Constats du problème chez les élèves
Dans le cadre de l’essai, il est attendu que les élèves « développent » une pensée : il s’agit de "développer une réflexion personnelle organisée", de "développer son argumentation" en s’appuyant sur "sa connaissance de l’œuvre et des textes étudiés pendant l’année" ainsi que sur "ses lectures et sa culture personnelles" (BO n°17 du 25 avril 2019) [1].
Or les élèves se sentent bien souvent démunis devant un sujet et devant leur feuille blanche. Bien que les élèves aient, contrairement à leurs représentations, des « choses à dire », on remarque des difficultés à faire émerger par soi-même des réflexions et à remobiliser ses connaissances, qu’elles se présentent sous forme d’arguments ou d’exemples. Si les élèves parviennent souvent davantage à déployer une argumentation à l’oral, le passage à l’écrit s’avère plus difficile, et ajoute une nouvelle difficulté à cette exigence de fournir un raisonnement progressif, structuré et développé.
Leurs difficultés à être en réussite dans l’exercice de l’essai peuvent donc être de plusieurs ordres. Si certains et certaines peinent à donner de l’ampleur à leurs réflexions et se sentent rapidement « vides » d’idées, d’autres au contraire produisent des copies foisonnantes mais qui s’égarent, manquent de structure ou ne s’organisent pas selon le raisonnement progressif attendu.
Objectifs pédagogiques
Nous proposons dans cette expérimentation un travail en groupe plutôt qu’un travail de groupe. La démarche est en effet davantage centrée sur l’apprentissage lui-même que sur la réalisation d’une production. Il s’agit de poser une situation-problème, ici développer et relier logiquement arguments et exemples dans un paragraphe, et de confier au groupe le soin de la résoudre par la coopération. L’organisation du travail doit permettre d’impliquer chacun et chacune et n’exclut pas des temps de travail individuel (en particulier au début et en fin d’activité), la circulation entre ces différents temps favorisant l’intériorisation des savoir-faire. Il s’agit à la fois d’interroger l’intérêt et les modalités possibles pour écrire à plusieurs, mais aussi le fait d’écrire pour un destinataire, la nécessité d’être compris par les personnes qui liront notre production.
Pour les élèves souvent découragés et peu confiants face à l’écrit, la coopération peut être une expérience positive et authentique d’apprentissage. La coopération se révèle d’autant plus fructueuse qu’elle s’articule à une pédagogie explicite et à la mise en place de situations réflexives pour les élèves.
Les objectifs pédagogiques sont les suivants :
- identifier les différentes étapes d’une argumentation, distinguer argument et exemple à l’échelle du paragraphe ;
- aider les élèves à construire un raisonnement progressif, et travailler l’articulation entre l’argument et l’exemple ;
- comprendre ce que recouvre le mot « développer » puis passer à la pratique, développer un argument et un exemple.
Déroulé de l’expérimentation
Le travail présenté fait suite à une contraction d’un extrait de la préface de Retour à Reims de Didier Éribon par Edouard Louis.
Le sujet proposé aux élèves, adossé au texte de la contraction, est le suivant :
« Écrire contre les inégalités, est-ce permettre à ses lectrices et lecteurs de mieux comprendre celles qu’ils et elles subissent ? »
L’essai coopératif est proposé à deux classes de premières technologiques, STI2D et STMG, avec des variantes, les deux classes et les deux séries ne présentant pas les mêmes besoins.
**Étape 1 - Rédaction d’un premier jet individuel
Cette première étape de rédaction est très libre : les élèves notent tout ce qui leur vient, thèse, arguments, exemples (les uns appelant souvent les autres). Ce temps constitue la garantie que chacun et chacune ait ensuite des contributions à apporter lors de la phase de travail en groupe. On propose ensuite aux élèves d’échanger en binômes sur leurs premières idées, afin de les préciser et de les affiner.
**Étape 2 - Analyser une parole argumentée pour en repérer les différents constituants
Nous proposons deux variantes de cette étape, l’objectif restant le même : faire identifier aux élèves les différentes composantes d’une argumentation efficace.
VARIANTE A en 1STI2D
Support : extrait du film documentaire Nous d’Alice Diop (2020)
On projette aux élèves un échange entre la réalisatrice Alice Diop et l’écrivain Pierre Bergounioux [2], qui fait écho au texte donné en contraction. En effet, dans la préface, Édouard Louis explique combien la lecture du livre de Didier Éribon lui a permis de mieux comprendre son existence personnelle en la rattachant à une histoire collective, politique et sociale. Dans l’extrait visionné, Alice Diop dit à Pierre Bergounioux combien sa littérature a été inspirante pour elle. Bien que leurs œuvres diffèrent, tous deux se retrouvent dans la volonté de donner une place à des femmes et des hommes qui n’ont pas accès à l’ordre symbolique de la représentation [3]. La littérature de Pierre Bergounioux s’intéresse aux populations rurales pauvres de Corrèze, le cinéma d’Alice Diop aux quartiers populaires du 93. Cet échange est l’occasion pour l’écrivain de revenir sur l’histoire de l’invisibilisation de certaines catégories sociales dans l’ordre symbolique de l’art.
Analyse explicite de la parole de Bergounioux :
Que nous apprend le discours de Bergounioux quant au développement d’une argumentation ? Comment s’y prend-il pour développer son argument ? Ses exemples ? Est-ce la même manière ?
Les élèves parviennent aux éléments suivants :
- L’auteur explique son argument, il reformule, chaque mot important fait l’objet d’une explicitation, il commence par l’idée générale puis il devient de plus en plus précis.
- Les exemples sont « racontés » en détails, situés et contextualisés. Ils sont mis en rapport avec l’argument.
VARIANTE B en 1STMG
Cette proposition s’inscrit dans une démarche de pédagogie explicite.
Avant la séance, la professeure modélise ce qui sera attendu de la part des élèves et répond à une question d’essai (différente de celle proposée aux élèves). Elle propose une réponse courte, partielle, mais qui illustre la démarche argumentative, et s’enregistre.
Analyse explicite de la parole de la professeure :
En cours, la professeure diffuse l’enregistrement et demande aux élèves : « Que fait la professeure dans cet enregistrement ? Que repérez-vous dans l’enregistrement ? ».
La première réponse des élèves est assez générale (« elle répond à la question ») mais après une deuxième diffusion, les élèves affinent leurs observations. Lors de la dernière écoute, la professeure fait des pauses pour analyser collectivement chacune des étapes.
Les élèves identifient, décrivent et nomment cinq étapes dans la démarche argumentative, et celles-ci sont notées au tableau :
- donner son avis par rapport à la question
- donner un argument, une raison pour expliquer notre avis
- choisir un exemple qui correspond à l’argument
- développer l’exemple, présenter ce que comporte le texte / le livre
- faire le lien entre l’exemple et l’argument
**Étape 3 - World café pour rédiger l’essai de manière coopérative
Une fois les différentes étapes de l’argumentation identifiées, on répartit les élèves en groupes.
On utilise le dispositif du « world café » : chaque groupe rédige la première étape sur une grande feuille (« donner son avis par rapport à la question posée »), puis la feuille circule dans un autre groupe qui prend la suite (« donner un argument »), puis la feuille circule à nouveau dans un autre groupe qui se charge de la troisième étape (« choisir un exemple »), et ainsi de suite.
Cette activité oblige les élèves à poursuivre une argumentation initiée par leurs pairs et à essayer de la compléter et de la préciser, de trouver un exemple pour un argument que leur groupe n’avait pas choisi ou de développer un exemple auquel il n’aurait pas pensé.
Dans un deuxième temps, et quand les feuilles sont complétées, chaque groupe se spécialise sur une étape de l’argumentation (l’étape « faire le lien entre l’exemple et l’argument » par exemple). Le groupe reprend le travail effectué précédemment pour étoffer la première proposition. Les feuilles circulent à nouveau. Il s’agit ici pour chaque élève de travailler spécifiquement sur une composante de l’argumentation, de cibler son travail pour mesurer tout l’intérêt de cette étape.
Chaque groupe écrit d’une couleur différente afin qu’on puisse percevoir visuellement que l’argumentation s’enrichit au fur et à mesure. On peut aussi proposer aux élèves, après un certain temps, de changer d’îlot, afin que chaque élève expérimente une autre dimension du travail et maîtrise chacune des étapes.
Deux exemples de productions lors du world café
**Étape 4 - Affichage de l’essai et réflexion sur la structure
On affiche sur les murs de la classe les différentes feuilles complétées de manière coopérative. On invite les élèves à un retour réflexif sur le travail effectué précédemment : on leur demande ce qu’ils et elles pensent de l’essai rédigé à plusieurs et on les questionne sur les étapes qui ont posé le plus de difficultés.
Les élèves opèrent une relecture d’ensemble et identifient des points à retravailler pour que le travail soit fluide et cohérent. Les élèves réfléchissent à la structure de l’ensemble et à l’ordre des arguments qui leur semble le plus logique. Il leur est possible de manier les feuilles et de les déplacer à leur guise. Il s’agit dans cette étape de déterminer le plan de l’essai.
**Étape 5 - Rédaction individuelle de l’introduction et de la conclusion
La dernière étape constitue un retour au travail individuel. Chaque élève a pris connaissance de l’ensemble de l’essai et en rédige l’introduction et la conclusion. L’objectif est de s’approprier le travail fait en coopération et de prendre du recul pour dégager les idées essentielles de l’essai.
Analyse et retour réflexif : gains attendus et limites éventuelles de la démarche
L’expérimentation permet aux élèves de s’approprier la rédaction de l’essai, en passant par plusieurs phases : l’observation et l’analyse de la démarche argumentative d’autres personnes, l’écriture individuelle, l’écriture collective, la relecture,…
La démarche parait particulièrement efficace pour le travail autour des exemples : les élèves parviennent à étoffer et préciser les exemples proposés. Ainsi, de l’allusion très générale ou de la simple mention d’un auteur ou d’une autrice, on passe à des exemples plus développés, évoquant des passages précis d’un texte ou d’une œuvre et faisant davantage le lien avec l’argumentation.
Pour la formulation des arguments, le travail coopératif permet aussi aux élèves de confronter leurs idées et pour certains de mieux comprendre ce qui constitue un argument. Cette étape reste encore la plus difficile pour les élèves.
Afin que les élèves puissent s’approprier la démarche argumentative et parvenir, le jour de l’examen, à la déployer individuellement et de manière autonome, il est nécessaire de prévoir une répétition de ce type de travail. Le recours à l’écriture coopérative et à l’analyse réflexive mérite en effet d’être engagé dès la classe de 2nde, avec un étayage pensé de manière progressive, pour que les élèves puissent être davantage en situation de réussite lors des épreuves des EAF.
