Quelle tonalité pour dire le mal de guerre : projet interdisciplinaire autour de la première guerre mondiale

, par BLANC Martine, formatrice IUFM, Lycée Guy-de-Maupassant, Colombes,

Textes

- Guillaume Apollinaire : « Cote 146 » in : Poèmes à Lou (1915), Gallimard, coll. Poésie, p. 214-15

- Henri Barbusse : extrait de Le Feu (1916), Flammarion, éd. Livre de Poche, n° 6524 p.313-314

- Louis-Ferdinand Céline : extrait de Voyage au bout de la nuit (1932), Gallimard, Poche, p. 23-24

- Roger-Martin du Gard, extrait de Les Thibault (1936-1940), Gallimard, Poche, vol V, p. 429-432

[pour des raisons de droits, nous ne pouvons mettre ces textes à la disposition de tous ; nous renvoyons à l’édition utilisée]

Présentation de l’ensemble du projet

Il d’agit d’un travail interdisciplinaire qui fait intervenir essentiellement le français (étude de textes, lecture de l’image) et l’histoire-géographie, mais aussi l’anglais, les S.V.T. et l’éducation physique

Niveau de la classe

1ère générale (toutes sections, et littéraires en particulier). L’étude de la première guerre mondiale est au programme d’histoire. Par ailleurs, la séquence cinéma / lecture de l’image peut préparer les élèves à la lecture de l’oeuvre cinémtaographique au programme des terminales L.

Moment de l’année

Il est nécessaire de placer cette étude peu après que le professeur d’histoire aura étudié cette partie du programme, par conséquent soit à la fin du premier trimestre, soit au début du second (voir prérequis)
Toutefois, les commémorations de l’armistice du 11 novembre peuvent contribuer à lancer le projet (enquêtes d’élèves, reportages, photos, intreviews sur les lieux de mémoire de la commune)

Ce travail peut se placer après une séquence sur l’autobiographie, une réflexion sur le « je » en littérature.

Prérequis

- Typologie des textes : genres littéraires, énoncé, énonciation, type de textes
- Tonalités
- Histoire

Objectifs

Objectifs littéraires

- Consolider et approfondir ces prérequis, notamment les tonalités (exercices), énoncé, énonciation
- Histoire et histoire littéraire : utilisation du matériau historique : restitution sous forme de courts exposés.
- Vers une pratique autonome de la lecture détaillée
- Révision : lire et écrire le texte argumentatif (sujet I) à partir d’un texte de Maupassant (Sur l’eau) ou un poème de Robert Desnos ("Ce coeur qui haïssait la guerre", in : Destinées arbitraires)

Objectifs cinématographiques

- Quelques principes élémentaires de lecture de l’image
- Etude de trois films :

  • Jean Renoir : La Grande Illusion
  • Stanley Kubrick : Les Sentiers de la Gloire
  • Bertrand Tavernier : La vie et rien d’autre

OU

  • Francesco Rosi, Les Hommes contre
  • Joseph Losey, Pour l’exemple

[Il est souhaitable que ces trois films soient vus en salle ! ]

Objectifs liés au travail interdisciplinaire

- Appropriation d’une culture, c’est-à-dire la notion de patrimoine, de références cutlturelles communes
- Développement de l’esprit critique, autour des enjeux de la commémoration
- Montrer l’implication du collectif et de l’individuel
- Le travail de mémoire...

Organisation des séances

Une dizaine de jours avant la séquence, le professeur propose les textes aux élèves avec les questions suivantes (elles seront évaluées à l’oral sous forme d’exposés) :

- Contexte historique :

  • Chronologie des événements entre 1914 et 1918 (noter plus particulièrement ceux qui peuvent éclairer les textes et les films : guerre de mouvement, guerre de positions, mutineries de 1917...)
  • La vie dans les tranchées
  • Recherche lexicale : « boyau », « cote », « tranchée » etc.

- Les auteurs :

  • fiche biographique
  • les placer sur la ligne du temps

- Les textes : genres littéraires, énonciation, tonalité, thème. Établir des rapprochements entre :

  • les dates de la « fiction » et la date de la parution
  • la « fiction » et la biographie des auteurs
  • les textes les uns par rapport aux autres (procédés thématiques et formels)

On envisage une dizaine d’heures réparties en 8 séances

Déroulement des séances

Première séance

- 1/2 heure au C.D.I. pour compléter les recherches
- 1/2 heure de « mise en décor » : lecture par les élèves de quelques lettres de poilus (éditions Librio)

Deuxième séance

- Révision de la notion de tonalité
- Exposés des élèves. Correction des questions, recherche d’une problématique, d’un libellé, de l’ordre d’étude des textes.

Lectures détaillées : 5 à 6 heures

Poème d’Apollinaire

- Questions préparatoires : (la lecture détaillée s’organisera autour de ces questions)

  • énonciation, registre de langue > effet produit ?
  • versification, figures, tonalité > effet produit ?
  • montrer que les deux genres (lettre et poème) se font l’écho de deux voix différentes : celle du poilu et celle du poète. On s’interrogera sur le rôle de la tonalité lyrique

- Hypothèse de lecture : Quel est l’effet produit par ces deux voix ?

- Pistes pour une lecture détaillée du poème d’Apollinaire]

Texte de Barbusse

- Questions préparatoires :

  • les éléments du réalisme
  • l’amplification
  • procédés de l’ambiguïté et figures de style

- Hypothèse de lecture : Comment Barbusse utilise-t-il la tonalité épique pour dire le mal de guerre ?

Texte de Céline

- Questions préparatoires :

  • relever les procédés de l’épopée
  • relever et identifier les procédés de décalage et de rupture
  • relever et identifier les procédés d’ambiguïté et de confusion

- Hypothèse de lecture : la force de l’ironie pour dénoncer la guerre

Texte de Roger Martin du Gard

- Questions préparatoires

  • lexique, rythme, rôle du « je » > quelle tonalité ?
  • genre littéraire, ses incidences, syntaxe interrogative et lexique qui lui correspond

- Hypothèse de lecture : > tonalité pathétique qui met en parallèle fin de vie / fin de guerre > « Quelle connerie la guerre ! »

Séance de synthèse

Quelques pistes de réflexion à traiter en groupes et à rapporter oralement :
- Comparer cette vision de la guerre avec celle qui est rapportée dans le manuel d’histoire
- Par quels procédés les auteurs dénoncent-ils le mal de guerre : comparer
- Que dénoncent-ils ?
- Fiction et réalité ; fiction ou réalité ?
- L’écrivain et l’histoire

Sujet qui pourrait faire l’objet d’un débat

"Un des héros d’une nouvelle de Vercors (écrivain et résistant) détruit les livres en disant : ’Et tu voudrais que je garde tout ça sur mes rayons ? Pour quoi faire ? Pour le soir, converser élégamment avec M. Stendhal, comme jadis avec M. Baudelaire, avec MM. Gide et Valery, pendant qu’on rôtit tout vifs des femmes et des gosses devant une église ?"

Quelles réflexions ces lignes vous inspirent-elles sur le rapport entre le poète et la réalité du monde ?

Prolongements

En français

- Lecture de Sébastien Japrisot : Un long dimanche de fiançailles
- Extraits de Roland Dorgelès : Les croix de bois
- E.M. Remarque : A L’Ouest rien de nouveau
- Tardi : La Der des Der (B.D.)

Séquence cinéma

- Une séance consacrée à la terminologie
- Pprojection des trois films, préparée par un questionnaire et suivie de : réponse aux questions, étude de deux ou trois séquences
- Une séance de synthèse : quelle vision chaque cinéaste apporte-t-il de ce moment de l’histoire, ses choix narratifs. Établir des comparaisons entre les films, entre les films et les textes.

On peut fermer la séquence comme on l’a ouverte, par la lecture de quelques lettres de poilus.

Dans les autres disciplines

- Confrontations historiens (anglais, français, allemands) / scientifiques (travail sur les gaz)
- Visite des principaux sites : monuments aux morts, tombe du soldat inconnu, Verdun, Historial de Péronne.
lors du voyage à Verdun, le trajet à bicyclette est privilégié pour permettre une découverte du site à une vitesse comparable à celle des transport de l’époque et une perception des distances et des échelles.
- Production par les élèves d’un « mémoire » collectif, journal de bord de ce travail, formalisation théorique autour des enjeux de citoyenneté


Pistes pour une lecture détaillée du poème d’Apollinaire : Cote 146, Poèmes à Lou, Gallimard, coll. Poésie, p. 214-15

I. La lettre

Eléments réalistes. La parole du soldat, du poilu

a) genre, énoncé, énonciation

- Lettre / énoncé de parole : locuteur = 1ère personne. Occurrences de la 1ère personne : « j’entends, je regarde, j’écris », « devant moi...les boyaux », « mes compagnons » : indices qui identifient le locuteur comme étant un soldat

  • il s’adresse à la femme aimée : titre : « Lou », « Mon beau petit Lou » (v. 3), « mon amour »
  • lieu identifié par des termes géographiques : « cote 146 », « ce site désolé » (précédé d’un déictique), « devant moi ». Indices ancrés dans la situation d’énonciation.
  • date donnée dans le paratexte, rappelée dans le poème : « nuages bas de juillet »

- parole épistolaire du soldat ("j’écris ma lettre") inscrite dans la réalité historique. Réalisme souligné par le registre de langue et certaines figures

b) lexique réaliste, technique, familier, militaire

« artillerie », « soldats », « boyaux », « boche »... + la formule banale et familière « il y a »

c) les figures

- hyperboles (?) : des chiffres qui n’ont rien de poétique ("46 000 soldats"
- jeux sur signifiants et signifiés : « grave/grosse », « devant/dans »
- personnification de l’artillerie

d) rôle des phrases négatives, interrogatives, impératives

« plus de fleurs », « je ne te connais pas bien », « qui donc est-elle ? », « Entends jouer cette musique » > prise de conscience, appel du poète à partager sa solitude et son angoisse.

La lettre fait entendre la voix du poilu, et à travers elle la réalité douloureuse de la guerre. Mais cette voix semble couverte par une autre voix, celle du poète.

II. Le lyrisme

a) les thèmes du lyrisme

- amour : destinataire : « Mon beau petit Lou », « adoration suprême » (superlatif) ; « mon amour » en fin de vers (complément du nom métaphorique « projecteur »)
- souffrance d’un Je nostalgique : « souvenir », « photos », « s’éloignent », néologisme « solitude splénétique »
- Lexique des sensations : vue et ouïe : « nuits bleues », « or », « musique »...

> thèmes propres au lyrisme qui permettent d’évoquer la douleur de la situation en la dépassant.

b) comparaisons et métaphores

- « nuages bleus de juillet », « têtes de plâtre » : images inquiétantes ?
- « étranges signes dans les nuits bleues » : plusieurs intreprétations possibles, dont celle des tirs d’artillerie
- métaphores filées des « semailles » : paradoxe ironique ?
- différentes acceptions du mot « moisson » : image presque païenne de la mort des soldats et de leur sacrifice. Litote ?
- dans ta photo profonde comme la lumière tu souris toujours" : image lumineuse ou portrait figé pour l’éternité ?
- personnification : « voeux », « graves », « étranges signes gesticulant »

> ces figures créent une certaine ambiguïté, poétisent la guerre : est-ce pour la renforcer ou l’atténuer ? La dépasser en tout cas.

c) la musique

- les échos :

  • dans les mots : « dans » (v. 3 et 7) / « entends » (v. 8), anaphore de « et » (v. 19, 20, 23, 26)
  • dans les sons : allitération : « semé », « semailles », « moisson »

- le rythme donné par la typographie + absence de rimes = irrégularité, image de cette dualité. Absence de ponctuation = fluidité, ambiguïté

Conclusion

Ce poème fait entendre deux voix par l’intermédiaire des deux genres : la lettre et le poème. La voix du soldat restitue des images et des sons inquiétants, celle du poète amoureux semble vouloir dépasser l’horreur et le réalisme de la guerre.

Mais le lyrisme ne se mêle-t-il pas au réalisme pour le rendre plus cruel encore ?

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