La question politique dans l’Encyclopédie

, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

1. L’argumentation implicite : le détournement de l’exemple

Article « nommer » de Jaucourt

NOMMER, v. act. (Géog.) c’est désigner une chose par un nom, ou l’appeller par le nom qui la désigne ; mais outre ces deux significations, ce verbe en a un grand nombre d’autres que nous allons indiquer par des exemples. Qui est-ce qui a nommé l’enfant sur les fonts de baptême ? Il y a des choses que la nature n’a pas rougi de faire, & que la décence craint de nommer. On a nommé à une des premieres places de l’église un petit ignorant, sans jugement, sans naissance, sans dignité, sans caractere & sans moeurs. Nommez la couleur dans laquelle vous jouez, nommez l’auteur de ce discours. Qui le public nomme -t-il à la place qui vaque dans le ministere ? Un homme de bien. Et la cour ? On ne le nomme pas encore. Quand on veut exclure un rival d’une place & lui ôter le suffrage de la cour, on le fait nommer par la ville ; cette ruse a réussi plusieurs fois. Les princes ne veulent pas qu’on prévienne leur choix ; ils s’offensent qu’on ose leur indiquer un bon sujet ; ils ratifient rarement la nomination publique.

Article « bourreau »

BOURREAU, s. m. (Hist. anc. & mod.) le dernier officier de justice, dont le devoir est d’exécuter les criminels. La prononciation de la sentence met le bourreau en possession de la personne condamnée. En Allemagne on n’a point pour le bourreau la même aversion qu’en France. L’exécuteur est le dernier des hommes aux yeux du peuple ; aux yeux du philosophe, c’est le tyran.

Article « beaucoup » de Diderot

* BEAUCOUP, PLUSIEURS, (Gramm.) termes relatifs à la quantité : beaucoup a rapport à la quantité qui se mesure ; & plusieurs à celle qui se compte. Beaucoup d’eau, plusieurs hommes. L’opposé de beaucoup est peu ; l’opposé de plusieurs est un. Pour qu’un état soit bien gouverné, nous disons qu’il ne faut qu’un seul chef, plusieurs ministres, beaucoup de lumiere & d’équité.

2. Persuader par l’ironie

Article « Cour » de Diderot

* COUR, (Histoire moderne & anc.) c’est toujours le lieu qu’habite un souverain ; elle est composée des princes, des princesses, des ministres, des grands, & des principaux officiers. Il n’est donc pas étonnant que ce soit le centre de la politesse d’une nation. La politesse y subsiste par l’égalité où l’extrême grandeur d’un seul y tient tous ceux qui l’environnent, & le goût y est raffiné par un usage continuel des superfluités de la fortune. Entre ces superfluités il se rencontre nécessairement des productions artificielles de la perfection la plus recherchée. La connoissance de cette perfection se répand sur d’autres objets beaucoup plus importans ; elle passe dans le langage, dans les jugemens, dans les sentimens, dans le maintien, dans les manieres, dans le ton, dans la plaisanterie, dans les ouvrages d’esprit, dans la galanterie ; dans les ajustemens, dans les moeurs mêmes. J’oserois presqu’assûrer qu’il n’y a point d’endroit où la délicatesse dans les procédés soit mieux connue, plus rigoureusement observée par les honnêtes gens, & plus finement affectée par les courtisans. L’auteur de l’esprit des lois définit l’air de cour, l’échange de sa grandeur naturelle contre une grandeur empruntée. Quoiqu’il en soit de cette définition, cet air, selon lui, est le vernis séduisant sous lequel se dérobent l’ambition dans l’oisiveté, la bassesse dans l’orgueil, le desir de s’enrichir sans travail, l’aversion pour la vérité, la flaterie, la trahison, la perfidie, l’abandon de tout engagement, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l’espérance sur ses foiblesses, &c. en un mot la malhonnêteté avec tout son cortege, sous les dehors de l’honnêteté la plus vraie ; la réalité du vice toûjours derriere le fantôme de la vertu. Le défaut de succès fait seul dans ce pays donner aux actions le nom qu’elles méritent ; aussi n’y a-t-il que la mal-adresse qui y ait des remords. Voyez l’article COURTISAN.

Article « courtisan » de d’Alembert

COURTISAN, (Morale) que nous prenons ici adjectivement, & qu’il ne faut pas toûjours confondre avec homme de la cour ; c’est l’épithete que l’on donne à cette espece de gens que le malheur des rois & des peuples a placés entre les rois & la vérité, pour l’empêcher de parvenir jusqu’à eux, même lorsqu’ils sont expressement chargés de la leur faire connoître : le tyran imbécille écoute & aime ces sortes de gens ; le tyran habile s’en sert & les méprise ; le roi qui sait l’être, les chasse & les punit, & la vérité se montre alors ; car elle n’est jamais cachée que pour ceux qui ne la cherchent pas sincerement. J’ai dit qu’il ne falloit pas toûjours confondre courtisan avec homme de la cour, sur-tout lorsque courtisan est adjectif ; car je ne prétens point, dans cet article, faire la satyre de ceux que le devoir ou la nécessité appellent auprès de la personne du prince : il seroit donc à souhaiter qu’on distinguât toûjours ces deux mots ; cependant l’usage est peut-être excusable de les confondre quelquefois, parce que souvent la nature les confond ; mais quelques exemples prouvent qu’on peut à la rigueur être homme de la cour sans être courtisan ; témoin M. de Montausier, qui desiroit si fort de ressembler au misantrope de Moliere, & qui en effet lui ressembloit assez. Au reste, il est encore plus aisé d’être misantrope à la cour, quand on n’y est pas courtisan, que d’y être simplement spectateur & philosophe ; la misantropie est même quelquefois un moyen d’y réussir, mais la philosophie y est presque toûjours déplacée & mal à son aise. Aristote finit par être mécontent d’Alexandre. Platon, à la cour de Denis, se reprochoit d’avoir été essuyer dans sa vieillesse les caprices d’un jeune tyran, & Diogene reprochoit à Aristippe de porter l’habit de courtisan sous le manteau de philosophe. En vain ce même Aristippe, qui se prosternoit aux piés de Denis, parce qu’il avoit, disoit-il, les oreilles aux piés, cherchoit à s’excuser d’habiter la cour, en disant que les philosophes doivent y aller plus qu’ailleurs, comme les medecins vont principalement chez les malades : on auroit pû lui répondre, que quand les maladies sont incurables & contagieuses, le medecin qui entreprend de les guérir ne fait que s’exposer à les gagner lui-même. Néanmoins (car nous ne voulons rien outrer) il faut peut-être qu’il y ait à la cour des philosophes, comme il faut qu’il y ait dans la république des lettres des professeurs en Arabe, pour y enseigner une langue que presque personne n’étudie, & qu’ils sont eux-mêmes en danger d’oublier, s’ils ne se la rappellent sans-cesse par un fréquent exercice. (O)

3. Persuader par l’apologue

Article « Echecs » de Jaucourt

Le personnage du bramin : lire l’apologue de Voltaire Histoire d’un bon bramin en écho

Disons maintenant en peu de mots, ce que les écrivains arabes racontent de la maniere dont ce jeu fut inventé.
Au commencement du v. siecle de l’ere chrétienne, il y avoit dans les Indes un jeune monarque très-puissant, d’un excellent caractere, mais que ses flateurs corrompirent étrangement. Ce jeune monarque oublia bientôt que les rois doivent être les peres de leur peuple ; que l’amour des sujets pour leur roi, est le seul appui solide du throne, & qu’ils font toute sa force & toute sa puissance. Les bramines & les rayals, c’est-à-dire les prêtres & les grands, lui représenterent vainement ces importantes maximes ; le monarque enyvré de sa grandeur, qu’il croyoit inébranlable, méprisa leurs sages remontrances. Alors un bramine ou philosophe indien, nommé Sissa, entreprit indirectement de faire ouvrir les yeux au jeune prince. Dans cette vûe il imagina le jeu des échecs, où le roi, quoique la plus importante de toutes les pieces, est impuissante pour attaquer, & même pour se défendre contre ses ennemis, sans le secours de ses sujets.
Le nouveau jeu devint bientôt célebre ; le roi des Indes en entendit parler, & voulut l’apprendre. Le bramine Sissa, en lui en expliquant les regles, lui fit goûter des vérités importantes qu’il avoit refusé d’entendre jusqu’à ce moment.

Le prince, sensible & reconnoissant, changea de conduite, & laissa au bramine le choix de la récompense. Celui-ci demanda qu’on lui donnât le nombre de grains de blé que produiroit le nombre des cases de l’échiquier ; un seul pour la premiere, deux pour la seconde, quatre pour la troisieme, & ainsi de suite, en doublant toûjours jusqu’à la soixante-quatrieme. Le roi ne fit pas difficulté d’accorder sur le champ la modicité apparente de cette demande ; mais quand ses thrésoriers eurent fait le calcul, ils virent que le roi s’étoit engagé à une chose pour laquelle tous ses thrésors ni ses vastes états ne suffiroient point. En effet, ils trouverent que la somme de ces grains de blé devoit s’évaluer à 16384 villes, dont chacune contiendroit 1024 greniers, dans chacun desquels il y auroit 174762 mesures, & dans chaque mesure 32768 grains. Alors le bramine se servit encore de cette occasion pour faire sentir au prince combien il importe aux rois de se tenir en garde contre ceux qui les entourent, & combien ils doivent craindre que l’on n’abuse de leurs meilleures intentions.

Article « Economie » de Rousseau

Allusion à la fable des membres et de l’estomac

Qu’on me permette d’employer pour un moment une comparaison commune & peu exacte à bien des égards, mais propre à me faire mieux entendre.

Le corps politique, pris individuellement, peut être considéré comme un corps organisé, vivant, & semblable à celui de l’homme. Le pouvoir souverain représente la tête ; les lois & les coûtumes sont le cerveau, principe des nerfs & siége de l’entendement, de la volonté, & des sens, dont les juges & magistrats sont les organes ; le commerce, l’industrie, & l’agriculture, sont la bouche & l’estomac qui préparent la subsistance commune ; les finances publiques sont le sang qu’une sage économie, en faisant les fonctions du coeur, renvoye distribuer par tout le corps la nourriture & la vie ; les citoyens sont le corps & les membres qui font mouvoir, vivre, & travailler la machine, & qu’on ne sauroit blesser en aucune partie, qu’aussi-tôt l’impression douloureuse ne s’en porte au cerveau, si l’animal est dans un état de santé.

La vie de l’un & de l’autre est le moi commun au tout, la sensibilité réciproque, & la correspondance interne de toutes les parties. Cette communication vient-elle à cesser, l’unité formelle à s’évanoüir, & les parties contiguës à n’appartenir plus l’une à l’autre que par juxta-position ? l’homme est mort, ou l’état est dissous.

4. Convaincre par l’argumentation directe

Article « Monarchie » de Jaucourt

Partager

Imprimer cette page (impression du contenu de la page)