Étienne de La Boétie Discours de la servitude volontaire

Journée d’étude académique - 10 octobre 2025

La journée de formation consacrée à La Boétie, organisée par l’inspection de Lettres de l’académie de Versailles, s’est déroulée le 10 octobre 2025 au Lycée Joliot-Curie de Nanterre.
En matinée ont été proposées deux conférences par Madame Myriam MARRACHE-GOURAUD, Professeure de Littérature française du XVIe siècle à l’Université de Poitiers, membre de l’Institut universitaire de France, et Madame Anne DALSUET, Enseignante de Philosophie au lycée Janson de Sailly à Paris.

La synthèse des conférences a été élaborée par Cécile LE CHEVALIER et validée par les intervenantes.

Consulter l’atelier pédagogique proposé par Claire COLIN et Lionel GARCIA lors de cette journée d’étude : Comment défendre et entretenir chez les élèves la lecture d’un texte difficile ?

Lire Littérature d’idées 1ère Conférences & Journées d’étude Culture humaniste

Mis à jour le mardi 27 janvier 2026 , par BERNOLLE Marie-Anne, Chargée de mission pour l’Inspection de Lettres

1. Présentation de la journée d’étude et enjeux pédagogiques

Le Discours de la servitude volontaire reste une œuvre emblématique, associée dans la mémoire collective à la figure de Montaigne et à l’amitié, résumée par la célèbre formule «  parce que c’était lui, parce que c’était moi   ».

L’enseignement de ce texte soulève plusieurs questions cruciales  :

  • la nature du texte
    S’agit-il d’un simple exercice scolaire, développant un paradoxe avec brio pour divertir les esprits les mieux nés ? S’agit-il d’un pamphlet qui invite à la révolte, voire qui justifie par anticipation un tyrannicide ? Sa lecture en classe oscille entre deux écueils : l’insignifiance d’un jeu intellectuel et l’instrumentalisation à des fins de luttes particulières. Le choix des textes complémentaires pour le parcours associé influera inévitablement sur la perception de l’œuvre.
  • l’énigme de la figure de l’auteur
    Elle peut susciter des interrogations sur le sens du discours pour les élèves : faut-il lire le texte à la lumière de la personne qu’il deviendra quelques années plus tard, conseiller au Parlement de Bordeaux chargé de mener des négociations en faveur de la paix, ce souverain bien, en pleine guerre de religion ? ou bien faut-il insister en classe sur le fait que La Boétie avait l’âge de nos élèves au moment de rédiger Le Discours, et que ses positions ont changé par la suite ?
  • les défis didactiques
    Comment aborder en classe un état de langue ancien, des références antiques omniprésentes et des notions de philosophie politique complexes, alors même que certains passages, comme «  soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres  », frappent par leur simplicité et leur force ?

Ces interrogations sont confiées aux deux intervenantes :
 Myriam Marrache-Gouraud, Professeure de littérature du XVIe siècle à l’université de Poitiers et membre de l’Institut universitaire de France,
 Anne Dalsuet, enseignante de philosophie au lycée Janson de Sailly.


Plan de la matinée :

  1. Approche littéraire : intervention de Myriam Marrache-Gouraud.
  2. Approche philosophique : intervention d’Anne Dalsuet.
  3. Temps d’échange et de questions.
  4. Séance pratique d’explication de texte, sur un extrait portant sur la «  pyramide des servitudes  ».

2. Approche littéraire, par Myriam Marrache-Gouraud

2.1. Les défis de l’analyse littéraire

Le Discours était au programme de l’agrégation de lettres en 2015. S’appuyant sur son expérience de préparatrice et d’examinatrice, Myriam Marrache-Gouraud souligne une difficulté majeure, susceptible de se retrouver chez les élèves de première : la tendance à aborder le texte uniquement par le prisme des idées, au détriment de l’analyse littéraire. Les lecteurs, y compris les plus expérimentés, peinent souvent à entrer dans la complexité de l’écriture et la mécanique stylistique de l’œuvre.

Pourtant, dans le Discours de la servitude volontaire, l’écriture n’est pas un simple ornement ; elle est constitutive du processus de dévoilement des concepts. Elle fonctionne comme un outil de caractérisation, de qualification et de révélation. La Boétie, expert en rhétorique, emploie des moyens habiles, judicieux et subtils pour éclairer ses idées jusqu’à une simplicité qui peut paraître déconcertante. L’écriture agit comme un agent chimique qui révèle l’image sur une photographie : sans le dynamisme de cette écriture, les concepts resteraient inaccessibles.

Le Discours se place d’emblée sous l’égide d’Ulysse et l’autorité de l’Antiquité. Cependant, cette autorité est immédiatement contestée. La Boétie souligne la nécessité de dépasser la parole d’Ulysse, jugée «  factieuse   ». L’Ulysse de l’Iliade est un chef de guerre dont les méthodes ne sont plus de saison à la Renaissance, époque marquée par l’horreur des guerres de religion. Il est indispensable de dépasser les «  moyens grossiers  » d’Ulysse. Cette entrée in medias res, qui conteste l’autorité qu’elle vient de convoquer, est déconcertante et peut entrainer une difficulté de compréhension pour les élèves, à qui il faudra rappeler le contexte littéraire homérique.

Le fait que le texte soit au programme du baccalauréat de français, et non de philosophie, renforce la nécessité d’une approche littéraire. Si la maîtrise des concepts est fondamentale, le cœur du métier d’enseignant de lettres est de produire des analyses littéraires. Le Discours est un texte extrêmement écrit, dont la langue, bien qu’en apparence transparente, regorge de procédés rhétoriques.

2.2. Un texte «  volcanique  »  : les stratégies de l’énonciateur

Contrairement à la lecture qui en a été faite au XIXe siècle, le Discours n’est pas un simple exercice scolaire. C’est une œuvre complexe, présentant de nombreuses aspérités qui ont conduit à des coupes dans les premières éditions. L’universitaire André Tournon a qualifié ce texte de «  bloc de lave  » (dans Montaigne Studies, 1999, tome 11), évoquant un feu qui couve, toujours prêt à entrer en éruption.

Le caractère «  volcanique  » du texte repose sur l’ ars oppositorum  : l’art d’opposer les choses pour en faire jaillir une nouvelle signification. Ce procédé vise à décontenancer le lecteur, à le rendre acteur de sa lecture et à secouer les «  idées mortes  » pour l’inciter à retrouver sa «  franchise  », c’est-à-dire la fidélité à sa nature d’homme.

2.3. Quelques gestes importants de l’énonciateur dans ce Discours

A. Questionner 

Le questionnement est une porte d’entrée essentielle.

La Boétie interroge la manière de nommer le phénomène («  Comment dirons-nous que cela s’appelle  ?  »), progressant par épanorthoses et reformulations («  quel vice, ou plutôt quel malheureux vice  ») jusqu’à constater que la langue «  refuse de nommer  » cette chose que «  la nature désavoue  ». La seule réponse possible est un oxymore : «  servitude volontaire  ». La Boétie renvoie chacun à son expérience afin de renommer cette expérience, et de problématiser en faisant varier les mots : «  non pas obéir, mais servir  ».

Le questionnement engage une lecture active, où le lecteur cherche, par la reformulation, un sens nouveau : il s’agit de renvoyer les concitoyens et lecteurs à leur expérience en cherchant à la nommer au plus près. Les questions ne sont pas purement rhétoriques, mais servent à mettre en branle l’enquête, la recherche heuristique, d’où les interrogations qui mettent en question, l’émission d’hypothèses, l’expression de la perplexité, voire de l’ignorance (« je ne sais si… ») : dans «  Cherchons donc par conjectures  », le lecteur est invité à participer en formulant des hypothèses.

L’enquête est menée collectivement («  Cherchons...  »), avec humilité, reflétant les hésitations de la pensée en mouvement («  Je ne sais si ce serait sagesse…  »). À la manière de Montaigne dans les Essais, La Boétie interroge la coutume, questionne ce qui est non interrogé pour construite autre chose, en sortant de l’évidence, de la doxa, de la sidération.

B. Dénoncer

Le deuxième geste est celui de la dénonciation, qui emprunte à la rhétorique judiciaire, accusant le trait, mobilisant les émotions, soulignant les dommages concrets des méfaits du tyran pour provoquer une réaction de scandale par des descriptions visuelles et concrètes, dépeignant les méfaits du tyran via les énumérations et les hypotyposes.

Il s’agit aussi d’un texte démonstratif, qui pose les victimes du tyran en vraies coupables de leur consentement illégitime, l’originalité étant d’inverser la faute. Les principaux coupables ne sont pas les tyrans, mais les «  victimes consentantes  », le peuple qui obéit aveuglément.

Le texte cherche à piquer et à faire mal pour réveiller les asservis. In fine, il pointe aussi les complices du tyran.

C. Exhorter, conseiller et promettre

Après avoir dénoncé, La Boétie exhorte. Dans la phrase «  Soyez décidés à ne plus servir, et vous voilà libres  », l’impératif contient une promesse, un chemin de réponse. Il s’agit d’agir, mais paradoxalement en employant une forme de passivité («  ne pas servir ») : il faut une volonté pour ne pas vouloir subir, et une autre pour manifester que l’on ne veut pas.

Cette exhortation est liée à la notion de dignitas hominis , centrale dans la pensée humaniste. L’homme doit se montrer digne de sa condition humaine en exerçant sa raison, seule faculté qu’il a en propre et qui le distingue de l’animal. S’il n’exerce pas sa raison, il dégénère et tombe dans la miseria hominis. L’injonction à la non-obéissance est une exhortation à «  devenir homme  », idée chère à Érasme («  on ne naît pas homme, on le devient  »). En effet, la Boétie rappelle qu’il est dans la nature de l’homme de vouloir vivre libre. Secouer le joug de la servitude, état qui dégrade notre humanité, c’est donc tenter de redevenir homme.

D. Comparer 

La comparaison est une démarche intellectuelle qui permet la mise à distance pour mieux comprendre :

  • comparaisons avec les non-humains, avec des exemples tirés du monde animal et végétal qui permettent de mieux revenir à soi ;
  • comparaisons entre les groupes humains, dans lesquels La Boétie confronte différents groupes (par exemple, les laboureurs sont plus libres que les courtisans) ;
  • exemples impliquant une distance dans le temps et dans l’espace  : le recours aux exemples de l’Antiquité, mis en scène sous forme de dialogues vivants (les Lacédémoniens), rend le propos plus accessible et permet l’identification.
    Quelle est la fonction de l’exemple dans le Discours  ?
    L’usage de l’exemple est un lieu commun de la rhétorique humaniste, visant à stimuler l’imitation de la vertu et à détourner du vice. L’abbé Vincenzo Borghini l’exprime ainsi : «  Innombrables sont les hommes qui en voyant les statues, les images et les histoires d’hommes excellents [...] ont été enflammés à faire des actions d’éclat  ». Dans le Discours, l’anecdote du jeune Caton sert de modèle, tandis que les cruautés de Néron fonctionnent comme contre-exemples. Caton, Néron, les Lacédémoniens permettent d’animer les scènes, mais donnent aussi à l’argumentation la possibilité de mobiliser des arguments en modélisant des comportements, en éloignant le lecteur des contre-exemples, tout en rebondissant pour continuer à avancer.

2.4. Intertextualité et réception : le rôle de Montaigne

Le Discours est un texte tissé d’autres textes (Ulysse, mais aussi des légendes sombres, des histoires idéalisées), non sur le mode de la compilation, mais sur celui d’une discussion qui dynamise les sources anciennes en permettant leur confrontation, et éventuellement leur discussion ou contestation.

Le Discours est un texte phatique qui s’adresse à un destinataire pour l’inciter à se l’approprier.
Ce destinataire peut être : 
 les «  bien-nés  »  : des individus capables d’exercer leur libre arbitre ;
 Montaigne, qui s’est défini comme le destinataire idéal, ayant rencontré l’œuvre avant l’homme. Les Essais sont écrits dans le deuil de La Boétie, en quête d’un nouvel ami que l’écriture pourrait lui révéler.

Dans le livre I des Essais, De l’Amitié, Montaigne choisit finalement de ne pas publier le Discours de la servitude volontaire contrairement à son projet premier, mais il en parle. Par respect pour la mémoire de son extraordinaire ami, et parce que le Discours de la servitude volontaire a déjà fait l’objet d’appropriations partisanes lors de publications par extraits qui laissaient entendre que La Boétie appelait au régicide, il tient à préciser que son ami n’appelait pas au soulèvement. Posant donc l’interprétation politique du Discours , il le présente comme un exercice de jeunesse («  par manière d’exercitation seulement  ») sur un «  sujet vulgaire  ». Tout en affirmant que son ami «  crut ce qu’il écrivait  », il met en avant une maxime supérieure qui gouvernait son âme  : «  d’obéir et de se soumettre très religieusement aux lois sous lesquelles il était né  ». Pour Montaigne, voir en La Boétie un séditieux est un «  contresens absolu  ». Il aurait plutôt utilisé son talent à «  éteindre  » les troubles de son temps (les guerres de Religion) qu’à les «  émouvoir davantage  ».

3. Approche philosophique, par Anne Dalsuet

3.1. Déconstruire les contresens historiques

Le premier contresens consisterait à envisager ce texte comme un texte antimonarchiste, à penser que le Discours nous conduirait à légitimer une rébellion, un soulèvement voire un tyrannicide. Si La Boétie critique la figure du tyran, sa réflexion s’étend à la nature même du pouvoir et ne se limite pas à une condamnation d’un régime politique spécifique.

Le deuxième contresens serait de considérer ce texte comme un appel direct à la violence et au meurtre du tyran. Cette lecture méconnaît le sens de l’émancipation politique que La Boétie envisage, qui est d’un tout autre ordre que la simple prise des armes.

Enfin, un troisième contresens porterait sur une conception trop rationaliste et volontariste de l’action politique. L’enjeu du Discours est plus profond : il s’agit de restaurer les ressorts psychologiques, intellectuels et moraux qui conditionnent et accompagnent notre désir de liberté.

3.2. La réception du texte : une histoire mouvementée

En 1548, la levée de la gabelle en Guyenne provoque une révolte paysanne qui gagne Bordeaux. Bien que La Boétie n’en a pas été le témoin direct, la répression sanglante menée en 1549 par le connétable de Montmorency l’a profondément indigné et a rendu plausible une lecture du Discours comme condamnation de la monarchie.

Durant les guerres de Religion, le texte est instrumentalisé par les calvinistes :

  • en 1574, ils publient une édition pirate et partielle dans Le Réveille-Matin des François et de leurs voisins ;
  • en 1577-1578, ils publient une version complète sous le titre percutant de Contr’un, transformant le texte en pamphlet huguenot contre la monarchie catholique.

Face à cette récupération, Montaigne renonce à publier le Discours dans les éditions de 1580 et 1582 de ses Essais , jugeant le texte «  trop délicat  » pour «  une si malplaisante saison  ».

Au XVIIe siècle, avec le triomphe de l’absolutisme, la critique de la monarchie perd de sa pertinence. Le Discours devient un épiphénomène littéraire recherché uniquement par quelques érudits.

Édité en 1789, le texte inspire Marat, qui publie en 1792 Les Chaînes de l’esclavage . Bien que ce texte soit un plagiat du Discours, Marat en neutralise la portée en faisant de la servitude la conséquence politique inévitable de la domination, et en réduisant la servitude à une simple ignorance que l’éducation suffirait à dissiper : une fois éduqué, le peuple serait en mesure de rompre les chaînes et de passer à l’action.

3.3. Restaurer la complexité du Discours de la servitude volontaire

A. Pourquoi le Discours n’est pas un texte anti-monarchiste

La critique de La Boétie est plus large  :

  • il affirme que le pouvoir est par essence potentiellement abusif et que la domination de «  plusieurs  » n’est pas meilleure que celle d’un seul ;
  • il écarte la question classique de savoir quel est le meilleur régime, son problème étant de comprendre la servitude ;
  • en distinguant les tyrans par élection, par force ou par succession, il montre que la tyrannie n’est pas l’apanage de la monarchie.

Le véritable enjeu du Discours de la servitude volontaire, c’est le consentement à la domination. La domination ne tient que par le consentement de ceux qui la subissent. Nous participons activement à notre propre domination, souvent par des moyens pervers (dons, flatterie, divertissements) qui nous font renoncer à notre liberté.

B. Pourquoi le Discours n’est pas un appel au régicide

Si la domination repose sur le consentement, la solution n’est pas la violence ; si la servitude provient autant du dominé que du dominant, éliminer le tyran ne résout en rien le problème.

  • Le retrait du consentement constitue l’arme ultime : «  Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres  ». Il suffit que le pays ne consente plus à sa servitude pour que le pouvoir s’effondre.
  • La véritable libération est d’abord une émancipation intérieure, qui consiste à se défaire des représentations qui nous maintiennent en sujétion.

C. La voie de l’émancipation  : de l’étonnement à la conscience

Le meurtre du tyran s’accompagne d’un état émotionnel illusoirement salvateur qui ne s’attaque pas aux racines du problème. Les héros boétiens (Harmodius, Aristogiton, Thrasybule…) sont connus pour avoir destitué voire tué des tyrans, pour avoir eu recours à la violence, mais leur volonté politique et leur courage ne les conduisent jamais à préférer sacrifier d’autres vies que la leur. Ils incarnent un principe d’économie du sacrifice et ne s’enivrent jamais de violence.

La première arme est la prise de conscience, initiée par l’étonnement philosophique. S’inspirant de Platon (Théétète) et d’Aristote (Métaphysique), La Boétie fait de l’étonnement le principe de la réflexion, s’étonnant non de l’extraordinaire, mais de l’ordinaire : «  qu’un homme en maltraite cent mille […], qui le croirait s’il ne faisait que l’ouïr dire et non le voir ?  ».

Il s’agit donc de s’interroger avec perplexité sur cette étrange servitude volontaire, de ne pas la considérer comme allant de soi. Cet étonnement constant doit mener à une prise de conscience des mécanismes qui nous asservissent et à un réveil de notre désir de liberté. Il n’est pas un simple point de départ initial, voué à être dépassé et résolu : il accompagne tout le questionnement du discours. Il s’agit de ne pas cesser de s’étonner ; c’est précisément ce que réalise La Boétie dans son texte.

Cependant, se maintenir dans l’étonnement n’est pas suffisant ; élucider le phénomène de la servitude volontaire suppose également que l’on se dessaisisse aussi de certaines représentations installées en nos esprits.

3.4. Les mécanismes de la servitude

Quelles sont ces représentations qui nous enlisent et nous empêchent d’avancer ?

A. La servitude s’installe par étapes  :

  • par la croyance en la force  : nous pensons être contraints ;
  • par l’habitude et la coutume,  qui émoussent notre conscience ;
  • par la séduction par le pouvoir, par la gloire, la richesse, certains objets du désir : La Boétie prend appui sur Platon, Épicure, Cicéron pour les dénoncer ;
  • par les divertissements, les plaisirs qui nous détournent de notre volonté.

B. Puis le processus s’aggrave :

  • par la participation active  : nous devenons agents de la tyrannie ;
  • par la jouissance de la servitude  : nous en venons à jouir de notre soumission (cf. le mythe de Gygès dans La République de Platon).

Exposer et élucider ces mécanismes psychologiques et sociaux de la servitude constitue la première des actions libératrices, avant même de songer au combat politique.

3.5. La Nature comme fondement de la liberté

La Boétie oppose la Nature à la coutume. L’ordre naturel ne peut justifier la domination. «  Si nous vivions avec les droits que la nature nous a donnés, et avec les enseignements qu’elle nous donne, nous serions naturellement obéissants à nos parents, sujets à la raison, et esclaves de personne  ». La Nature révèle les caractéristiques de l’homme non corrompu  : la raison, la fraternité et le désir de liberté.

Si la coutume nous a dénaturés, les bêtes peuvent nous permettre de ressentir le mal de la sujétion. La Boétie, comme Montaigne dans l’ « Apologie de Raymond Sebond » (Essais II), utilise un bestiaire (poisson, éléphant, cheval) pour montrer la force du désir de liberté à travers le cri des animaux : «  Vive la liberté !  ». Leur exemple n’est pas simplement rhétorique ; la naïveté des bêtes donne à voir cette liberté naturelle, originelle, dont les hommes se sont éloignés, jusqu’à en oublier le désir même.

Lutter contre la tyrannie équivaut donc à se confronter à cette dénaturation humaine pour en contrer les effets délétères. La Boétie nous invite alors à reconsidérer le rôle et le sens de la mémoire. La Boétie distingue «  naturalité  » (état originel) et «  naïveté  » (état de naissance, conditionné). Nous confondons les deux, prenant la coutume pour la nature, et concluons souvent, d’un état de naissance historique de l’homme, à un état naturel de soumission. C’est l’erreur d’Aristote justifiant, dans sa Politique, l’esclavage comme étant l’expression d’inégalités naturelles entre les hommes. Les hommes ont «  oublié  » leur nature libre. Lutter contre la tyrannie, c’est lutter contre la coutume et contre l’oubli.

4. Questions aux intervenantes

A. Comment a été traduit le terme de « populace », et comment parler d’un discours de La Boétie «  pour le peuple  » en évitant l’ambiguïté  ?

La traduction fait apparaître un mépris lisible dans les occurrences du terme « populace », plus péjoratif que « peuple » ; mais ce mépris ne se lit qu’au prisme du comportement qui est dénoncé à ce moment-là, non comme jugement a priori sur la multitude ou sur la masse.

La critique cible «  ce qui fait masse dans l’aveuglement  », et le recours à la masse comme refuge ou excuse («  je ne suis pas seul, donc c’est possible  »).

De cette critique de la masse, on glisse vers la caractérisation paradoxale du peuple, qui fait masse mais qui n’est pas uni : «  Je préférerais vous voir unis que un  ».

Le terme « populace » a été laissé tel quel, comme le terme « franchise ». Il s’agit d’un choix assumé. Dans la traduction de 2008 chez Folioplus, « franchise » et « liberté » étaient rendus indistinctement par "liberté", multipliant les occurrences du mot pour l’un et l’autre. La pratique actuelle est de distinguer les termes afin de fournir des outils de discrimination, conformément à la distinction opérée par La Boétie lui-même.


B. Comment la coutume finit-elle par opérer un recouvrement de la nature ?

Pour éclairer ce recouvrement, La Boétie mobilise un exemple animal.

L’exemple des chiens de Lycurgue montre que la nature est plus fragile en l’homme ; nous ne sommes plus reliés à la Nature comme les animaux peuvent l’être. Nous sommes moins armés pour défendre la liberté que ne le seraient les bêtes, qui sont toujours guidées par l’instinct.

L’Histoire peut pousser la nature humaine à devenir héroïque ou bien affectée. La liberté pourra être étouffée par la coutume ; et l’habitude recouvre ensuite elle-même le désir premier de liberté, d’où une double aliénation  :

  • on oublie la voix de la nature, qui ne parle pas de la même façon ;
  • on oublie que la culture nous donne une autre nature, changeante, qui a une plasticité.

Cette double aliénation rend l’homme moins attentif à la liberté et plus enclin à la soumission.


C. Pourquoi La Boétie introduit-il un éloge de l’amitié dans la péroraison du Discours  ?

Il s’agit de penser le lien social : la tyrannie et la servitude volontaire correspondent à un affaissement du lien social. Est-ce qu’il ne suffirait pas de convoquer l’esprit de justice ?

L’originalité de La Boétie réside dans le fait qu’à partir de la philia aristotélicienne, de la caritas, de la charité, il montre que l’affection fondamentale qui nous unit est l’amitié : elle nous rend compagnons, nous permet d’être ensemble et de viser un bien commun (de la vie).

Cette philia fondamentale est fragilisée dans toute tyrannie.

Mais cette affection première, amitié, ne consiste pas à faire que les différences soient gommées. La Boétie prend appui sur les inégalités naturelles : elles sont ce qui doit nous pousser à coopérer. Nous devons être compagnons précisément parce que nous ne possédons pas les mêmes qualités et atouts.
La finalité de l’amitié est de viser un bien commun réel, fondé sur la coopération des différences.


Dans la même rubrique