« C’est bon, ça ? » 

la démarche coopérative pour maîtriser et légitimer l’exemplification dans l’essai

Cet article fait partie intégrante d’un dossier réalisé par le groupe de travail Fo de Fo Lycée. Pour l’année scolaire 2024-2025, le groupe s’est intéressé aux stratégies coopératives pour préparer l’élève aux enjeux des exercices de la contraction de texte et de l’essai, dès la classe de seconde.

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Écrire Lycée Coopération Essai

Mis à jour le mercredi 27 août 2025 , par COLIN Claire, DROZ Marion

L’hypothèse de la coopération pour répondre à des attentes ambitieuses

La réussite de l’essai repose en partie sur la capacité du candidat à proposer une réflexion étayée d’exemples variés. Les attendus de l’exercice indiqués sur le site d’Eduscol sont entre autres « la richesse et la pertinence de l’exemplification » [1]. Or les élèves expriment leur conviction de ne pas avoir les « bons exemples », quand professeurs et correcteurs partagent ce constat : le choix et le traitement des exemples demeurent perfectibles.
Nous émettrons l’hypothèse suivante : une démarche où le travail en coopération intervient à plusieurs étapes pourrait permettre aux élèves de mieux maîtriser l’œuvre au programme pour la littérature d’idées et une banque d’exemples susceptibles d’enrichir leur réflexion dans la rédaction de l’essai. Elle contribuerait à leur faire prendre conscience de ce qu’ils peuvent exploiter, à partir du cadre scolaire (livres étudiés en classe, visites scolaires), mais aussi du cadre extra-scolaire (les lectures pour le plaisir, les activités culturelles en dehors de l’école, l’actualité).
La démarche ici exposée, concernant une classe de 1ère STMG, a mobilisé sur plusieurs séances les compétences de lecture, d’oral, d’écriture et de recherches documentaires pour pouvoir réaliser individuellement un essai. Elle s’appuie sur les différentes modalités de travail coopératif proposées sur le site Feydercoop [2].

Déroulé de l’expérimentation

**1. Classe-puzzle et arpentage pour lire l’œuvre au programme

En amont, il s’est agi de familiariser la classe avec le chapitre XI des Caractères de La Bruyère, au programme cette année encore pour la littérature d’idées. La réflexion collective s’est engagée à partir de l’intitulé du parcours, « Peindre l’Homme, examiner la nature humaine » : les différentes pistes que ce parcours suggère ont été explorées. Parallèlement à ce premier temps, la méthodologie de l’essai a été abordée.
Pour que l’œuvre de La Bruyère soit maîtrisée autant que possible, une lecture par coopération a ensuite été engagée, sur deux séances en classe entière. Dans le cadre d’une classe-puzzle, les élèves ont dans un premier temps été répartis en groupes prenant connaissance, chacun, d’un petit nombre de remarques tirées du chapitre XI, à la façon d’un arpentage. Ensuite, les groupes ont été réorganisés de manière à ce que dans chacun, se trouvent des élèves ayant lu des remarques différentes, afin de compléter tous ensemble le tableau.



**2. Recherches documentaires individuelles pour enrichir et partager une banque d’exemples issus de la culture générale

La deuxième étape a cherché à donner aux élèves la possibilité de maîtriser également une banque de faits d’actualité, une source d’exemples pertinents pour l’essai. Elle a d’abord été réalisée en concertation avec des collègues enseignantes-documentalistes, pour plusieurs thèmes et sous-thèmes associés au parcours « Peindre l’Homme, examiner la nature humaine » et en lien avec l’actualité : les mœurs ; l’humain, demain ; l’homme et les autres espèces sur Terre ; l’esprit humain... Ces sous-thèmes ont fait l’objet d’un travail de recherche au CDI, afin de pouvoir re-découvrir le moteur de recherche Cafeyn et trouver un article d’actualité sur un sujet attribué : il s’agissait aussi de faire comprendre qu’un article sur les végans ou l’IA peut avoir sa place dans un essai.

Cette activité a abouti à deux productions individuelles :

  • tout d’abord, écrite, en rédigeant un résumé rapide de l’article et son lien avec le parcours « Peindre l’Homme, examiner la nature humaine » ;
  • puis orale, en enregistrant une version audio de la production sous la forme d’un QR code, par le biais de l’application Digirecord, présente sur le site La Digitale.

Les QR codes ont été imprimés sous une forme anonymisée, avec le sujet traité indiqué.



**3. Légitimer une culture personnelle par la réflexion collective

La séance suivante a visé l’émergence et la remobilisation d’exemples à travers un travail de coopération en lien avec un sujet d’essai proposé :
« Selon vous, la nature humaine a-t-elle changé avec le temps ? »
Il a été précisé aux élèves que les exemples trouvés étaient également susceptibles d’être utilisés pour d’autres sujets d’essais en lien avec le parcours « Peindre l’Homme, examiner la nature humaine », en menant bien sûr un travail d’analyse du sujet à chaque fois pour en déterminer les pistes possibles.
Par petits groupes, les élèves ont été invités tout d’abord à se questionner sur des exemples de livres lus durant leur scolarité ou pour le plaisir mais également des exemples de films, de séries télévisées, de sorties scolaires qui pourraient avoir un lien avec le parcours. Après un premier moment d’hésitation, un élève a fini par proposer Charlie et la chocolaterie de Roald Dahl, que d’autres élèves avaient lu ou vu et apprécié. Une réflexion sur la pertinence de cet exemple, résumée par la formule inquiète d’un élève, « C’est bon, ça ? », a conduit à faire des liens entre l’œuvre du moraliste et cet ouvrage pour la jeunesse, puisqu’il a pour personnages secondaires des enfants affublés pour chacun d’un défaut, montrant ainsi la constance des défauts de l’Homme dès sa jeunesse. Une fois cette première validation acquise, d’autres titres de livre ont alors émergé parmi les élèves, il en a été de même pour des films et des séries télévisées. En outre, plusieurs élèves se sont saisis d’une récente sortie scolaire au Château de Versailles, en remarquant que les explications données par la guide sur l’étiquette à la Cour de Louis XIV s’inscrivaient dans le parcours « Peindre l’Homme, examiner la nature humaine ». C’est bien l’échange entre élèves qui a permis à la fois de faire émerger les exemples mais aussi de les légitimer en vue de la production d’un essai.

**4. Passage à l’écriture d’un essai individuel

À la séance suivante, le travail en coopération a cédé la place au travail individuel : chaque élève a rédigé individuellement un essai (« Selon vous, la nature humaine s’est-elle modifiée avec le temps ? ») avec à disposition les productions réalisées au cours des précédentes étapes : travail d’arpentage sur le livre XI des Caractères, notes prises lors de la réflexion en commun sur les livres ou les sorties culturelles, QR codes. Le travail a été ramassé et corrigé une première fois sans note, afin d’indiquer les points forts et les pistes de progrès de la production. Les essais ont été perfectionnés par les élèves à partir des annotations sur la copie. Dans l’expérimentation, plusieurs élèves ont utilisé des exemples qui ont émergé au cours des précédentes phases, comme dans cette copie qui a profité du travail d’arpentage et propose un exemple à partir de la remarque 50 des Caractères de La Bruyère (non étudiée dans le cadre d’une explication linéaire) :

Ou celle-ci, qui propose un exemple sur l’évolution de la politesse, à partir du travail de recherche mené suite à la séance au CDI :



Analyse réflexive de l’expérimentation

Cette utilisation de la coopération permet de faire plusieurs constats positifs. Ainsi, suite au travail d’arpentage puis de classe-puzzle, les élèves s’impliquent davantage dans la lecture de l’œuvre au programme, sans se limiter aux deux explications de texte réalisées en classe. De même, l’écoute des différents QR codes permet de prendre conscience d’une actualité en lien avec le parcours et de son exploitation possible pour la production de l’essai. Enfin, la mise en commun des exemples possibles permet de légitimer une culture que les élèves possèdent mais qu’ils ne pensent pas pouvoir exploiter ou bien de faire émerger des lectures ou des sorties scolaires qui peuvent être mobilisées elles aussi.

Il reste encore à aider les élèves à s’approprier durablement cette culture partagée et à la mobiliser tout au long de l’année, dans l’écriture d’essais. On peut envisager pour ce faire de constituer au fil de ces travaux un exemplier les répertoriant, sous forme de fascicule papier ou sous forme numérique.

En résonance : du musée à la copie

Comment s’approprier une sortie au musée et l’exploiter dans un essai ?
Du musée à la copie :
une expérimentation collaborative en HLP pour favoriser le réinvestissement des exemples dans l’essai
Première de couverture
Catalogue d’exposition « Figures du fou Du Moyen Âge aux romantiques » - Louvre - Exposition 16 octobre 2024 / 3 février 2025

L’expérimentation, intitulée « Du musée à la copie » s’est articulée autour d’une visite de l’exposition "Figures du fou" au musée du Louvre, dans le cadre du programme HLP sur « Les métamorphoses du moi ».

**Présentation de l’expérimentation

Le projet s’est déroulé en trois temps structurés :

  • 1. Visite et expérience sensible : les élèves ont visité l’exposition, prenant des notes à l’aide d’un document d’observation. Cette expérience vécue a constitué le socle du travail.
  • 2. Phase collaborative structurante :
    Cette phase s’est déroulée en deux étapes et s’est étendue sur trois créneaux de deux heures en classe.
     Création d’un catalogue collaboratif :
    Regroupés par affinités thématiques (comme la marge, la folie amoureuse, la fête des fous, les attributs du fou, la médicalisation), les élèves ont réalisé une section d’un catalogue d’exposition en commentant des œuvres choisies. La collaboration a eu lieu à l’échelle du groupe (déterminer comment traiter le sujet) et de la classe (contribution à un panorama global).
     Prolongement critique contemporain :
    les élèves ont utilisé un mur numérique collaboratif pour proposer des figures contemporaines du fou, dépassant les limites chronologiques de l’exposition, ce qui a permis la construction d’une culture commune.
     Synthèse de la phase 2 :
    La production finale de cette phase a pris la forme d’un cahier multimédia interactif commun, structuré comme un catalogue d’exposition préfacé. Ce travail de groupe a fait l’objet d’une première évaluation.
  • 3. Réinvestissement individuel dans l’essai :
    Les élèves ont rédigé un essai sur le sujet "En quoi la figure du fou permet-elle de mieux nous connaître ?" Ce sujet d’essai philosophique nécessitait l’intégration de références artistiques et culturelles précises issues du catalogue collaboratif. Cette phase a impliqué un travail collectif initial sur l’analyse du sujet et des pistes de problématisation, suivi d’une sélection individuelle de références et d’un retour en groupe pour travailler la méthodologie d’intégration des exemples artistiques dans l’argumentation. L’essai individuel a constitué la deuxième séquence d’évaluation. L’ensemble des travaux a été évalué conjointement par les professeurs de lettres et de philosophie.

**Retour réflexif

L’expérimentation a montré des gains pédagogiques significatifs :

  • Les élèves ont développé une expertise sur les œuvres étudiées.
  • Ils se sont approprié une culture partagée autour de la figure du fou, facilitant la mobilisation des connaissances dans l’écriture.
  • Une amélioration méthodologique a été constatée dans les essais, avec une meilleure qualité dans le traitement des exemples (contextualisation, analyse, intégration dans l’argumentation).

Une limite a toutefois été identifiée : la dynamique collaborative ne s’est pas prolongée jusqu’à la phase finale de l’écriture individuelle. Une relecture entre pairs des brouillons d’essai pourrait être un prolongement bénéfique de l’expérimentation.


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