IN SCRIPTO VERITAS. De l’épigraphie au graff : opprobre ou faire-valoir linguistique ?

« En bon grec » / « En bon latin » - Journée inter-académique LCA - Mercredi 04 juin 2025

Le matin, ont été proposées quatre conférences : consulter la synthèse.

Le présent article est le compte-rendu de l’atelier n°1 conduit par Stéphanie ZIOUI.

Voir les deux autres ateliers :

Collège Lexique LCA Conférences & Journées d’étude Culture humaniste

Mis à jour le vendredi 30 janvier 2026 , par FOURREAU-ZIOUI Stéphanie

Présentation de l’atelier : IN SCRIPTO VERITAS

Présentation de l’atelier




La pratique des inscriptions ne date pas d’aujourd’hui.
Mais quel regard porte-t-on de nos jours sur les graffitis modernes ? Quel regard les Latins portaient-ils eux-mêmes sur leurs inscriptions ? Quelle valeur linguistique accorder à ces écrits antiques ? Mettent-ils à mal le concept de la latinitas ? Sont-ils au contraire une manière de revendiquer sa romanité ?

[(Points de vigilance

  • La principale difficulté fut d’établir un corpus épigraphique pertinent, varié et accessible à des élèves de troisième. Il fallait trouver des inscriptions non seulement lisibles mais présentant également des barbarismes et/ou solécismes identifiables par les élèves eux-mêmes.
  • Il a fallu également accompagner les élèves dans l’identification de certaines formules et abréviations usuelles en épigraphie. Ils ont ainsi eu à leur disposition une fiche-outil récapitulant ces principales formules et leurs abréviations.)]

L’atelier pas-à-pas

1- Point de départ : des inscriptions modernes

Le choix a été fait, pour débuter la séquence, de partir de la représentation moderne des inscriptions. Un corpus iconographique a alors été proposé aux élèves, constitué de quatre photographies fonctionnant en diptyque.

Les deux premières images représentent des graffitis dans un décor urbain (quartier du cours Julien à Marseille et une rame de métro parisien) tandis que les deux suivantes sont des œuvres de l’artiste de street art MissTic.
Après une description détaillée des photographies et l’énoncé des émotions qu’elles pouvaient susciter, les élèves ont conclu à l’ambivalence de cette pratique du graff, oscillant entre vandalisme et art de rue, tant dans la forme que dans le fond.
Les élèves se sont ensuite vu proposer un reportage de France 3 Grand Est, datant de 2023, « Les tags entre street art et vandalisme » - Digiview by La Digitale , au cours duquel plusieurs interlocuteurs s’exprimaient sur la pratique des graffitis, la hissant tantôt au statut d’art, tantôt mettant en exergue le caractère illégal de cette pratique et la dégradation, donc le coût, qu’elle engendre pour la société. Dans le prolongement, les élèves ont été conduits à débattre sur cette question en opposant leurs arguments.

2-Travail sur un corpus d’inscriptions anciennes

Dans un second temps, une séance a été consacrée aux inscriptions anciennes qui font l’objet également de jugements controversés. On leur reconnaît intérêt culturel et civilisationnel, mais on en souligne souvent la langue peu soignée.
Après avoir rappelé ce qu’était l’épigraphie, les élèves ont cherché à définir le concept de latinitas en s’appuyant sur un extrait de La Rhétorique à Herennius [1].
[(Rhétorique à Hérennius (IV, 17)
Latinitas est quæ sermonem purum conseruat, ab omni uitio remotum. Vitia in sermone, quo minus is Latinus sit, duo possunt esse : solœcismus et barbarismus. Solœcismus est cum in uerbis pluribus consequens uerbum ad superius non adcommodatur. Barbarismus est cum uerbis aliquid uitiose efferatur. Hæc qua ratione uitare possimus, in arte grammatica dilucide dicemus.
La correction est ce qui garde sa pureté au langage et qui le met à l’abri de tout défaut. Les défauts du langage (qui l’empêchent d’être vraiment latin) peuvent être de deux sortes : le solécisme et le barbarisme. Il y a solécisme lorsque dans une séquence deux mots qui forment groupe ne se combinent pas ; il y a barbarisme lorsqu’il y a une prononciation fautive dans les mots. )]
Ils ont ensuite endossé le rôle d’épigraphiste en herbe, en s’initiant, non sans humour, au déchiffrement de la célèbre inscription tracée au pinceau par le personnage de Brian dans La Vie de Brian des Monty Python.

Cet exercice a été l’occasion pour eux de réfléchir sur la langue et de corriger les barbarismes et solécismes de ce personnage réfractaire à l’impérialisme romain.
Après s’être ainsi familiarisés avec la pratique du déchiffrement d’une inscription, les élèves ont travaillé sur un corpus épigraphique authentique (inscription sur monnaie [2], autel votif, stèles funéraires).

En groupes, en prenant appui sur le document de travail, ils ont identifié la nature de l’inscription, l’ont déchiffrée, puis traduite. Ils ont in fine relevé d’éventuels solécismes ou barbarismes.

3- D’où viennent les erreurs ?

Une troisième séance a consisté à s’interroger sur le statut de l’erreur : d’où viennent ces erreurs qui mettent à mal le principe de latinitas ? Sont-elles le fruit de la méconnaissance d’un seul individu, le lapicide ? Peuvent-elles être liées à d’autres facteurs ? Si oui, lesquels ?
Afin de répondre à ces questionnements, les élèves mènent leurs recherches documentaires sur Perplexity, IA [3] qui a l’avantage de citer explicitement ses sources (voir la fiche consigne donnée aux élèves). Les élèves sont alors sensibilisés à la nécessité de formuler précisément leur prompt pour établir par la suite une synthèse rédigée ou présentée sous la forme d’une carte heuristique rendant compte des différentes étapes d’élaboration d’une inscription.
Dans leur prompt, les élèves devaient d’une part s’intéresser aux outils utilisés par le lapicide, et d’autre part aux étapes d’élaboration de la gravure. Et à partir de ces données, ils devaient questionner les origines des erreurs identifiées.
Nous sommes alors parvenus à cette synthèse [4] :

  1. Le texte est d’abord rédigé sur un support éphémère (tablette de cire, papyrus…), souvent en écriture cursive. Cette première mouture est appelée « minute » par Jean Mallon.
  2. Le texte est alors disposé sur le champ épigraphique : ordinatio. L’ordinator prépare la tâche du graveur en disposant sur la pierre le texte de la minute. A l’aide d’un pinceau, d’un charbon ou d’une pointe sèche, il trace en capitales les signes lus en cursive sur la minute. C’est une étape qui peut engendrer des erreurs.
  3. Le lapicide grave ensuite le texte.

Les élèves ont pu ainsi comprendre les diverses origines possibles des erreurs identifiées dans le corpus précédemment étudié. L’erreur n’est pas forcément imputable à un individu. Elle peut être due à une succession d’erreurs commises au fil des étapes du processus de création. Mais il est également important de noter que toutes les variations graphiques ne sont pas nécessairement des erreurs. Certaines peuvent refléter des évolutions linguistiques ou des particularités régionales.

Pour conclure, un questionnaire [5] a ensuite été soumis aux élèves pour évaluer la pertinence des recherches menées.

Questionnaire réalisé sur Quizinière



4- Étude comparative de deux inscriptions

Une dernière séance a été dédiée à l’étude comparative de deux inscriptions gallo-romaines, l’une datant du IIe siècle avant notre ère [6] , l’autre du IIe siècle de notre ère [7] (voir document de travail).

Après avoir décrit la forme des graphèmes et déchiffré, puis traduit en partie les inscriptions, les élèves ont eu à proposer une datation de ces inscriptions. Ils ont aisément déduit que l’inscription présentant un bilinguisme latin-gaulois était la plus ancienne et correspondait donc à un stade de romanisation moins avancé. Nous nous sommes ensuite interrogés sur la raison pour laquelle les Gallo-Romains s’emparaient de cette pratique d’écriture en latin : les élèves sont parvenus à la conclusion que les dédicants faisaient partie des élites gallo-romaines et que dans un souci d’élévation sociale ils utilisaient le latin comme faire-valoir de leur romanité.

In fine

1- Les élèves lapicides

Le projet final proposé aux élèves les invitait à endosser l’ethos d’un lapicide empreint de latinitas. Afin de préparer la séquence suivante consacrée à Cicéron et à l’éloquence romaine, les élèves ont eu pour tâche de réaliser sur un logiciel de graphisme la stèle funéraire de l’orateur. Il s’agissait de réinvestir les codes de l’épigraphie étudiés dans la séquence en y ajoutant les éléments biographiques de leur choix en prenant appui sur les articles consacrés à Cicéron sur Vicipaedia (Wikipedia latin) d’une part et Odysseum d’autre part proposés aux élèves sous forme de QRcode (cf. ci-dessous).

Pour ce projet, voici la grille d’évaluation qui a été retenue :

2- Bilan

L’atelier a permis de partir de certains préjugés sur les inscriptions, modernes comme anciennes, pour mieux s’en départir. Alors qu’on pourrait penser de prime abord que les inscriptions latines mettent à mal le principe de latinitas tel que nous l’enseignons à nos élèves, nous découvrons non seulement que la langue subit des évolutions que les inscriptions mettent en lumière, mais que ces mêmes inscriptions deviennent aussi au fil de la romanisation un faire-valoir pour les élites gallo-romaines désireuses de gravir les échelons de la hiérarchie sociale.
Ce travail d’atelier a également favorisé la mutualisation entre pairs : les élèves ont ainsi pu partager leurs points de vue, confronter leurs hypothèses, débattre tout au long de la séquence.
Enfin, cet atelier a été l’occasion de travailler régulièrement sur la langue (grammaire, syntaxe) à partir de supports plus rarement exploités dans le cadre du cours de latin. Cela a permis aux élèves de découvrir de nouveaux aspects de la culture latine, de révéler des instantanés de la vie antique, des realia, qui bien souvent ne les ont pas laissés insensibles.

BIBLIOGRAPHIE / SITOGRAPHIE

  • Sylviane ESTIOT, « L’empereur Silbannacus, un second antoninien ». Revue Numismatique, 1996, pp. 105-117.
  • Ralph HAEUSSLER, « Signes de la romanisation à travers l’épigraphie : possibilités d’interprétations et problèmes méthodologiques ». Romanisation et épigraphie, Lattès, CNRS, 2001, 2001, Lattes, France. pp.9-30.

[1La Rhétorique à Herennius, d’auteur inconnu, datant a priori du 1er siècle avant J.C. est le plus ancien manuel complet de l’art de parler que l’on connaisse. Le texte dans la traduction d’Henri Bornecque est disponible sur le site mediterranees.net.

[2Pour en savoir un peu plus sur les antoniniens représentant Silbannacus : « L’empereur Silbannacus, un second antoninien », Revue numismatique, 1996, 151,P.105-1117

[3Découvir perplexity : interface de l’outil, module d’autoformation à l’IA -DRANE Versailles
On peut recourir à Perplixity avec les élèves dans le respect du RGPD et du cadre des usages du numérique à plusieurs conditions : pas de création de compte (Avoir en tête que cela limite en revanche les fonctionnalités), utilisation depuis l’établissement pour éviter la géolocalisation, en navigation privée pour éviter les cookies et sans fournir d’infos personnelles (Initier les élèves à ce que sont des données personnelles)

[4Source : Gérald PURNELLE, « La Faute du graveur », Paper presented at Faculté ouverte. Entretiens sur l’Antiquité gréco-romaine, Liège, Belgium, 1991.
https://hdl.handle.net/2268/34808

[5On a recouru à l’outil Quizinière.

[6Sur la borne de Verceil : « Une bilingue gauloise-latine à Verceil », Michel Lejeune, Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Année 1977 121-3 pp. 582-610

[7Sur l’épitaphe de Rieux : « Épitaphe gallo-romaine retrouvée à Rieux (Haute- Garonne) », Michel Labrousse, Pallas. Revue d’études antiques, Année 1966 13 p.167-174

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