Le thème des barbares dans l’Encyclopaedia Universalis

, par BERTHAUX Françoise, Lycée Camille-Claudel, Palaiseau

Présentation de l’Encyclopaedia Universalis multimédia

On peut :
- y constituer des dossiers
- imprimer un document sélectionné
- exporter les résultats sur une disquette pour exploiter en traitement de texte (documents en .txt ou .rtf)

On peut aussi retrouver - par l’historique- les différentes étapes de la recherche en cours (utile si on a oublié par quelles étapes successives on est passé)

Le tout grâce au panneau à droite de l’écran et aux icônes (panier, valise, clavier, jumelles)

A la recherche des barbares : qui sont-ils ?

Recherches dans l’index

> constituer un dossier en cliquant sur le panier, puis sur U puis copier en faisant glisser les entrées et les références .

-  1ère étape : taper « barbares » et cliquer sur chercher

On obtient : BARBARES, BARBARES (ARTS DITS -), SEIZE ROYAUMES DES CINQ BARBARES, Chine

Peut-être est-il inutile d’aller jusqu’en Chine, mais c’est à voir.

Premier résultat intéressant : la notion d’art barbare, assez paradoxale au premier abord...

-  2ème étape : observer les références (à copier)

On fait glisser successivement les deux séries de références et on constitue ainsi un premier dossier.

On obtient ainsi :

Contenu du panier : 27 élément(s)

BARBARES

BARBARIE (ÉTAT DE)
BÉLISAIRE
CONSTANTIN LE GRAND 6-428
ETHNOCENTRISME
EUROPE - Histoire de l'idée européenne 9-36
GRÈCE ANTIQUE - Une civilisation de la parole politique 10-815
HOSPITALITÉ
ODOACRE
ROME ET EMPIRE ROMAIN - Le Haut-Empire 20-238
VANDALES (ARCHÉOLOGIE ET ART DES) 23-316


BARBARES ARTS DITS


ALAMANS, THURINGIENS ET BAVAROIS (ARCHÉOLOGIE ET ART DES) 1-655 ANGLO-SAXON (ART) 2-417
BURGONDE (ART) 4-664
CELTES 5-189
GERMAINS ORIENTAUX (archéologie et art) 10-417
HUNS (archéologie et art) 11-744
LOMBARDIE 13-1019
LOMBARDS 13-1025
MÉROVINGIENS 14-1002
MÉTAL (ARTS DU) 15-87
OSTROGOTHIQUE (ART) 17-185
STEPPES (ART DES) 21-577
VANDALES (ARCHÉOLOGIE ET ART DES) 23-316
WISIGOTHIQUE (ART) 23-86

Dans la première série de références, avant de faire des recherches sur les différents barbares, il serait bon de s’intéresser d’abord aux thèmes généraux, qui peuvent donner un cadre à la réflexion, soit : état de barbarie, ethnocentrisme, hospitalité, Europe - histoire de l’idée européenne, et Grèce antique - une civilisation de la parole politique.

A copier dans un dossier.

- 3e étape : dans l’index chercher « barbar* »

On obtient :

Liste des entrées correspondant à la requête dans l'index : barbare*

4 éléments :

BARBARES
BARBARES ARTS DITS
SEIZE ROYAUMES DES CINQ BARBARES, Chine (304-439

Liste des références correspondant à l'entrée : BARBARESQUES

3 élément(s)

BARBARESQUES
MÉDITERRANÉE (HISTOIRE DE LA) 14-860
PIRATES

L’apparition des barbaresques donne une piste intéressante, si on a envie de s’embarquer dans cette galère...

A noter qu’ainsi la Méditerranée, foyer de la civilisation occidentale, devient aussi un des espaces où sévissent les barbares. (D’autres sujets de réflexion sur la chronologie, sur l’histoire de la Méditerranée, sur ces barbares issus du monde musulman qui complètent la liste obtenue dans la recherche précédente)

Autre recherche possible : chercher « barbares » dans l’encyclopédie

Il y a 401 réponses ! Beaucoup semblent très intéressantes, mais un tel corpus est très difficilement exploitable, même si un parcours rapide peut donner quelques idées.

A signaler qu’il existe un autre mode de recherche : chercher dans résultats

On obtient alors 22 éléments (soit la combinaison des références associées aux trois entrées produites par la première recherche) : voir <dossier 1> reproduit ci-dessus. Il est peut-être préférable cependant de réfléchir d’abord sur la notion de babarie avant d’aller regarder les arts dits barbares et de découvrir la période du haut moyen âge.

Exemple d’une recherche à l’intérieur d’un article

Ouvrir l’article mérovingiens et chercher « barbares » dans le document.

On peut observer de nombreuses occurrences dans l’introduction et au début de la première partie, consacrée à l’histoire.

Encore une fois, complexité de la notion : les Mérovingiens étaient-ils des barbares ? Et les Vandales ? Et les Wisigoths ? Cela conduit à s’interroger effectivement sur les arts dits barbares.

Rechercher les corrélats

Exemple 1 : à l’intérieur de l’article GERMAINS ORIENTAUX (archéologie et art)

On obtient plusieurs nouvelles références, dont celle des grandes invasions, qui, curieusement, n’étaient pas encore apparues :

BURGONDE (ART)
HONGRIE
HUNS (archéologie et art)
INVASIONS (GRANDES)
POLOGNE
ROUMANIE
SCANDINAVIE (art pré-viking)
VANDALES (archéologie et art)
Exemple 2 : à l’intérieur de l’article INVASIONS (GRANDES)
AQUITAINE
ARABESQUE
ARIANISME
BEOWULF
BRETAGNE
BYZANCE
CAROLINGIENS
CELTES
ÉCOSSE (histoire)
ESPAGNE
FRANCS
GAULE
GERMAINS
GRANDE-BRETAGNE (histoire)
IRLANDE
ISIDORE DE SÉVILLE
ITALIE (histoire)
LOMBARDS
MÉDIÉVAL (MONDE)
MÉDITERRANÉE (HISTOIRE DE LA)
MÉROVINGIENS
MIGRATIONS (HISTOIRE DES)
NORMANDIE
SLAVES
TURCS

Cette fois la plupart des références sont nouvelles et ouvrent l’espace barbare vers l’ouest notamment.
A ce stade de la recherche, d’une part la réflexion est enrichie sur la relativité de la notion de barbarie puisque le monde entier a été barbare (et peut-être l’est resté).


Articles de l’Encycopaedia Universalis

Article « Ethnocentrisme »

ETHNOCENTRISME

Attitude collective à caractère anthropocentrique, l’ethnocentrisme correspond aux différentes formes que prend le refus de la diversité des cultures. « Phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés » - telle est la définition qu’en donne Claude Lévi-Strauss dans Anthropologie structurale II -, une telle diversité correspond à la distribution des sociétés dans l’espace et le temps ; surtout, elle varie « en fonction du nombre des sociétés, de leur importance numérique, de leur éloignement géographique et des moyens de communications (matériels et intellectuels) dont elles se servent ». La négation des cultures « autres » en laquelle consiste l’ethnocentrisme se manifeste, notamment, de trois façons différentes : répudiation pure et simple des autres cultures ; négation par assimilation à soi ; réduction de tout autre donné culturel par une explication qui soumet celui-ci aux formes d’intellection produites dans la culture du locuteur.

Le rejet pur et simple des formes de culture éloignées de celles auxquelles les membres d’une société s’identifient peut se manifester diversement : il se traduit notamment dans deux formes de négation, ou verbale, ou physique et directe. Dans la civilisation occidentale et dès l’Antiquité gréco-latine, l’application du terme générique de Barbaroi aux peuplades non helléniques exprime bien le frisson, sinon une certaine répulsion des Grecs face aux manières de vivre, de croire ou de penser qui leur étaient étrangères ; il y a là, traduit dans le langage, un rejet direct, ayant valeur de négation franche, des cultures autres que grecques ; par l’application générale du terme « barbare », les Grecs refusent de reconnaître la diversité des autres cultures, l’appartenance des étrangers à des sociétés autres et en même temps l’identité propre de ces cultures, de ces sociétés et des individus qui les composent. De plus, l’épithète même de barbaros renvoyant étymologiquement à la forme inchoative et inférieure du langage des oiseaux, son application indistincte à tout donné étranger équivaut à refuser à celui-ci ce caractère hautement humain que le Grec accorde à son langage. L’usage d’une telle épithète exprime donc, à l’extrême, une réduction de l’humanité à la seule hellénité. De même, plus tard, la qualification de « sauvage » (l’adjectif latin silvester désigne tout ce qui est « de la forêt ») rejette dans une catégorie de l’infrahumain des individus et des sociétés auxquelles on attribue un genre de vie qui les rapproche plus de la vie animale que de la culture humaine. Un tel ethnocentrisme, ainsi manifesté, laisse apparaître une distinction fondée sur l’opposition entre nature et culture : pour nombre de Grecs de même que pour maints colons européens des Temps modernes, le « barbare » et le « sauvage » sont situés et apparaissent aux marges, à la limite d’un système qui est celui de la culture du locuteur. Ainsi la réflexion qui s’exprime en termes de nature et de culture fonde, par une théorie grossière de l’appartenance, le rejet des individualités et des cultures autres dans l’ordre indéfini - fondamental mais infrahumain - des donnés naturels, et donc dans une nature indistincte.

Outre cette façon, fort ancienne, de répudier les cultures en niant la singularité de l’autre, il existe une forme également immédiate de répudier celui-ci qui se manifeste dans des formes de destruction directe : destruction à terme des conditions de subsistance des différentes cultures et des conditions de survie des sociétés qui les véhiculent, l’ethnocide de même que le génocide sont des manifestations à caractère hautement ethnocentrique. De tels processus ou actes correspondent à une attitude qui atteint par violence la personne physique de l’autre et tout ce qui touche à sa culture. À la différence de la négation verbale de l’autre, qui reste quelque chose d’indistinct, ces deux pratiques nient l’autre dans son mode d’existence collective spécifique, et se justifient par projection sur les sociétés visées de stéréotypes, d’images figées par les jugements préconçus ; ainsi, aux yeux des membres de la société destructrice, l’action apparaît bonne et même bénéfique ; les cultures et/ou les communautés atteintes sont d’emblée jugées « autres », donc inférieures, et cette infériorité est considérée comme mauvaise. Tout se passe comme si l’esprit des sociétés dominatrices fonctionnait sur un modèle à la fois essentialiste, manichéen et autistique : ces sociétés croient qu’elles concentrent en elles-mêmes l’"humanité", l’"être", le « vrai » et le « bien » ; elles attribuent aux autres communautés une réalité moindre, et jugent leurs données culturelles inférieures, erronées, et parfois même mauvaises. Ainsi ethnocide et génocide constituent-ils, compte tenu des jugements qui les fondent, une forme de destruction directe de l’autre telle que, par négation directe et physique, elle rend impensable la distance à celui-ci.

Outre les répudiations pures et simples des autres cultures, l’ethnocentrisme fonctionne aussi, comme pratique négative, par assimilation de l’autre à soi. En effet, si sous le terme d’ethnocentrisme on regroupe divers modes caractéristiques de la négation d’une culture par une autre, et si l’on considère que, par son acte de négation, l’homme peut nier soit l’objet, soit la relation même à l’objet, on peut discerner, par-delà la répudiation directe de l’autre (négation d’objet), une forme moins grossière d’une telle négation : celle-ci résidera dans la négation de la relation même existant entre le locuteur et son objet. L’acte négateur fait alors connaître l’autre comme non distant, comme identique, ce qui interdit de poser le problème de la différence et de reconnaître l’identité et l’originalité de l’autre culture. D’un tel ethnocentrisme, on trouve des exemples dans certaines « mesures » d’assimilation des minorités ethniques et/ou culturelles qu’adoptent certains pays. Ainsi, qu’il s’agisse, au XIXe siècle, de l’attitude du gouvernement des États-Unis manifestée dans ses législations les plus favorables à l’égard des Indiens ou des mesures de francisation adoptées en 1965 et destinées à intégrer les Indiens de la Guyane française, les pratiques assimilatoires expriment souvent une vision ethnocentrique et sont homogènes à l’ethnocentrisme fondamental qui les anime. La volonté d’assimilation chez les tenants d’une culture qui imposent par décision administrative ou politique leurs règles à une autre culture repose sur un ensemble d’idées erronées : l’état dans lequel se trouve telle autre population est considéré comme un « stade » vers une civilisation plus parfaite, celle du locuteur ; corrélativement, les données propres au cadre naturel, au mode de vie et aux expressions culturelles afférentes sont considérées comme négligeables, et méconnues sinon inconnues. Un tel stéréotype repose sur un faux évolutionnisme qui s’appuie sur deux idées : d’une part, l’idée selon laquelle il y aurait des degrés sur le chemin de la civilisation - ce qui suppose l’existence de moindres civilisations -, d’autre part, l’idée de changement possible de l’enveloppe culturelle. Cette conception évolutionniste implique donc que celui, individu ou société, qui pense ainsi vit sa culture comme une enveloppe, un donné interchangeable. Ainsi, et tel est l’un des principaux résultats de l’assimilation, en disant que l’autre « est un moindre soi » et en prétendant l’assimiler, l’homme d’une culture donnée nie la distance qui le sépare d’une culture autre pour ne pas reconnaître en elle un système différent.

Par-delà les tentatives de répudiation ou d’assimilation, il existe un ethnocentrisme plus subtil qui, sous les formes du discours scientifique, soumet les donnés culturels autres aux catégories d’intellection produites dans la culture du locuteur. Dans ses Remarques sur « Le Rameau d’or » (Bemerkungen über Frazer’s « The Golden Bough » , 1907), L. Wittgenstein dénonce l’ethnocentrisme de Frazer : l’ethnologue britannique se proposait dans son ouvrage d’"expliquer les usages primitifs", présentait les pratiques étranges, « au bout du compte [et] pour ainsi dire, comme des stupidités », et jugeait certains comportements magiques comme autant d’erreurs parce qu’"inefficaces". Wittgenstein, qui souvent dénonce l’insuffisance d’observation et le manque d’imagination chez l’homme, s’en prend plus particulièrement à Frazer, chez qui de telles faiblesses intellectuelles manifestes expliquent « son impossibilité de comprendre une autre vie que la vie anglaise de son temps ». Dans son Anthropologie structurale II , Lévi-Strauss se montrera fort proche d’une telle explication lorsque, traitant de l’ethnocentrisme, il présente l’idée d’un évolutionnisme culturel comme un mythe phisosophique produit par projection des hypothèses d’évolution d’espèces animales sur les sociétés humaines et dont l’origine tient à une attention insuffisante aux donnés culturels complexes et projetés injustement du biologique sur le social. Ainsi, multipliée dans ses formes, l’explication qui réduit les autres cultures sous les catégories produites par et pour l’une d’elles résulte d’un manque de respect à l’égard de la spécificité des donnés culturels autres, de leur appartenance à d’autres systèmes culturels. Elle est, par rapport à la répudiation et à la négation, une autre forme d’ethnocentrisme, toutes ces formes manifestant, comme le disait Wittgenstein au sujet de Frazer, l’impossibilité de concevoir la vie de l’autre en dehors du « cadre de notre paroisse bien anglaise ».


Article « Hospitalité »

HOSPITALITÉ

Dans le monde antique, à l’origine, lorsque l’individu est encore peu protégé par les lois, l’hospitalité est un devoir fondamental et sacré. En Grèce, l’étranger qui demande asile est toujours accueilli comme un envoyé des dieux, sinon comme une divinité en personne. Les poèmes homériques font de fréquentes allusions à l’hospitalité. On est tenu de donner un repas à l’hôte, de le faire asseoir devant le foyer, de lui fournir une couche. À mesure que le droit public se développe, l’hospitalité entre dans les lois de la cité grecque. On reçoit les exilés d’une autre ville ; on accueille les étrangers venus pour les fêtes religieuses ou bien les membres d’une colonie qui a gardé des liens avec la métropole qui l’a fondée. Par la proxénie, on oblige certains citoyens d’une ville à fournir le gîte et le couvert aux étrangers. L’établissement des relations internationales étend la notion d’hospitalité aux étrangers d’outre-mer, qu’ils soient commerçants, ambassadeurs ou diplomates. Ceux-ci sont protégés par des lois spéciales et possèdent leurs propres tribunaux et magistrats. À Rome la pratique de l’hospitalité n’est guère différente de celle qui existe en Grèce, mais elle revêt un caractère plus officiel et plus juridique. En accueillant son hôte, le Romain lui remet la moitié d’un objet, généralement une tête de poisson ou une tête de bélier en terre cuite, et garde l’autre moitié. Ainsi sont scellés par ce geste et par ce symbole un pacte et l’attachement de deux personnes. Sur ces objets sont gravés les noms des contractants. L’hospitalité publique est aussi régie par des conventions internationales, des traités d’amitié ou d’alliance qui ont pour objet de sauvegarder la liberté et les biens des étrangers à Rome. Mais les Romains ont ajouté l’hospitalité militaire qui donne la possibilité aux soldats de loger chez l’habitant, tandis qu’est dressée la liste des personnes dispensées d’accorder cette forme d’hospitalité.

Pour tenter de limiter ou d’arrêter les invasions barbares, ou du moins pour conjurer leurs périls, les empereurs romains avaient accueilli sur les terres frontalières de l’Empire un certain nombre de barbares. En échange ceux-ci devaient défendre les champs et les bois qui leur étaient concédés. Après la déposition de Romulus Augustulus par le chef des Hérules Odoacre en 476, et au moment où Théodoric à la fin du Ve siècle s’installe sur les ruines de Rome, cette coutume, loin de disparaître, est renforcée. Le barbare partage alors avec le Romain les terres et leurs revenus et les deux propriétaires sont liés par des lois d’hospitalité, d’aide, de défense et de sauvegarde mutuelles. Pourtant, peu à peu, ces liens d’hospitalité se distendent à mesure que s’accroissent les incertitudes politiques. Dans les faits, chaque terre est partagée entre les deux anciens propriétaires et l’hospitalité souvent fait place à la rivalité.

Il est d’ailleurs intéressant de constater que hospes et hostis signifiaient tous deux, à l’origine, l’étranger. Ce n’est qu’au terme d’une évolution que le mot hostis désigna l’ennemi.


Article « Europe - Histoire de l’idée européenne »

EUROPE - Histoire de l’idée européenne

1. L’Europe « géographique » de l’Antiquité

L’Europe est une héroïne mythologique, l’une des trois mille Océanides ou une Phénicienne enlevée par Zeus qui avait pris pour la séduire la forme d’un taureau. Pourquoi son nom a-t-il été donné à un territoire ? Hérodote, au Ve siècle avant J.-C., se posait déjà la question : « Le plus curieux, c’est que la Tyrienne Europe était de naissance asiatique et n’est jamais venue sur cette terre que les Grecs appellent maintenant Europe. » Et, conclut-il avec philosophie, « nous utiliserons les noms établis par la coutume » (Histoires , VII, 185).
Le mystère n’a pas été percé. Dès la fin du VIIe siècle, un contemporain d’Hésiode, dans le poème À Apollon pythien, évoque « ceux qui vivent dans le riche Péloponnèse et ceux de l’Europe et tous ceux des îles baignées par les vagues ». On applique alors le mot « Europe » à une partie de la Grèce continentale. Puis il en arrive à désigner, dans la mesure des connaissances géographiques d’alors, l’ensemble de la péninsule rattachée à l’Asie, Hérodote en fixant la limite orientale au Tanaïs (le Don). Aujourd’hui, l’Europe s’étend jusqu’à l’Oural. Mais il s’agit là d’une définition arbitraire, les limites entre Europe et Asie n’étant pas tranchées par une frontière géographique incontestable.

Les Grecs

C’est, dit Hérodote, une « terre excessivement belle, qui porte toutes sortes d’arbres fruitiers » (VII, 5). Mais ni lui ni aucun des auteurs grecs n’attache à l’Europe une signification politique quelconque. Un Grec est fier d’être grec, se sent supérieur aux autres peuples, qu’il appelle uniformément « barbares ». Or les Grecs habitent l’ouest de l’Asie Mineure, les archipels de la mer Égée, l’actuelle Grèce continentale, le sud de l’Italie et de la Sicile. Ils ont d’importantes colonies au nord-est de l’Afrique, en Méditerranée occidentale, sur les côtes de la mer Noire. Divisés politiquement en cités qui se font la guerre, les Grecs sentent le monde hellénique qui les groupe tous comme une « communauté supérieure », et diverses institutions - tels les jeux Olympiques - attestent cette unité profonde.

Aristote estime que « les nations habitant les endroits froids et celles de l’Europe sont pleines de courage, mais parfois déficientes en intelligence », que "les peuples d’Asie sont intelligents et habiles de tempérament, mais manquent de courage [...].

« Mais la race grecque participe aux deux caractères, précisément parce qu’elle occupe la position géographique médiane, de sorte qu’elle est à la fois courageuse et intelligente » (Politique , VII, 6, 1327 b sqq.). Il y a donc un « pan-nationalisme » grec, et aucune notion d’une solidarité des Grecs d’Europe avec d’autres peuples du même continent.

Les Romains

Certes, Rome est une ville européenne. Mais l’extraordinaire conquête des Romains a pour axe la Méditerranée, mare nostrum , dont elle atteint et dépasse tous les rivages dès le Ier siècle après J.-C. En revanche, elle ne s’étend pas à toute l’Europe. Selon le géographe Strabon, qui écrivit peu avant l’ère chrétienne, les Romains « tiennent presque toute l’Europe, excepté la partie qui se trouve au-delà de l’Ister [Danube] et les parties bordant l’Océan entre le Rhin et le Tanaïs [Don] ». Cependant, deux grandes zones européennes lui sont à peu près inconnues : les Pays scandinaves - on a vu qu’il confond Baltique et Océan - et les vastes plaines du Nord entre le fond de la Baltique et le Don. Les Romains ne pourront jamais conquérir la Germanie, et c’est sous Trajan seulement (98-117 apr. J.-C.) qu’ils dépasseront notablement le Danube en s’emparant de la Dacie (Roumanie).

Le mot « Europe » apparaît peu dans la littérature gréco-latine. Il est presque réservé aux écrivains géographes, lesquels ont d’ailleurs pour elle une certaine prédilection. Avant de décrire les autres continents, Strabon s’exprime ainsi : « Je dois commencer par l’Europe parce qu’elle est à la fois variée de formes et admirablement adaptée par la nature au développement de l’excellence en hommes et en gouvernements et aussi parce que, grâce à ses ressources, elle a contribué à l’amélioration des autres continents » (Géographie , II, 5, 8). Pline l’Ancien, écrivant son Histoire naturelle moins d’un siècle après Strabon, l’imite : « Je parlerai d’abord de l’Europe qui a engendré le peuple vainqueur de toutes les nations, qui est de beaucoup la plus belle des terres » (III, 1).

Ce sont là de brefs élans d’enthousiasme, non des vues politiques.

Les Barbares

L’énorme machine administrative romaine imposait à l’Empire des institutions communes. Elle fut ébranlée au IIIe siècle par les premières invasions barbares, reconstituée au IVe sous la forme nouvelle d’un Empire divisé en quatre, la tétrarchie de Dioclétien, anéantie au Ve siècle. Dès 395, l’Empire d’Orient se sépara définitivement de l’Empire d’Occident. Celui-ci s’effondra en 476 sous les coups des Barbares. Certes, au VIe siècle, Justinien, à l’apogée de l’Empire de Byzance, réussit à reconquérir une partie de l’Occident. Son succès fut éphémère. Des royaumes barbares, incertains et mouvants, s’établirent, Francs en Gaule du Nord, Wisigoths en Aquitaine et en Espagne, Vandales en Afrique, Ostrogoths en Italie du Nord, etc. La vie intellectuelle se dégrade sous les coups de ces peuples vigoureux, mais frustes, et, au VIe siècle, elle n’existe plus guère que dans les monastères de la lointaine Irlande.


Article « Grèce antique »

GRÈCE ANTIQUE - Une civilisation de la parole politique

L’homme grec

Culture et sauvagerie

Les textes les plus anciens de la littérature grecque, les poèmes homériques et hésiodiques donnent une définition anthropologique et normative, exclusive et inclusive de la condition humaine. L’homme est exclu des temps divins de l’âge d’or, il n’existe que par le travail agricole accompli au sein de la communauté familiale, l’oikos ; l’homme n’est pas non plus un cannibale : « Telle est la loi que le Cronide (Zeus) a prescrite aux hommes que les poissons, les fauves, les oiseaux ailés se dévorent, puisqu’il n’est point parmi eux de justice » (Hésiode, Travaux , 276-278). L’Odyssée tout entière propose une même définition. Les voyages d’Ulysse sont des voyages hors du pays des hommes, qu’il rencontre des dieux, des morts, des cannibales ou des mangeurs de dattes. L’homme, c’est bien entendu l’homme grec, ce « mangeur de pain ».

Dans les relations avec les dieux, le lien et en même temps la séparation s’établissent au moyen du sacrifice, repas carné - l’animal sacrifié est d’abord le bœuf de labour - accompagné de libations de vins et de la destruction symbolique de grains. Les dieux reçoivent la fumée des os et d’une part de la graisse, ils hument les aromates ; les hommes se partagent l’essentiel de la viande. L’homme grec est donc cultivateur, éleveur et cuisinier ; mais toute la gamme qui sépare les deux extrêmes : culture et sauvagerie, se répétera dans le sacrifice et dans le panthéon lui-même. Les divinités de la nuit et du monde souterrain (ainsi les Euménides) reçoivent des produits « purs », libations « sans vin », miellées ; les animaux qui leur sont sacrifiés sont brûlés intégralement. Les sectes qui refusent le sacrifice sanglant, tels les pythagoriciens, ne sacrifient que des produits végétaux « naturels » purs, lait, miel et aromates. Mais, inversement, le culte de Dionysos, dieu de la nature sauvage, culmine dans la manducation de la viande crue (omophagie). À l’autre extrémité de la chaîne, le sacrifice du bœuf, ce compagnon de l’homme, est à la limite un assassinat qui doit être puni. Dans la fête des Bouphonies, fête de Zeus Polieus à Athènes, les meurtriers du bœuf (le prêtre, le couteau) doivent être jugés. Comme l’omophagie dionysiaque peut, elle aussi, aboutir au meurtre (ainsi dans Les Bacchantes d’Euripide), on voit que tout sacrifice trouve sa limite extrême dans le sacrifice humain qui est retour à la sauvagerie, chute dans le monde « primitif », celui de l’inceste : les « cyniques » qui, à la fin du IVe siècle, recommanderont le retour à la nature, condamneront la consommation de viande cuite et préconiseront l’inceste et l’anthropophagie. Le contact avec la nature sauvage est vécu par les Grecs à l’occasion de la chasse. Les éleveurs et cultivateurs ne sont chasseurs que marginalement ; une bête chassée ne peut être - sauf cas tout à fait exceptionnel - sacrifiée. Comme le montrent et les mythes et la tragédie, l’homme chasseur, au contact direct de la nature sauvage, a une double face : la chasse est le premier degré de la rupture avec le monde sauvage, les « héros culturels » des légendes grecques sont tous des chasseurs et des destructeurs de bêtes fauves, mais la chasse est aussi la part sauvage de l’homme ; ainsi, dans les mythes, le sacrifice d’un animal chassé est le plus souvent le substitut d’un sacrifice humain.

Ces cadres archaïques seront utilisés tout au long de l’histoire grecque et s’intégreront, surtout à partir de la fin du VIe siècle, aux violents conflits politiques qui secouent la cité. Le thème de l’âge d’or, ce paradis végétarien, s’opposera au thème de la misère de l’homme sauvage. Les cités s’attribueront l’origine de la civilisation, ainsi Athènes utilisant les mystères d’Éleusis pour faire sienne « l’invention » de l’agriculture. Pendant un bref et grandiose moment, au Ve siècle, l’arrachement de l’humanité à la sauvagerie fut attribué à l’humanité elle-même (ainsi chez Démocrite). Mais cela ne dura pas.

Grecs et Barbares

La seconde opposition dérive pour une part de la première : le Barbare est simplement le non-Grec, c’est-à-dire celui qui ne sait pas parler grec, exactement comme l’Allemand est pour le Russe le « muet ». Chez Homère, le mot ne désigne que les voisins cariens. Chez Hérodote, au Ve siècle, les relations sont plus subtiles : la Grèce est le pays des heureux mélanges et de la pauvreté, tandis que les merveilles se réfugient aux extrêmes, et d’abord l’or, présent aux quatre points cardinaux. La marche vers les extrêmes est aussi la marche vers le non-humain. Les Barbares peuvent se « déduire » des Grecs en ce sens que leurs coutumes sont à l’inverse ; ainsi l’Égypte : « Les Égyptiens, qui vivent sous un climat singulier, au bord d’un fleuve offrant un caractère différent de celui des autres fleuves, ont adopté aussi presque en toutes choses des mœurs et des coutumes à l’inverse des autres hommes » (Hérodote, II, 35) ; au IVe siècle, l’historien Éphore (fragment 42) distinguera deux sortes de Scythes, anthropophages et végétariens, deux sortes opposées d’inhumanité. Antipodes, les Barbares sont aussi origines : pour Hérodote, nombre de dieux grecs viennent d’Égypte (II, 49-58) et les Cariens sont en partie responsables de l’armement hoplitique (I, 171), ce qui du reste semble faux. Ce niveau proprement mythique sera dépassé ; Hérodote lui-même, au début de son récit, entend raconter « les grands et merveilleux exploits accomplis tant par les Grecs que par les Barbares ». L’opposition Grec-Barbare, qui n’est pas raciale mais culturelle et sociale, celle des esclaves de la loi et des esclaves du despote, ne recouvre pas parfaitement l’opposition Europe-Asie, par exemple. La notion même d’hellénisme est d’ailleurs une conquête de la génération des guerres médiques. Avant d’être le vainqueur de Marathon, Miltiade avait été au service du Grand Roi, et le cas n’est pas isolé. Au IVe siècle, la notion d’hellénisme demeure culturelle : est grec celui qui a subi l’éducation hellénique, qu’un Barbare d’origine est apte à recevoir ; mais cette notion se transforme peu à peu : pour Aristote, est barbare celui qui, par nature, est fait pour être esclave. Les schémas culturels qui fonctionneront à l’époque hellénistique sont en place.


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