1. Pour introduire
Après avoir souligné la difficulté qu’il y a à poser un discours dont les professeurs, qui assistent à la conférence, puissent tirer quelque parti, Martine Reid annonce avoir pensé son intervention en trois points :
- Le premier réunit des observations générales sur ce que c’est que la littérature du XVIIIe siècle en particulier quand on est écrivaine. Le point d’entrée sera donc : qu’est-ce qu’écrire au féminin ?
- Le deuxième considèrera la situation très singulière de Françoise de Graffigny dans ce contexte et en explicitera la particularité en regard de ce qui aura été souligné dans le premier point.
- Le troisième point proposera quelques pistes d’analyse parmi les multiples choses qui peuvent être dites à propos de ce roman.
2. Qu’est-ce qu’écrire au féminin au XVIIIe siècle ?
Note de l’éditrice de l’article.
En l’absence de support visuel, précisons que, lorsque Martine Reid évoque les autrices qui se sont commises dans d’autres genres que le roman et mentionne « la Sapho de Normandie », « la dixième muse », elle fait référence à Anne-Marie du Boccage (1710-1802).
3. La situation singulière de Françoise de Graffigny
4. Pistes d’analyse pour les Lettres d’une Péruvienne
5. Questions à l’intervenante
Nous retranscrivons ici les questions posées à Martine Reid lors de la conférence et les réponses orales qui ont été les siennes.
- Pourquoi le nombre de lettres varie-t-il d’une édition à l’autre ?
Si le nombre de lettres varie, c’est qu’il y a deux lettres qui sont ajoutées, et les deux autres sont récrites. Elle les a légèrement transformées également. Mais justement, à propos de l’édition de 52, on peut dire que c’est quand même le résultat d’un travail collectif. On sait comment elle a travaillé. Quand il a été question de rééditer les Lettres d’une Péruvienne qui connaissaient un succès formidable, les amis et les connaissances ont dit : - « Mais tu pourrais ajouter tel développement », - « Il faudrait que cela ressemble davantage à Montesquieu », parce que ce dernier est le modèle du roman épistolaire et du regard de l’étranger sur la société française. Et elle va suivre très largement ces recommandations, à l’exception de la question du mariage. J’aurais pu reprendre dans les citations le passage où elle écrit à Devaux « En tout cas, ma Péruvienne restera célibataire et ne se mariera pas », alors que, justement, on lui fait des suggestions auxquelles elle est sensible. On est bien dans un dispositif, comme j’ai essayé de l’expliquer dans la première partie de l’exposé, où la littérature est pratique commune, collective. C’est du collectif, et jusqu’à un certain point, ce n’est pas excessif de dire que les Lettres d’une Péruvienne sont le résultat, en particulier la seconde version d’un travail collectif. Et Devaux correspondant à tout moment pour la première version, Graffigny lui demande si c’est une bonne idée que Zilia fasse ceci, qu’il y ait le personnage de Déterville, est-ce que Déterville aura une mère qui prendra de l’importance dans le roman, etc ; elle se fait conseiller, et elle se fait conseiller par ses amis aussi. Il ne faut pas y voir, ce que l’on voit parfois un peu rapidement énoncer, que c’est une femme, qu’elle a besoin de se faire aider ; c’est la pratique du temps, réellement.
- Je suis étonnée par l’utilisation du mot "classe" - dans la citation que vous avez faite tout à l’heure, et dans l’ensemble de l’œuvre, elle pose la question de la classe à laquelle elle appartient -, je suis étonnée par l’usage de ce mot avant la Révolution.
Le mot "classe" est déjà utilisé avant la Révolution et c’est vrai que Zilia n’appartient à aucune classe. Quand elle est au Pérou, on comprend qu’elle est sur le point d’épouser une sorte de monarque inca, qu’elle lui est destinée depuis toujours, qu’elle a été élevée dans une espèce de couvent pour jeunes filles incas, qui sont des sortes de prêtresses - là, Graffigny exagère un peu et se souvient peut-être de la Grèce, je ne sais pas. Mais après, il n’y a pas l’équivalent de cette classe sociale-là en France. Comme elle est finalement sauvée de la main des Espagnols par Déterville, la voilà dans l’aristocratie parisienne. Cette question du mot "classe" est significative, mais moins que de ce qu’on pourrait appeler "race" au sens précis qu’a ce mot au XVIIIe siècle et de "sexe" aussi.
- Quel est le lien de parenté entre Zilia et Aza ? Cela varie selon les parties ; et cela intéresse beaucoup les élèves.
Oui, au départ, on a pu comprendre qu’ils étaient frère et sœur. Si je me souviens bien, Françoise de Graffigny s’explique de cela dans la correspondance avec Devaux. Elle accentue la différence, pour qu’on ne vienne pas à se dire que c’est bizarre, ou que justement les sauvages finissent par épouser leur sœur. Elle ne voulait pas que le lecteur se fasse cette représentation. Elle travaille donc à lever l’incertitude. Mais il est encore l’une ou l’autre expression qui n’est pas très claire, telle que "être la plus proche parente". Ce qu’on peut répondre sur ce point, c’est qu’elle a été consciente qu’il ne s’agissait pas de créer la moindre confusion de ce point de vue.
- J’aimerais vous entendre commenter l’intitulé du parcours associé « Un nouvel univers s’est offert à mes yeux ».
Cela, me semble-t-il, tombe un peu sous le sens. Cela conduit à retomber dans la lecture que j’ai voulu éviter, celle d’une étrangère qui regarde la société française et qui traduit cette expérience en disant « un nouvel univers s’est offert à mes yeux ». Je pense qu’à partir de cette observation-là, on peut déplacer la question sur le fait que c’est une étrangère, non un étranger, qu’elle se trouve dans une situation spécifique et qu’elle va faire le choix, certes, de porter sur le monde qu’elle découvre, la société française, un regard critique, de critique positive parfois, car par moments elle trouve que c’est extraordinaire, et de critique négative, mais en essayant de se dessiner pour elle-même une place particulière. Cette place particulière, c’est justement celle de dire « Je demeure Péruvienne. ». J’ai aimé un Péruvien. À la fin, la déconvenue est totale. Mais je suis dans la société française, je ne suis assimilée qu’en partie ; je ne vais évidemment pas me convertir au catholicisme, mais je ne vais pas non plus épouser Déterville.
- J’ai été sensible au fait que vous disiez que c’est un anachronisme de voir chez elle une critique de la colonisation, mais comment de ce fait interpréter l’avertissement, car on est malgré tout dans un discours très élogieux de la culture Inca.
On pourrait dire que le roman exotique fait l’apologie du sauvage, du bon sauvage ; après tout, on a cela chez Rousseau aussi. Les sociétés primitives son considérées, à l’époque, pour ce qu’on en connaît, il faut bien dire qu’on n’en connaît pas grand chose, comme sans doute plus simples, plus justes, meilleures. Et là, c’est en effet une pensée pré-rousseauiste ; on est dans une sorte de nébuleuse mythique du bon sauvage, construit par un regard européen, qui dit finalement, avec toutes sortes de paradoxes et tensions, sur lesquels il y aurait beaucoup à dire, que nous ne sommes pas si bons que cela parce que les sociétés primitives nous montrent la vraie nature humaine, ... Et après tout, le débat court encore. C’est une question complexe. Que fait-on avec le « dit » primitif, les nations premières, tout ce discours, ce qui rend justement le roman intéressant de ce point de vue ?
- Pensez-vous un parallèle possible avec La Princesse de Clèves ?
On a rapproché les fins. La Princesse de Clèves décide de ne pas se remarier et les dix-septiémistes, à ma connaissance, se disputent encore aujourd’hui sur le sens à donner à la fin de La Princesse de Clèves. Certains disent qu’elle fait choix, en toute connaissance de cause, d’une autonomie que lui assure le veuvage, et en particulier le veuvage dans la société d’Ancien Régime ; c’est en effet le seul moment où la femme a une relative indépendance, financière notamment. C’est donc le choix qui est présenté dans La Princesse de Clèves. Adieu le sentiment. Est-ce que Françoise de Graffigny s’en souvient ? Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’elle n’en parle pas dans la correspondance. Néanmoins on peut souligner que la situation est distincte, dans Les Lettres d’une Péruvienne ; là-aussi, c’est très rare, et c’est très rare au féminin. Il y a une vraie joie de vivre qui passe dans le roman. À la fin se ressent le plaisir d’être. Elle est contente. Le lecteur est confronté à une héroïne heureuse. Elle ne se marie pas. Certes, elle a une aisance financière assez considérable. Mais il y a vraiment ce choix d’un autre mode de vie qui sera de l’ordre du goût que l’on peut prendre à l’existence, tout simplement, que l’on n’entend pas du tout chez Marie-Madeleine de La Fayette.
- Y a-t-il dans la correspondance de Françoise de Graffigny avec Antoine Devaux des indices qui pourraient expliquer la fin par un rejet personnel du mariage ?
Non. Elle en parle en termes de fiction. - « Comment terminer le roman ? J’aimerais bien, pour ma part, qu’elle ne se marie pas ». Mais elle ne fait pas référence à un quelconque vécu personnel pour s’en justifier. On sait par ailleurs qu’elle a eu deux longues liaisons, d’une part avec un homme plus jeune qu’elle, ensuite avec son voisin de palier, quand elle habite à Paris. Elle raconte cela à ce Devaux, qui n’a jamais été son amant, et cela n’a rien non plus de particulièrement choquant, elle dit à quel point c’est magnifique. La correspondance de Françoise de Graffigny est la première correspondance de femme à parler de la jouissance sexuelle. C’est rarissime ; pour ma part, c’est le seul exemple qu’il m’a été donné de voir. Il n’y a certainement pas chez elle une sorte de dégoût du masculin, ou je ne sais quoi de ce genre. Ce n’est pas cela qui paraît, en tout cas, dans la correspondance. Et ce n’est pas pensé en ces termes, pour ce qui est de la Péruvienne. Elle dit avoir aimé tel homme ; cela s’est terminé tragiquement. Désormais elle goûte l’existence telle qu’elle lui est offerte. Il n’y a pas de tirade contre le masculin dans le roman.
- J’ai pu remarquer que vous dites plus volontiers la Péruvienne que Zilia. Y a-t-il une raison à cela ?
Je pourrais dire Zilia, en effet. C’était la mode des prénoms en Z, et tout a été inventé. D’ailleurs, j’avais trouvé une citation très amusante d’un critique de l’époque qui dit en substance : première chose pour faire un roman, trouver d’abord des prénoms avec un z dedans, car cela marche à tout coup. Et vous avez raison de le souligner, il y a de ça, ici aussi. Des Zilia, il y en a d’autres. Il y a également Zamor, Zéphyr, Azor ; Ezilia aussi,...
- Par rapport à la résistance à une assimilation complète que pourrait incarner Zilia, ce qui peut expliquer la fin, Aza constitue-t-il le contre-point d’une domination acceptée ?
C’est en effet une fin étonnante. Aza, lui, rend les armes, littéralement et symboliquement, devant le conquérant, puisqu’il arrive à Madrid, il se convertit et épouse une Espagnole. L’assimilation est faite, de façon radicale et définitive.
Et assurément, ce n’est pas sans ironie que Graffigny a imaginé un jeune homme qui a oublié la Péruvienne relativement vite et qui, à l’inverse, s’est dit que, puisque le pouvoir est du côté de ceux qui sont venus conquérir le Pérou, on s’incline devant le pouvoir et on essaie d’y participer de toutes les façons.
On pourrait poursuivre le parallèle, qui a son intérêt, en disant que le traitement est intéressant. On a de nouveau une opposition entre masculin et féminin. Aza, lui, s’incline devant les conquérants ; sa position à elle est plus complexe, d’abord parce que c’est une femme, et parce qu’elle va répondre d’une manière un peu plus fine à cette question d’assimilation. Elle ne choisit pas l’assimilation. Elle ne choisit pas non plus de rester habillée en Péruvienne et de continuer à tresser des quipus.
- Je souhaitais juste rebondir sur le rôle de contre-point joué par les personnages en regard de la figure de Zilia. Il me semble que c’est également une fonction assumée par le personnage de Céline.
Vous avez raison de souligner ce point. C’est tout à fait habituel dans les romans de femmes. J’ai observé que ce mécanisme revient régulièrement. Il y a celle qui est d’instinct soumise, pour laquelle la domination masculine est acceptée ; elle fait ce qu’on lui demande, sa mère lui dit dit qu’elle sera religieuse, et de son point de vue elle y échappe heureusement par le mariage. Tout rentre dans l’ordre social possible.
La Péruvienne, par sa position de Péruvienne, fait d’autres choix. Mais on ne voit pas dans la jeune française qui pleure face à sa possible destinée au couvent une rebelle. C’est la jeune étrangère, et c’est original à mon sens, qui a la conscience la plus forte. Celle qui est la plus lucide, in fine la plus intelligente, celle qui décode le monde de manière la plus juste, du point de vue de Graffigny, c’est Zilia.
- On s’est interrogé, dans la réception, sur le peu de vraisemblance de cette sensibilité incarnée par Zilia, mais en fait toute européenne.
Oui, vous avez raison. Si on se lançait, et c’est possible, dans des analyses d’ordre ethnographique un peu plus sérieuses, on est dans un univers occidental, avec une manière de raisonner sur l’autre parfaitement occidentale. C’est certain. Mais historiquement, il est impossible qu’il en soit autrement. Ce sont parfois des questions qui sont posées également vis-à-vis du féminisme. Il y a des choses qui ne peuvent pas être pensées, historiquement, à un moment donné. Nous pouvons nous, avec d’autres lunettes, les poser. Mais il est bon de rappeler, qu’historiquement, cela ne peut pas être pensé ainsi.
- Ne peut-on pas considérer qu’il y a une forme d’éloge de la civilisation européenne et que Grafigny ne va pas jusqu’à faire une critique de la politique colonialiste ?
On pourrait tout à fait aller en ce sens et dire que les critiques véritables ne touchent que la surface des choses. Graffigny n’est ni une théoricienne du colonialisme, ni une analyste du regard occidental dans ce qu’il a de spécifique. Les critiques, chez Graffigny, sont à la fois négatives et positives. Et on comprend qu’une des leçons du roman, c’est que Zilia a bien de la chance d’avoir quitté son Pérou, pour arriver dans notre pays. Ce n’est pas formulé dans ces termes, mais c’est implicite et le lectorat du temps adhère pleinement à cette idée. On peut critiquer, c’est matière à débat, mais cela ne fait pas s’écrouler la civilisation française ou européenne. Et ce n’est pas l’objectif, du reste.
- Comment interprétez-vous, alors, l’ajout de l’introduction historique ? Comment cela apparaît-il dans la seconde édition ? avant le roman ? Elle parle en effet de "calamité misérable".
Je ferai deux réponses.
La première, c’est que justement on est dans un travail collectif et on sait que les proches de Graffigny lui on fait la demande d’une introduction historique, qu’elle s’est décidée à écrire.
D’autre part, elle a ces mots assez violents à l’égard de la conquête espagnole. Mais depuis Montaigne, c’est une sorte de lieu commun que de penser que les Espagnols, dans la conquête, ont été abominables, mais les Français non. C’est un véritable refrain dans les romans exotiques ; tout le monde vient dire que les Espagnols ont été abominables. Or, les Espagnols, les premiers, ont contesté le principe de colonisation, défendu les indigènes,... À l’intérieur même de la société espagnole, il y a eu un mouvement très profondément soucieux de dire qu’on ne pouvait traiter les indigènes, lesdits sauvages, de cette façon. Mais en France, on ne l’a pas entendu et on a désigné systématiquement les Espagnols comme ceux qui s’étaient rendu coupables de brutalité.
Assurément, dans le roman, l’image est globalement positive. Les Français arrivent, on s’occupe d’elle, elle n’est plus prisonnière, du moins on lui fait accroire, elle est bien reçue, intégrée. Le roman donne l’image de la civilisation européenne sous son meilleur jour, quand bien même cela se complique en effet.