Diderot. Jacques le fataliste

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

« L’hôtesse. - Il y avait environ trois mois qu’ils en étaient au même point, lorsque Mme de la Pommeraye crut qu’il était temps de mettre en jeu ses grands ressorts. Un jour d’été qu’il faisait beau et qu’elle attendait le marquis à dîner, elle fit dire à la d’Aisnon et à sa fille de se rendre au Jardin du Roi. Le marquis vint, on servit de bonne heure, on dîna, on dîna gaiement. Après dîner, Mme de la Pommeraye propose une promenade au marquis, s’il n’avait rien de plus agréable à faire. Il n’y avait ce jour-là ni Opéra ni comédie, ce fut le marquis qui en fit la remarque ; et pour se dédommager d’un spectacle amusant par un spectacle utile, le hasard voulut que ce fût lui-même qui invitât la marquise à aller voir le Cabinet du Roi. Il ne fut pas refuser, comme vous pensez bien. Voilà les chevaux mis, les voilà partis, les voilà arrivés au Jardin du Roi, les voilà mêlés dans la foule, regardant tout, et ne voyant rien, comme les autres »

Lecteur, j’avais oublié de vous peindre le site des trois personnages dont il s’agit ici, Jacques, son maître, et l’hôtesse ; faute de cette attention, vous les avez entendu parler, mais vous ne les avez point vus ; il vaut mieux tard que jamais. La maître, à gauche, en bonnet de nuit, en robe de chambre, était étalé nonchalamment dans un grand fauteuil de tapisserie, son mouchoir jeté sur le bras du fauteuil et sa tabatière à la main. L’hôtesse sur le fond, en face de la porte, proche de la table, son verre devant elle. Jacques, sans chapeau, à sa droite, les deux coudes appuyés sur la table, et la tête penchée entre deux bouteilles ; deux autres étaient à terre à côté de lui.

"Au sortir du Cabinet, le marquis et sa bonne amie se promenèrent dans le jardin. Ils suivaient la première allée qui est à droite en entrant, proche l’Ecole des arbres, lorsque Mme de la Pommeraye fit un cri de suprise, en disant :
"Je ne me trompe pas, je crois que ce sont elles ; oui, ce sont elles-mêmes."
Aussitôt on quitte le marquis, et l’on s’avance à la rencontre de nos deux décotes. La d’Aisnon fille était à ravir sous ce vêtement simple qui, n’attirant point le regard, fixe l’attention tout entière sur la personne. "Ah ! c’est vous, madame ?
" - Oui, c’est moi.
" - Et comment vous portez-vous, et qu’êtes-vous devenue depuis une éternité ?
" - Vous savez nos malheurs ; il a fallu s’y résigner et vivre retirées comme il convenait à notre petite fortune, sortir du monde quand on ne peut plus s’y montrer décemment.
" - Mais moi, me délaisser, moi qui ne suis pas du monde, et qui ai toujours le bon esprit de le trouver aussi maussade qu’il l’est !
" - Un des inconvénients de l’infortune, c’est la méfiance qu’elle inspire ; les indigents craignent d’être importuns.
" - Vous, importunes pour moi ! Ce soupçon est une injure.
" - Madame, j’en suis tout à fait innocente, je vous ai rappelée dix mois à maman, mais elle me disait : Mme de la Pommeraye... Personne, ma fille, ne pense plus à nous.
" - Quelle injustice ! Asseyons-nous, nous causerons. Voilà M. le marquis des Arcis, c’est mon ami et sa présence ne vous gênera pas. Comme mademoiselle est grandie ! comme elle est embellie depuis que nous ne nous sommes vues !
" - Notre position a cela d’avantageux, qu’elle nous prive de tout ce qui nuit à la santé. Voyez son visage, voyez ses bras, voilà ce qu’on doit à la vie frugale et réglée, au sommeil, au travail, à la bonne conscience, et c’est quelque chose..."
On s’assit, on s’entretint d’amitié. La d’Aisnon mère parla bien, la d’Aisnon fille parla peu ; le ton de la dévotion fut celui de l’une et de l’autre, mais avec aisance et sans pruderie. Longtemps avant la chute du jour, nos deux dévotes se levèrent. On leur représenta qu’il était encore de bonne heure ; la d’Aisnon mère dit assez haut à l’oreille de Mme de la Pommeraye, qu’elles avaient encore un exercice de piété à remplir, et qu’il leur était impossible de rester plus longtemps. Elles étaient déjà à quelque distance, lorsque Mme de la Pommeraye se reprocha de ne leur avoir pas demandé leur demeure et de ne leur avoir pas appris la sienne : "C’est une faute, ajouta-t-elle, que je n’aurais pas commise autrefois." Le marquis courut pour la réparer ; elles acceptèrent l’adresse de Mme de la Pommeraye, mais, quelles que furent les instances du marquis, il ne put obtenir la leur. Il n’osa pas leur offrir sa voiture, en avouant à Mme de la Pommeraye qu’il en avait été tenté."

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