre est une chose grande et triste, une nécessité parfois terrible, à laquelle il ne faut jamais se décider que mûrement et gravement, quelle singulière attitude était la nôtre d’y aller en dansant, en chantant, en plaisantant, avec des refrains de goguettant. Notre attitude dans la dernière guerre était imbécile, et si quelque chose est mort à Sedan, que nous ne devions pas regretter, c’est cette légende coupable, le troupier ne rêvant que plaies et bosses, entre sa belle et un verre de bon vin. Personne ne veut plus la guerre, on s’y résignerait avec douleur, mais on n’est plus en train de courir les aventures. C’est au moins ça qu’on a gagné. Il n’y a plus que des fous qui promènent des drapeaux dans les rues. - Et, dès lors, incarner dans un personnage cet ancien esprit français de chauvinisme en goguette. A Berlin ! A Berlin ! L’idée qu’on a simplement à se présenter pour vaincre. Puis, l’immense stupeur après la première défaite. Eh ! Quoi ! on pouvait être vaincu ! et dès lors la débandade, l’écrasement. Et, à Sedan, mon personnage typique mourant dans un drapeau, comme un enfant ahuri et écrasé ; tandis que je fais se dresser la vision vraie de la guerre, abominable, la nécessité de la lutte vitale, toute l’idée haute et navrante de Darwin dominant le pauvre petit, un insecte écrasé dans la nécessité de l’énorme et sombre nature. La fin d’une légende.

Annexe 3. Science et patriotisme

Ce qu’il faut confesser très haut, c’est qu’en 1870 nous avons été battus par l’esprit scientifique. Sans doute l’imbécillité de l’Empire nous lançait sans préparation suffisante dans une guerre qui répugnait au pays. Mais est-ce que, dans des circonstances plus fâcheuses encore, la France d’autrefois n’a pas vaincu, lorsqu’elle manquait de tout, de troupes et d’argent ? C’est évidemment que l’ancienne culture française, la gaieté de l’attaque, les belles folies du courage suffisaient à assurer la victoire. En 1870, au contraire, nous nous sommes brisés contre la méthode d’un peuple plus lourd et moins brave que nous, nous avons été écrasés par des masses manœuvrées avec logique, nous nous sommes débandés devant une application de la formule scientifique à l’art de la guerre ; sans parler d’une artillerie plus puissante que la nôtre, d’un armement mieux approprié, d’une discipline plus grande, d’un emploi plus intelligent des voies ferrées. Eh bien ! je le répète, en face des désastres dont nous saignons encore, le véritable patriotisme est de voir que des temps nouveaux sont venus et d’accepter la formule scientifique, au lieu de rêver je ne sais quel retour en arrière dans les bocages littéraires de l’idéal. L’esprit scientifique nous a battus, ayons l’esprit scientifique avec nous si nous voulons battre les autres. Les grands capitaines aux mots sonores ne sont pas à regretter, si désormais les mots sonores ne doivent plus aider à la victoire.


Comparaison entre l’épique chez Zola et l’épique chez Hugo

Victor Hugo. Les Misérables. Chapitre IX : "L"inattendu". La bataille de Waterloo

Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d’un quart de lieue. C’étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. [...]

L’aide de camp Bernard leur porta l’ordre de l’empereur. Ney tira son épée et prit la tête. Les escadrons énormes s’ébranlèrent.

Alors on vit un spectacle formidable.

Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonne par division, descendit, d’un même mouvement et comme un seul homme, avec la précision d’un bélier de bronze qui ouvre une brèche, la colline de la Belle-Alliance, s’enfonça dans le fond redoutable où tant d’hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l’autre côté du vallon, toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage de mitraille crevant sur elle, l’épouvantable pente de boue du plateau de Mont Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables ; dans les intervalles de la mousqueterie et de l’artillerie, on entendait ce piétinement colossal. Etant deux divisions, ils étaient deux colonnes ; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait la gauche. On croyait voir de loin s’allonger vers la crête de plateau deux immenses couleuvres d’acier. Cela traversa la batille comme un prodige.

Rien de semblable ne s’était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie ; Murat y manquait, mais Ney s’y retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n’eût qu’une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l’hydre.

Ces récits semblent d’un autre âge. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l’Olympe, horribles, invulnérables, sublimes ; dieux et bêtes.

Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaient recevoir vingt-six escadrons. Derrière la crête du plateau, à l’ombre de la batterie masquée, l’infanterie anglaise, formée en treize carrés, deux bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur la seconde, la crosse à l’épaule, couchant en joue ce qui allait venir, calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée d’hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille chevaux, le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis, subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant : vive l’empereur ! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut comme l’entrée d’un tremblement de terre.

Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir entre eux et les Anglais un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain. L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double talus ; le second rang poussa le premier, et le troisième y poussa le second ; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres, ne faisant qu’une chair dans le gouffre, et, quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. Ceci commença la perte de la bataille.[...]

D’autres fatalités encore devaient surgir.

Etait-il possible que Napoléon gagnât cette bataille ? Nous répondons non. Pourquoi ? A cause de Wellington ? A cause de Blücher ? Non. A cause de Dieu.

Bonaparte vainqueur à Waterloo, ceci n’était plus dans la loi du dix-neuvième siècle. Une autre série de faits de préparaient, où Napoléon n’avait plus de place. La mauvaise volonté des événements s’était annoncée de longue date.

Il était temps que cet homme vaste tombât.

L’excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait l’équilibre. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe universel. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans une seule tête, le monde montant au cerveau d’un homme, cela serait mortel à la civilisation si cela durait. Le moment état venu pour l’incorruptible équité suprême d’aviser. Probablement les principes et les éléments, d’où dépendent les gravitations régulières dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel se plaignaient. Le sang qui fume, le trop-plein des cimetières, les mères en larmes, ce sont des plaidoyers redoutables. Il y a, quand la terre souffre d’une surcharge, de mystérieux gémissements de l’ombre, que l’abîme entend.

Napoléon avait été dénoncé dans l’infini, et sa chute était décidée.

Il gênait Dieu.

Waterloo n’était point une bataille ; c’était le changement de front de l’univers.


Le naturalisme : un regard scientifique porté sur le monde, mais qui n’exclut pas la dimension symbolique

Emile Zola, Lettre à Henri Céard, le 22 mars 1885, à propos de Germinal

Agrandissement épique et écriture naturaliste Le second point, c’est mon tempérament lyrique, mon agrandissement de la vérité. Vous savez ça depuis longtemps, vous. Vous n’êtes pas stupéfait, comme les autres, de trouver en moi un poète. J’aurais aimé seulement vous voir démonter le mécanisme de mon œil. J’agrandis, cela est certain ; mais je n’agrandis pas comme Balzac, pas plus que Balzac n’agrandis comme Hugo. Tout est là, l’œuvre est dans les conditions de l’opération. Nous mentons tous plus ou moins, mais quelle est la mécanique et la mentalité de notre Mensonge ? Or - c’est ici que je m’abuse peut-être - je crois encore que je mens pour mon compte dans le sens de la vérité. J’ai l’hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l’observation exacte. La vérité monte d’un coup d’aile jusqu’au symbole. Il y aurait là beaucoup à dire, et je voudrais un jour vous voir étudier le cas.


Littérature et peinture

Zola. Le Salon de 1875. Lettres de Paris. Une exposition de tableaux à Paris.

Texte 1

Avez-vous remarqué que les tableaux de bataille eux-mêmes se sont rapetissés jusqu’à pouvoir orner des tabatières ? Où est le temps où Yvon peignait des toiles colossales qu’on avait peine à caser au musée de Versailles ? Maintenant, nous en sommes tombés à l’épisode. Peut-être est-ce une conséquence de nos défaites. Notre peintre de bataille est à présent M. de Neuville, dont les grandes illustrations coloriées ont un succès fou. Cette année, ses deux toiles : Attaque par le feu d’une maison barricadée et crénelée et Une surprise aux environs de Metz, causent parmi la foule une émotion extraordinaire. Il y a réellement là de grandes qualités d’esprit, d’adresse, de décor en un mot ; mais c’est de la bien petite peinture, dans tous les sens.

Texte 2

En traitant de la grande peinture, je n’ai rien dit des tableaux militaires. La raison en est que dans les dernières années, surtout depuis notre défaite, nos peintres de bataille dépeignent le plus souvent les épisodes sur une échelle très réduite. Je me souviens des immenses tableaux commandés par le gouvernement à Yvon après les guerres de Crimée et d’Italie ; pour trente ou quarante mètres de toile barbouillée on lui comptait cent mille francs. Et ces amples scènes, des champs de bataille complets, qui se trouvent maintenant au musée de Versailles, occupaient un mur entier dans la salle d’honneur de l’exposition. Aujourd’hui Yvon peint des portraits. Le coryphée de la peinture militaire, c’est maintenant Neuville, très doué pour la composition, et qui fait fureur avec ses reproductions d’épisodes de guerre, une douzaine de soldats se battant et mourant. C’est la peinture militaire transformée en peinture de genre. Le mérite de Neuville se borne à l’art avec lequel il dramatise un sujet. C’est un dessinateur et un illustrateur de première force. Quant à sa peinture, ce n’est que du barbouillage. C’est comme si vous étiez au cirque, au dernier acte d’une pièce quelconque, lorsque les groupes ingénieusement disposés soulèvent un tonnerre d’applaudissements dans la salle. Les femmes pleurent devant ses tableaux, les hommes serrent les poings. Jamais son art de bouleverser les spectateurs ne s’est montré de façon plus saisissante que dans sa composition de cette année : Attaque par feu d’une maison barricadée. Armée de l’Est. Villersexel, le 9 janvier 1871. Le village est déjà pris par les troupes du 18ème corps. Les Allemands établis dans la maison prolongent le feu. A gauche, la maison sombre, volets clos, entourée d’une poignée de soldats. La fumée se traîne devant la façade à chaque salve. En bas, gémissent les mourants. Et voici qu’à ce moment même les assiégeants sont en train de rouler jusqu’aux portes de la maison une charrette emplie de paille déjà enflammée. Cela produit une impression atroce. C’est un beau tableau, et qui remue en nous notre patriotisme blessé. Mais c’est tout.

Partager

Imprimer cette page (impression du contenu de la page)