Le latin et le grec au collège et au lycée

, par OUCIF Georges, Lycée Jean-Pierre Vernant, Sèvres

Le latin et le grec au collège et au lycée : quelle place pour les langues et la culture de l’antiquité ?

Mise en perspective

Dans une conférence-débat intitulée « Science et humanisme , une éducation à la mesure des ambitions de l’Europe » diffusée en visioconférence au lycée de Sèvres et dans plusieurs lycées d’Europe, Florence Robine, Inspectrice Générale de l’Education Nationale, a ouvert des pistes pour répondre à la question : Quelle formation devons-nous donner aux jeunes pour qu’ils puissent affronter le monde de demain ?

L’exposé était articulé autour des trois points suivants :

• L’éducation doit-elle être au cœur de la politique de l’Europe ?

• Quelle place et quel rôle doit avoir l’éducation scientifique ?

• Pour une éducation à la science, moderne et humaniste, plus ancrée dans l’humain, dans le concret et dans l’échange…

« Déscolastiquer » l’enseignement - le mot a été proposé par un lycéen - pour faire entrer l’humain dans le monde de la science, replacer les savoirs dans leur contexte historique et philosophique en les décloisonnant car la vie à l’extérieur de l’école n’est pas cloisonnée : l’enjeu est de premier ordre. Si la culture humaniste se conçoit comme un projet pour épanouir l’homme et l’aider à construire un monde où il pourrait se retrouver, nous devons dispenser un enseignement qui garde toutes ses chances à l’avenir des valeurs humaines. Les Anciens appelaient humanitas cette formation qui faisait de l’homme un être rationnel, équilibré et capable d’adapter ses connaissances.

I. Les atouts actuels du patrimoine de l’Antiquité

1.La culture humaniste

Au collège, le décret du 11 juillet 2006 – décret du Socle Commun de Connaissances et de Compétences – marque un tournant décisif dans la didactique, une mutation profonde dans les pratiques pédagogiques et, par sa définition même, renforce l’enseignement des langues anciennes, car il invite à se placer du point de vue de l’élève dans la transmission des savoirs. Il leur donne un rôle nouveau par le changement de regard qu’il instaure : ce changement de regard conduit en effet à rechercher une cohérence entre les disciplines, une continuité dans le parcours scolaire de l’élève, une réponse aux interrogations qu’il se pose lui-même, sur son avenir d’homme et de citoyen dans le monde. Les mots les phrases, les textes anciens ont vocation à assurer cette continuité, cette cohérence et cette culture de l’homme : les Grecs ne s’étaient pas trompés, qui ont appelé l’ « éducation » paideaia, mot dérivé du nom paidos, l’« enfant ».
La culture humaniste du pilier 5 « permet aux élèves d’acquérir tout à la fois le sens de la continuité et de la rupture, de l’identité et de l’altérité ». Les œuvres anciennes traduites permettent de découvrir un patrimoine littéraire et artistique, de comprendre le fondement des différents genres et d’apprécier leur renouvellement. A tous les niveaux de la scolarité, ce patrimoine est l’objet et le sujet d’un enseignement auquel les programmes accordent de plus en plus de place, depuis la Sixième, avec l’étude des textes fondateurs de l’Antiquité et la lecture d’extraits d’Homère, d’Ovide ou de Virgile, jusqu’au lycée. Au même titre que notre patrimoine architectural, les œuvres anciennes, en version traduite ou en version originale, sont dotées de la faculté de ranimer constamment la mémoire de ce passé ; elles constituent notre patrimoine commun, un patrimoine à l’image de ces statues du dieu Janus bifrons, tourné vers le passé pour mieux nous aider à maîtriser les défis du futur.

2.Un puissant levier linguistique et culturel.

Dans la préparation « à la mobilité européenne et à l’intensification des échanges internationaux », le latin a une carte maîtresse à jouer, son atout linguistique. Les langues romanes en effet, issues du latin parlé dans la Romania de l’ancien empire romain, ont pour nom le français, l’espagnol, l’italien, le portugais, le roumain, le romanche (langue parlée dans certains cantons suisses), le catalan et le provençal. Elles représentent aujourd’hui 200 millions de locuteurs sur un espace européen très proche de cette ancienne Romania, et plus de 500 millions dans le monde depuis leur essaimage vers les Amériques. Certaines sont devenues des langues internationales, au même titre que l’anglais, l’arabe ou le chinois.

Etudier le latin, c’est donc bénéficier d’une appropriation facile des codes linguistiques de ces langues modernes, car si leur prononciation a pu prendre des couleurs différentes, leur charpente générale en revanche est restée quasi inchangée.
D’autre part et surtout, ces langues de l’Antiquité qui expriment le premier rapport au monde de notre ancêtre linguistique l’indo-européen apportent une clé immédiate pour ouvrir aux élèves la porte de Sens, celui du rapport de l’homme au monde qu’ils ne parviennent plus à percevoir dans l’immédiateté des ob-jets qui les entourent mais qu’ils recherchent toujours. Chaque mot latin ou grec en effet contient en lui la mémoire de ce premier geste de l’homme ouvrant ainsi les portes de l’humain, de l’humanité, premier pas vers l’humanisme, vers la culture humaniste. Ce patrimoine est le socle culturel dont nous avons aujourd’hui besoin pour pouvoir construire ensemble un avenir européen humaniste.

II. L’enseignement du grec et du latin et la réussite scolaire.

Au collège comme au lycée, le latin et le grec bénéficient d’un double statut, à la fois « disciplines spécifiques » enseignées par les professeurs de Lettres classiques, mais aussi « outils didacticiels » permettant l’amélioration de la réussite scolaire et pouvant être pris en charge par les professeurs de toutes les disciplines.

1. Un enseignement spécifique d’excellence

a) Les langues anciennes au Collège.

• En latin : les élèves suivent un enseignement de 2h en 5ème, 3h en 4ème, 3h en 3ème.

• En grec : dans le cadre des enseignements facultatifs, les élèves peuvent suivre un enseignement de trois heures - soit de langue vivante étrangère ou régionale, soit de latin, soit de grec, soit de découverte professionnelle. Dans la mesure des possibilités du collège (capacité d’accueil et organisation des emplois du temps) certains élèves peuvent suivre à la fois un enseignement de latin et de grec. Ces élèves se lestent d’un bagage précieux pour préparer le chemin de leurs études : ils acquièrent un entraînement à la méthode, ils s’initient à l’exigence linguistique, ils entrent dans le monde antique pour mieux comprendre le leur. Après trois ans de collège, ils sont dotés d’un solide bagage de réussite.

• Pour le Diplôme National du Brevet, les points obtenus au-dessus de la moyenne de 10 sur 20 sont pris en compte dans l’enseignement optionnel de latin / grec évalué lors du contrôle continu en classe de troisième. Ces points supplémentaires peuvent permettre d’obtenir une mention « assez bien » , « bien » ou « très bien ».

b) Au lycée

Les avantages de la poursuite de cette option au lycée ne sont pas négligeables, à terme très court : non seulement les conditions de travail sont optimales car les élèves travaillent en général en séances de petits groupes, qui sont comme des pauses après des heures de classes entières.
Mais surtout ce cours est un des rares à fédérer les disciplines, en faisant travailler ensemble, sur des objectifs identiques des lycéens de profils différents, expérience exemplaire d’un apprentissage extra-disciplinaire.
Cet enseignement offre une plus-value culturelle et linguistique précieuse, quelle que soit la série - Littéraire, Economique ou Scientifique - vers laquelle les élèves s’orientent en Première (et beaucoup de latinistes sont en S).
L’option latin ou grec apporte des points au Baccalauréat pour un investissement modique : l’examen est oral (sauf pour les cas assez rares de candidats littéraires qui ne présentent que deux langues vivantes) et seuls les points au-dessus de la moyenne sont pris en compte. L’augmentation du coefficient de l’épreuve facultative de latin ou de grec au baccalauréat, décidée par arrêté du 9 décembre 2004, est entrée en vigueur à la session 2006 : les points au-dessus de 10 de l’option facultative sont triplés, en raison du coefficient 3 qui est désormais affecté à cette option.

2. Un synthétiseur de la formation

De la 5ème à la Terminale, le latin et le grec ont un rôle décisif d’impulsion pour créer un lien entre les disciplines littéraires et scientifiques par leur irréductible spécificité : la maîtrise de leur différence qui interdit l’irréflexion, qui oblige à l’analyse et au raisonnement façonne une compétence qui se décline dans les disciplines enseignées, et notamment dans la culture scientifique, pilier 3 du socle commun.
Un exemple : la valeur formatrice d’un exercice comme le thème latin. Si l’on veut savoir pourquoi les « forts en thème » sont aussi les « forts » en mathématiques et en français, il faut chercher quelles compétences un tel exercice est susceptible de développer. Pour le savoir, il faut expliquer l’exercice, au sens étymologique du terme ex-plicare, c’est-à-dire « déployer » toutes les activités qu’il doit mettre en oeuvre chez l’élève : Le travail consiste à s’interroger sur le sens d’une énonciation française pour la traduire en latin avec l’adéquation attendue. Cet exercice requiert non seulement des compétences discursives d’analyse, de raisonnement, inductif ou déductif, mais entraîne aussi l’élève à examiner les conditions de l’énonciation, donc à se mettre à la place du locuteur pour sélectionner le bon énoncé dans la polyphonie liée aux diverses situations d’énonciation possibles. On le voit, il s’agit d’un raisonnement, certes, mais d’un raisonnement de et sur « l’être ». Réflexion et sensibilité, pourquoi vouloir scinder l’être humain – et les disciplines qu’il apprend – en deux univers ? Le latin comme le grec constituent des apprentissages de reliance.

3. Un outil didacticiel au service de la promotion de l’égalité des chances et de la réussite scolaire

L’Académie de Versailles compte vingt et un collèges « Ambition réussite ».
Le défi des années à venir sera de réussir en termes de résultats à faire accéder plus d’ élèves en Seconde, sans pour autant diminuer les exigences de qualité. Quand on examine les indicateurs d’entrée et que l’on met en regard les objectifs de sortie, on se trouve devant une équation que le latin peut permettre de résoudre non pas comme discipline spécifique à enseigner, mais comme une autre façon d’enseigner le français car il a la capacité intrinsèque de mettre en tension la formation intellectuelle et l’arrière-plan culturel sans lequel ne sont possibles ni connivence, ni intégration, ni accès au niveau IV.
Plus que jamais le professeur devra, à l’image de l’Antiquité, et comme l’humaniste Erasme l’a montré il y a presque un demi-millénaire dans son ouvrage De Rationi studii ac legendi interpretandique auctores, retrouver le plein sens des mots et reprendre l’attitude du paedagogus, littéralement de « celui qui mène l’enfant à l’école ». La référence est prégnante car le verbe contient la racine ag- qui désignait l’activité du berger de chèvres et chacun sait que pour mener des chèvres, à la différence du gros bétail, il faut les pousser devant soi… De même le pédagogue à la fin de l’année, lâchera la main de l’enfant pour le voir marcher devant lui, fortifié par l’enseignement qu’il aura reçu de son maître pour marcher de façon autonome comme un citoyen libre sur le chemin de son destin, réalisant ainsi la finalité de l’enseignement telle que l’expriment les piliers 6 et 7 du socle commun.

Monique LEGRAND

Inspectrice d’académie

Inspectrice pédagogique régionale
Lettres

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