Le théâtre de Corneille est présenté par Françoise Poulet comme « un miroir du monde de la petite noblesse et de son langage » [1]. En cela, il témoigne de cette culture galante qui s’est développée en France au XVIIe siècle. Dans l’Examen de Mélite (1625), Corneille lui-même attribuait le succès de ce « nouveau genre de Comédie » au « style naïf, qui faisait une peinture de la conversation des honnêtes gens ». Dès les premiers vers du Menteur, Dorante fait allusion à cette culture galante : il arrive à Paris qu’il décrit comme « le pays du beau monde et des galanteries » (v. 6) et demande à Cliton « Dis-moi comme en ce lieu l’on gouverne les dames » (v. 21).
Le parcours pédagogique proposé, expérimenté en classe, vise d’abord à donner aux élèves quelques clés pour découvrir et comprendre les codes de la galanterie au XVIIe siècle. Il éclaire aussi leur lecture du Menteur, dans la mesure où la pièce met en scène des échanges et des comportements galants et s’inscrit « […] dans le processus de civilisation de l’époque moderne et dans la culture de la galanterie qui s’invente alors en France [2] ».
Il s’agira également, conformément aux programmes qui associent l’étude du Menteur au parcours « mensonge et comédie », d’initier une réflexion sur les liens entre mensonge et comédie sociale, et plus spécifiquement entre mensonge et galanterie. Le mensonge, en effet, s’intègre aux règles de la galanterie qui impose aux cœurs de dissimuler au moins en partie ce qu’ils pensent. Ce sera alors l’occasion d’interroger les pratiques masculines et féminines du mensonge dans la pièce. Nous inviterons ainsi les élèves à réfléchir sur la place et le rôle des personnages féminins dans Le Menteur, alors que le titre focalise l’attention sur le seul personnage de Dorante.
Une première séance permettra de découvrir l’univers galant dans lequel s’inscrit la pièce de Corneille et d’interroger les liens entre mensonge et rhétorique galante.
La deuxième séance se propose d’étudier la façon dont les règles de la galanterie s’imposent aux hommes et aux femmes, et d’examiner plus spécifiquement le rôle et la place des personnages féminins dans la comédie sociale mise en scène dans Le Menteur.
La dernière séance ouvrira la réflexion sur la réception contemporaine du Menteur, notamment sur la façon dont les revendications féminines présentes dans la pièce de Corneille ont pu inspirer à la metteuse en scène Julia Vidit et au dramaturge Guillaume Cayet la volonté d’offrir aux personnages féminins un espace d’émancipation dans leur adaptation du Menteur pour la scène [3] .
Ces séances pourraient être menées à la fin d’une séquence consacrée au Menteur. Les activités pédagogiques proposées supposent que les élèves aient lu l’œuvre, qu’ils et elles sachent s’y repérer, connaissent les principaux fils de l’intrigue. Plusieurs activités auront pu accompagner la lecture du Menteur par les élèves : une lecture progressive avec un résumé, par quelques élèves volontaires ou désignés, des scènes clés ; des « lectures au ralenti [4] » de certaines scènes pour préparer les explications linéaires ; la tenue de carnets de lecture avec collecte de citations sur le thème du mensonge et de la galanterie [5].
Selon le temps dont on dispose et les thèmes sur lesquels on voudra mettre l’accent, l’on pourra privilégier telle ou telle séance, telle ou telle activité. Si le cheminement proposé a été pensé selon une cohérence, les activités peuvent aussi être envisagées de manière relativement indépendante les unes des autres : il n’est pas indispensable pour mener à bien une activité, d’avoir nécessairement réalisé celles qui précèdent.
Séance 1 - « Le pays du beau monde et des galanteries [6] » est-il le royaume du mensonge ?
– Contextualiser l’œuvre Le Menteur de Corneille
– Permettre une compréhension plus fine des enjeux du parcours « Mensonge et comédie » par la lecture d’autres textes du XVIIe siècle
– Enrichir et préciser l’interprétation de l’œuvre de Corneille par des éclairages critiques
Compétences travaillées :
– Compétence de lecture
– Capacité à développer une réflexion personnelle sur les œuvres et les textes
Activité 1 - Qu’est-ce que la galanterie ?
Dorante utilise le mot « galanterie » dans la scène liminaire pour définir l’univers qu’il prétend intégrer, mais qu’est-ce que la galanterie ?
Que recouvre le mot « galanterie » dans l’imaginaire des élèves ?
Après avoir recensé leurs représentations, nous pourrions leur demander à quels moments de la pièce les personnages se montrent galants, selon eux. Cette première discussion sera complétée par la lecture de quelques extraits de La France galante [7] d’Alain Viala, de deux essais de Jennifer Tamas, Au NON des femmes [8] et Peut-on encore être galant ? [9] (Extraits rassemblés dans le document intitulé « Qu’est-ce que la galanterie ? » cf. Annexe 1)
Chaque groupe pourra, au choix :
- Tenter d’élaborer une définition de ce qu’a été la galanterie au XVIIe siècle, sous la forme d’une carte mentale par exemple.
- Répondre de façon argumentée à la question suivante : après la lecture des documents, qu’avez-vous appris sur la galanterie, et sur quoi avez-vous changé d’avis ? Cette dernière question a l’avantage de mettre l’accent sur l’écart entre ce qu’a été la galanterie au XVIIe siècle et nos représentations contemporaines, nécessairement réductrices lorsqu’elles sortent cet héritage culturel de son contexte d’émergence.
Retenons que :
- La galanterie est un « phénomène culturel », qui s’inscrit dans un processus de civilisation et de pacification des mœurs à une époque où la violence est très présente.
- Elle s’exprime dans les relations sociales mais aussi dans les arts.
- Elle est d’abord un art de plaire puis un art d’aimer, qui a permis l’élaboration d’une sociabilité nouvelle dans laquelle priment les égards pour l’autre. Elle peut mener à l’amour mais n’est pas réductible à la relation amoureuse.
- Dans la galanterie, les femmes « gagnent un accès à la parole » à la fois dans les relations sociales – la galanterie est indissociable de l’art de la conversation, dans laquelle les femmes sont considérées comme de véritables interlocutrices, comme des sujets actifs – mais aussi dans les œuvres littéraires.
Les ouvrages de Jennifer Tamas prennent le contre-pied de celles et ceux qui se réclament d’une galanterie à la française pour légitimer un libertinage et une forme de violence, mais aussi des féministes qui dénoncent la galanterie comme un leurre et un instrument de domination masculine. Elle se propose de repenser cet héritage culturel dans le contexte du XVIIe siècle, afin de montrer comment il a permis une relative émancipation des femmes. Il ne s’agit pas d’aborder avec les élèves les enjeux de ce débat contemporain, ni d’analyser le contexte polémique dans lequel Jennifer Tamas s’inscrit, mais plutôt de leur donner quelques clés afin de mieux comprendre le contexte culturel dans lequel la pièce de Corneille a vu le jour.
Les élèves pourront ensuite, au choix :
- 1- Se demander si l’univers galant favorise les malentendus, à commencer par le quiproquo inaugural.
Pour ce faire, les élèves relèveront dans la pièce de Corneille tout ce qui a trait à cet univers galant : des lieux de rencontre (Les Tuileries, la place Royale) aux divertissements galants (la collation, les billets échangés), en passant par l’art de la conversation (scènes de rencontre entre Dorante et Clarice et/ou Lucrèce), ou encore les thématiques du plaisir, de l’agrément et de la séduction. Ensuite, on leur demandera d’expliciter le lien entre cette culture galante et l’origine du quiproquo au cœur du Menteur. Si Dorante se trompe sur l’identité de Clarice et de Lucrèce (acte I, scène 4), c’est parce qu’il ne peut imaginer que la plus belle des deux soit celle qui s’est tue (v. 207-8). Celle qui maîtrise l’art de la conversation et sait faire preuve d’esprit est forcément, aux yeux de Dorante, celle qui a le plus de charme. Pour aider les élèves, on pourra attirer leur attention sur la différence d’appréciation du valet qui, lui, préfère la femme la plus réservée.
- 2- Réfléchir à la façon dont Le Menteur fait écho à cet univers galant, à partir d’un extrait de la pièce : les scènes 2 et 3 de l’acte I.
Diriez-vous que l’échange entre Clarice et Dorante (acte I scènes 2 et 3) peut être qualifié de galant ?
L’échange entre Clarice et Dorante fait la part belle à un art de plaire (Dorante multiplie les compliments à l’adresse de Clarice) qui pourra devenir un art d’aimer avec le temps. C’est d’ailleurs ce qu’envisage Clarice à la fin de la scène 2 : « Si votre cœur ainsi s’embrase en un moment, / Le mien ne sut jamais brûler si promptement ; Mais peut-être, à présent, que j’en suis avertie, / Le temps donnera place à plus de sympathie. » (v. 147-150). Le thème de la séduction amoureuse est très présent dans cet échange qui relève de l’art de la conversation où chaque personnage rivalise d’esprit, dans un débat pour savoir si une faveur obtenue par hasard vaut mieux que celle reçue parce qu’on l’a méritée. Clarice est envisagée comme une véritable interlocutrice, en témoigne la répartition équilibrée de la parole. Elle n’est pas seulement l’objet de la passion de Dorante, elle est aussi un sujet actif : elle sait se montrer audacieuse – elle initie l’échange en faisant mine de chuter – et espiègle : les vers 193 et 194 « Un cœur qui veut aimer et qui sait comme on aime, / N’en demande jamais licence qu’à soi-même » sonnent comme un encouragement malicieux.
Quelques propositions à destination des élèves des filières technologiques
- Le premier extrait de Peut-on encore être galant ? (cf. Annexe 1) pourrait faire l’objet d’une contraction de texte. Jennifer Tamas montre que la galanterie est un art de vivre qui s’est développé en réaction à la violence de la société d’Ancien Régime. Cependant, si elle a d’abord permis aux femmes d’occuper un rôle actif dans les échanges sociaux et dans la littérature, elle est devenue un instrument de la domination masculine. La femme galante a pu être perçue au XVIIe siècle comme un modèle de perfection féminine, dans l’usage, mais l’expression est devenue synonyme de « femme débauchée ». Cette évolution traduit un stéréotype de genre qui cantonne les femmes à la passivité. Pourtant, des autrices comme Madeline de Scudéry ont défendu une vision de la galanterie émancipatrice pour les femmes, dans laquelle elles pouvaient s’affirmer comme sujets.
- À l’issue de la première séance, les élèves pourraient également réfléchir à un sujet d’essai, en lien avec les idées développées dans le texte de Jennifer Tamas et avec la pièce de Corneille : la galanterie a-t-elle permis aux femmes de s’affirmer ou a-t-elle freiné leur émancipation ?
L’on pourra inviter les élèves à construire et à enrichir leur réflexion au fil des séances et des activités réalisées tout au long du parcours.
Activité 2 - La galanterie, un art de la feinte ?
C’est à cet art de plaire et à cet art d’aimer que Dorante entend s’initier au début de la pièce. Or, si le mensonge lui apparaît d’abord comme un moyen d’intégrer cet univers de la galanterie, mensonge et galanterie sont-ils indissociables ?
Pour réfléchir à cette question, intéressons-nous au « compliment » [10], que Françoise Poulet définit comme un « devoir de la vie sociale » en contexte galant, et plus précisément comme l’un des « devoirs de l’amant [11] ».
Relisons les scènes 2 et 3 de l’acte I : les élèves pourront identifier quelques-uns des compliments que Dorante adresse à Clarice lors de leur première rencontre aux Tuileries.
Les élèves travaillent en équipes de trois ou quatre.
CONSIGNE 1 : Lorsque Dorante fait un compliment, ment-il ? Où situer le compliment entre vérité et mensonge ?
Après un premier temps d’échange entre les élèves, on leur proposera d’enrichir leur réponse par la lecture des extraits des textes de Madeleine de Scudéry, de Delphine Denis et d’Alain Viala (cf. Annexe 2 - Document intitulé « Le compliment, un art de la feinte ? »)
Dans la mise en commun, on insistera sur :
- La rhétorique mensongère du compliment : hyperboles, métaphores convenues, … que l’on retrouve dans le discours de Dorante. Dans le compliment, « l’énonciation compte davantage que le contenu – conventionnel – de l’énoncé [12] ». Dans le compliment, on joue nécessairement un peu la comédie [13]. Le compliment utilise le mensonge comme « un détour nécessaire » pour créer du lien social et « permettre aux hommes et aux femmes de vivre en harmonie [14] ».
- Le lien entre l’art du compliment et la fiction. Les compliments sont des mensonges, mais des mensonges « sans malignité » parce qu’ils sont faits sans intention de tromper. L’étymologie du mot « fiction » (qui vient du latin fictio lui-même venant du verbe fingere qui signifie « façonner, imaginer, forger de toutes pièces ») rappelle sa parenté avec le mensonge. Comme la fiction, le compliment est un mensonge dont on n’est pas dupe.
CONSIGNE 2 : Diriez-vous que les mensonges de Dorante dans cet extrait du Menteur (Acte I scène 3, vers 174 à la fin de la scène) sont des mensonges « sans malignité » (pour reprendre l’expression de Herminius, l’un des personnages de Madeleine de Scudéry) ?
Les élèves pourront débattre de l’innocence des mensonges de Dorante : si les compliments sont des mensonges innocents, ceux de Dorante n’ont-ils vraiment aucune intention de tromper ? Sont-ils destinés à flatter Clarice ou sont-ils construits pour permettre à Dorante de paraître ce qu’il n’est pas ? Peut-on mettre sur le même plan tous les mensonges de Dorante ou doit-on distinguer les mensonges « sans malignité » des mensonges qui appellent une condamnation morale ? Est-ce qu’on pardonne davantage Dorante lorsqu’il cherche à flatter Clarice que lorsqu’il ment sur son passé de héros guerrier ? Dans quelle mesure Clarice accorde-t-elle du crédit à ce que lui dit Dorante ? Dorante a-t-il l’intention de la tromper ou seulement d’attirer son attention ? N’aurait-il pas pu pratiquer le compliment en s’épargnant certaines inventions (son passé de héros guerrier et d’amoureux transi par exemple) ? La mise en voix par les élèves ou l’analyse du jeu de l’acteur permettront également de distinguer différents degrés de sincérité ou de flagornerie dans les mensonges.
Si mes élèves ont eu spontanément envie de condamner le séducteur mythomane qu’est Dorante, l’activité aura permis de nuancer leur jugement en faisant émerger une réflexion sur la pratique du mensonge inhérente à la vie sociale. L’objectif n’est pas de trancher ces questions, mais plutôt d’initier cette réflexion chez les élèves.
Séance 2 - Une comédie galante dans laquelle le mensonge n’est pas l’apanage des hommes
– Initier chez les élèves une réflexion sur le rôle des personnages féminins dans Le Menteur en lien avec le thème du parcours
– Engager une réflexion sur la place des femmes dans la société aristocratique du XVIIe siècle
Compétences travaillées :
– Compétences de lecture et d’oral
– Capacité à développer une réflexion personnelle sur l’œuvre au programme
– Développer son esprit critique
Si le titre de la pièce focalise l’attention sur les mensonges de Dorante, force est de constater qu’il n’est pas le seul menteur de la pièce. Les personnages féminins du Menteur jouent aussi la comédie, mais les mensonges des personnages masculins et féminins répondent-ils aux mêmes enjeux et aux mêmes nécessités ?
Activité 1 - Simulation ou dissimulation ?
Dans sa conférence sur Le Menteur intitulée « La vie est un (men)songe [15] », Françoise Poulet introduit sa réflexion en distinguant simulation et dissimulation. S’appuyant sur l’introduction de l’ouvrage de Jean-Pierre Cavaillé, Dis/simulations. Religion, morale et politique au XVIIe siècle, elle souligne que cette distinction héritée de l’Antiquité informe la conception du mensonge au XVIIe siècle : « La dissimulation s’emploie à ne pas faire paraître ce qui est, et la simulation à produire l’apparence d’une chose qui n’est pas [16] . » Aussi dissimule-t-on ce qui est et simule-t-on ce qui n’est pas.
Les personnages du Menteur simulent-ils ou dissimulent-ils ?
Les élèves pourront repérer les mensonges relevant de la dissimulation et de la simulation dans la pièce de Corneille. Ce relevé pourra être formalisé dans un tableau. Chaque groupe travaillera sur un acte différent et pourra s’appuyer sur le texte de Corneille, mais aussi sur les carnets de lecture et les collectes de citations en lien avec le thème du mensonge.
À la fin de ce recensement, il apparaît que le mensonge n’est pas l’apanage de Dorante. Les femmes mentent également. Mais force est de constater que les stratégies diffèrent selon les personnages. Dorante d’une part, et Clarice, Lucrèce et Isabelle d’autre part, ne mentent pas de la même façon.
- À l’acte I, Dorante simule : il dit être un « grand foudre de guerre » et soupirer pour Clarice (qu’il prendra pour Lucrèce) depuis un an (acte I, scène 3). Il affirme avoir donné une collation pour une dame aimée (acte I, scène 5), dont il prétendra qu’elle est mariée (acte III, scène 1). À l’acte II, il simule un mariage forcé avec une certaine Orphise et les péripéties rocambolesques qui l’ont précédé (acte II, scène 5), et prétendra, à l’acte III scène 5, l’avoir inventé pour l’amour de Lucrèce (qu’il confond avec Clarice). À l’acte IV, il simule toujours, prétextant une grossesse imaginaire pour justifier l’absence de son épouse tout aussi imaginaire (acte IV, scène 4). Il feint également d’avoir tué Alcippe en duel (acte IV, scène 1). Enfin, à l’acte V, il simulera une forme de clairvoyance en prétendant avoir découvert le stratagème de Lucrèce et de Clarice de l’acte III scène 5 (acte V, scène 6). Dorante simule plus qu’il ne dissimule.
- À l’inverse, Clarice dissimule sa présence lors de l’entretien entre Dorante et son père (acte II scène 5), avec la complicité de Géronte. Sur les conseils d’Isabelle (acte II, scène 2), elle dissimule son identité en se faisant passer pour Lucrèce avec la complicité de cette dernière (acte III, scène 5). Lucrèce, de son côté, dissimule lorsqu’elle fait croire à Dorante, par l’entremise de Sabine, qu’elle n’a pas lu son billet (acte IV, scène 8 et acte V, scène 5). Enfin, l’on peut supposer que les deux femmes dissimulent leurs propres sentiments lorsqu’elles prétendent à l’acte IV scène 9 ne pas éprouver d’amour pour Dorante mais seulement de la « curiosité ». D’ailleurs, à l’acte V scène 6, Dorante observe que Lucrèce dissimule ses sentiments : « J’aime de ce courroux les principes cachés : / Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez. » (v. 1755-6). Ainsi, les personnages féminins sont plus prompts à dissimuler, à deux exceptions près : Clarice simule une chute à l’acte I scène 2, mais, ce faisant, dissimule-t-elle sans doute son désir de converser avec Dorante ; elle simule encore à l’acte III scène 5 lorsqu’elle prétend avoir fait venir Dorante sous ses fenêtres pour se moquer de lui et avoir déjà joué cette farce « à bien d’autres qu’à lui » (v. 1064), mais là encore elle dissimule ses véritables intentions et peut-être aussi le dépit qu’elle ressent.
Comment expliquer cette tendance pour Dorante à simuler, et pour les personnages féminins à dissimuler ?
Activité 2 - Les lois de la galanterie s’imposent-elles de la même façon aux hommes et aux femmes ?
La classe est divisée en deux groupes. Chaque groupe travaille sur une consigne différente, l’une est consacrée au personnage de Dorante, l’autre aux personnages féminins.
CONSIGNE 1 - Pourquoi Dorante simule-t-il ce qui n’est pas ?
Support :
– Acte I, scène 1 (v. 1 à 21)
– Acte I, scène 6 (v. 312 à 331)
Dorante simule un passé de guerrier héroïque parce qu’un héros qui a fait la guerre est à ses yeux plus séduisant qu’un jeune étudiant en droit : « Qu’un homme à paragraphe est un joli galant ! / On s’introduit bien mieux à titre de vaillant » (v. 331-332). Il craint de ne pas connaître les codes de cet univers galant qu’il prétend intégrer « Dis-moi comme en ce lieu l’on gouverne les dames ? » (v. 21) et de « sent[ir] l’écolier » (v. 8). Dorante utilise le mensonge pour se faire une place dans la société parisienne alors qu’il arrive de province. Le mensonge est une stratégie qui lui permet de vivre la vie du galant homme héroïque qu’il rêve de mener. Isabelle, à l’acte III scène 3, soulignera que dans le monde, Dorante n’est pas le seul à se construire dans le paraître, et justifiera ainsi ses premiers mensonges : « Dorante est-il le seul, qui, de jeune écolier, / Pour être mieux reçu s’érige en cavalier ? » (v. 859-860).
CONSIGNE 2 - Pourquoi les femmes du Menteur dissimulent-elles ce qui est ?
Supports :
– La didascalie qui ouvre l’acte I scène 2 « Clarice, faisant un faux pas et comme se laissant choir »
– L’acte II, scène 1
– L’acte IV, scène 8
À l’acte I scène 2, Clarice dissimule peut-être son intention d’aborder Dorante, car les lois de la galanterie qui imposent aux femmes réserve, pudeur et modestie le lui interdisent. En simulant sa chute, elle dissimule son initiative : elle adopte une stratégie oblique pour se faire aborder et engager la conversation.
Dans la scène 1 de l’acte II, Clarice refuse d’accepter immédiatement le mariage que Géronte lui propose car elle ne veut pas s’engager avec quelqu’un qu’elle ne connaît pas. C’est la crainte de perdre son honneur « Ce serait trop donner à discourir au monde » (v. 382) en recevant Dorante « en qualité d’amant » (v. 380) qui inspire à Clarice la volonté de dissimuler sa présence, « Trouvez donc un moyen de me le faire voir, / Sans m’exposer au blâme et manquer au devoir. » (v. 383-384). Dans la scène 2, elle va plus loin en insistant sur l’impossibilité de choisir un mari en le jugeant seulement sur son apparence. C’est pourquoi elle accepte la ruse d’Isabelle (dissimuler son identité) pour réduire le risque d’un mauvais choix.
C’est encore une fois la crainte de perdre son honneur qui pousse Lucrèce [17] à dissimuler son intérêt pour Dorante lorsqu’elle demande à Sabine de lui faire croire qu’elle a déchiré son billet (acte IV scène 8). Cette stratégie de la prudence lui permet de jouer le jeu galant sans engager son cœur « Donne-lui de l’espoir avec beaucoup de crainte ; / Et sache entre les deux toujours le modérer, / Sans m’engager à lui ni le désespérer. » (v. 1386-1388), avant d’être parfaitement certaine de pouvoir faire confiance à Dorante « Parce qu’il est grand fourbe, il faut que je m’assure » (v. 1381).
Lors de la mise en commun, on insistera sur la façon dont les règles galantes s’imposent de façon différente aux hommes et aux femmes :
- Dorante a peur de passer pour un écolier alors qu’il voudrait avoir l’air galant. Pour les femmes, à l’inverse, il est toujours périlleux de s’engager dans le jeu galant. Jennifer Tamas souligne d’ailleurs cette asymétrie en analysant l’évolution dans l’histoire des sens de l’adjectif « galant », selon qu’il est appliqué à un homme ou à une femme : « l’expression femme galante, qui pouvait autrefois représenter un modèle de perfection féminine, s’est […] réduit au sens de courtisane […] l’histoire littéraire a entériné l’idée qu’au masculin il désignait l’honnête homme alors qu’au féminin, il indiquait la femme débauchée. Cette asymétrie lexicale résulte d’un stéréotype de genre qui s’est construit sous nos yeux [18]. »
- Les personnages féminins ont peur de perdre leur honneur, alors que ce n’est jamais une question pour Dorante. Si Géronte lui rappelle que ses mensonges le font déroger au code d’honneur, Dorante ne craint pourtant pas de perdre son honneur en faisant la cour à la fausse puis à la vraie Lucrèce. D’ailleurs, dans un bon mot, il s’enorgueillit de redorer sa réputation lorsque Clarice fait allusion à son inconstance à l’acte III scène 5 : « Certes, vous m’allez mettre en crédit par la ville, / Mais en crédit si grand que j’en crains les jaloux. » (v. 982-983). Certes, le ton humoristique de la réplique empêche de la prendre au pied de la lettre, mais elle permet tout de même de prendre la mesure d’une certaine inégalité entre les hommes et les femmes.
- Privilégier les détours ou dissimuler apparaît pour les personnages féminins comme une nécessité, empêchées qu’elles sont d’exprimer directement leurs sentiments. Dorante n’est pas confronté à cette même exigence.
Activité 3 - L’échange galant, une joute à armes égales
Relisons la scène 2 de l’acte I du Menteur.
Cet échange galant ressemble-t-il davantage à un duo amoureux ou à un duel [19] ?
Les élèves ont spontanément été sensibles au duo amoureux. On choisit donc de centrer le propos qui suit sur l’affrontement qui sous-tend le dialogue pour qu’ils apprécient l’art de l’esquive et de la riposte dont fait preuve Clarice. Elle montre ainsi son esprit et s’engage dans la conversation comme on s’engage dans un combat. Delphine Denis décrit d’ailleurs l’échange galant comme une joute, dans laquelle le complimenteur doit faire preuve d’« adresse », de « délicatesse » et de « finesse », tandis que « le destinataire doit esquiver le compliment » car « l’accepter signifierait alors entrer délibérément dans un jeu amoureux de coquetterie peu compatible avec la « modestie » féminine si souvent mise en avant ». Et Delphine Denis d’ajouter : « Aussi les échanges complimenteurs font-ils figure de « passe d’armes », chacun devant attaquer ou se défendre, et faire la preuve de son adresse [20] ». Françoise Poulet reprend ces analyses pour interpréter les échanges amoureux dans certaines comédies de Corneille. Elle montre que « conformément aux règles de la conversation civile, c’est presque toujours l’amant […] qui est à l’initiative de l’« échange complimenteur » ». Le compliment est alors soit « accepté et validé » par une parole de remerciement, soit rejeté « comme une flatterie », mais bien plus souvent évité par un « art de l’esquive » : la destinataire du compliment peut alors « recourir à la raillerie honnête afin de rivaliser d’esprit avec son interlocuteur sans pour autant le dissuader de poursuivre [21]. » On peut trouver un exemple de cet art de l’esquive dans la deuxième réplique de Clarice de la scène 2 de l’acte I, ou encore dans la dernière réplique de la scène 3.
Joute, duel agonistique, ou « passe d’armes », les stratégies amoureuses des personnages dans Le Menteur s’apparentent aussi à des « jeux de stratégie », analysés par Flavie Kerautret comme des « réflexions tactiques » où « les personnages semblent effectuer leurs actions comme on avance ses pions dans une partie d’échecs [22] ». En témoigne le champ lexical du jeu omniprésent dans Le Menteur, que les élèves auront pu mettre en évidence dans leur collecte de citations [23].
Dans ce combat qu’est l’échange galant, personnages masculins et féminins sont-ils placés sur un pied d’égalité ?
Cette question fera l’objet d’un débat dans lequel les élèves pourront réinvestir tout ce qui aura été travaillé dans les activités précédentes. Les rôles seront répartis entre les élèves : meneur et meneuse de débat, débatteurs et débatteuses (les élèves pourront se relayer), rapporteurs et rapporteuses. Le compte-rendu du débat rédigé par quelques élèves pourra être partagé avec l’ensemble du groupe.
Certes, les femmes dans Le Menteur jouent un rôle actif dans l’échange galant et sont considérées comme de véritables interlocutrices. Corneille leur insuffle esprit et audace : notons l’audace de Clarice qui initie l’échange à l’acte I scène 2, son espièglerie à la fin de la scène 3 lorsqu’elle encourage Dorante à l’aimer à demi-mot ; Clarice, Lucrèce et Isabelle sont à l’initiative de stratégies qui font avancer l’intrigue et parviennent parfois à confondre le menteur. Cependant, c’est pratiquement toujours Dorante qui est à l’initiative du compliment alors que la marge de liberté des personnages féminins consiste seulement dans la manière de lui répondre. Elles sont en outre exposées au péril de perdre leur honneur et soumises à un devoir de réserve et de pudeur, ce qui n’est pas le cas de Dorante.
Séance 3 - (Re)donner la parole aux femmes
– Relire la pièce de Corneille en s’intéressant plus spécifiquement à la spécificité des situations de Clarice et de Lucrèce, et à leurs désirs.
– Étayer l’étude de la pièce par sa comparaison avec la mise en scène de Julia Vidit et s’interroger sur les choix de Julia Vidit et Guillaume Cayet dans leur adaptation du Menteur pour la scène [24].
Compétences travaillées :
– Compétences de lecture et d’écriture
– Développer son esprit critique
Activité 1 - « Êtes-vous aujourd’hui muettes toutes deux ? [25] »
Au dénouement (acte V scène 7), Clarice et Lucrèce restent muettes lorsqu’Alcippe et Dorante leur demandent de formuler leur consentement, avant de se soumettre à la volonté des pères.
Proposons aux élèves d’imaginer le discours des deux femmes si, dans d’autres circonstances [26], elles s’étaient senties libres de faire entendre leur voix et de choisir leur destin. Pour nourrir leur texte, les élèves reliront la scène 2 de l’acte II et la scène 9 de l’acte IV. Dans ces deux scènes, Clarice et Lucrèce évoquent des situations auxquelles sont confrontées les femmes lorsqu’il s’agit de s’engager dans le mariage. Cet exercice d’écriture créative peut être mené en binôme, chaque binôme choisit d’écrire le discours de Clarice ou celui de Lucrèce, ou encore d’imaginer un dialogue faisant intervenir les deux personnages. Les élèves choisissent librement d’écrire en vers, ou en prose.
Mes élèves ont réinvesti, dans leur texte, le refus de Clarice de « tout mettre au hasard » (v. 412) lorsqu’il s’agit de choisir un époux, sa vision du mariage comme une « chaîne, qui dure autant que notre vie, / Et qui devrait donner plus de peur que d’envie » (v. 417-418). Ils et elles ont également fait allusion au mariage avec Alcippe sans cesse différé, et à la façon dont Clarice a interprété ces « délais pour une résistance » (v. 433).
Certains ont développé le regret de Clarice d’être dans la nécessité de se marier car trop différer cette union l’exposerait au péril de perdre son honneur : « Chaque moment d’attente ôte de notre prix, / Et fille qui vieillit tombe dans le mépris : / C’est un nom glorieux qui se garde avec honte ; Sa défaite est fâcheuse à moins que d’être prompte ; Le temps n’est pas un Dieu qu’elle puisse braver, / Et son honneur se perd à le trop conserver. » (v. 435-440).
En s’appuyant sur la scène 9 de l’acte IV, les élèves ont mis l’accent sur la situation cruelle où les deux femmes se sont trouvées, dans la mesure où les différents malentendus et les revirements de Dorante ont malmené leurs sentiments : « De le croire à l’aimer la distance est petite : Qui fait croire ses feux fait croire son mérite ; / Ces deux points en amour se suivent de si près, / Que qui se croit aimée aime bientôt après. » (v. 1405-1410).
Les élèves ont enfin imaginé que Lucrèce refuse finalement Dorante parce qu’elle peut difficilement faire confiance à ce « fourbe » ; elle pourrait reprendre à son compte l’expression de Clarice « une étrange conquête » (v. 1394) pour qualifier sa situation. Il est également tout à fait possible d’imaginer que Lucrèce n’éprouve pas suffisamment d’inclination pour Dorante pour consentir à l’épouser : « Je fais de ce billet même chose à mon tour ; / Je l’ai pris, je l’ai lu, mais le tout sans amour : / Curiosité pure, avec dessein de rire » (v. 1423-1426). Sans doute Clarice et Lucrèce se mentent-elles à elles-mêmes dans cette scène, mais, dans cette activité, les élèves seraient libres d’imaginer un autre dénouement dans lequel le « non des femmes », pour reprendre l’expression de Jennifer Tamas, pourrait s’exprimer.
Cependant, les propositions des élèves dépassent parfois la simple question du mariage, pour explorer le désir féminin : un groupe d’élèves, par exemple, a imaginé une Clarice refusant de choisir entre ses deux amants : « Mon cœur, hélas ! se trouble aux feux de deux amours/ Si l’un me tient la nuit, l’autre éclaire mes jours. / Pourquoi faut-il choisir, mon âme est divisée. / Je refuse un destin où l’un doit s’effacer [27]. »
Activité 2 - Faire entendre des voix et des revendications féminines
Confrontons les textes écrits par les élèves dans l’activité précédente avec l’adaptation du Menteur par Julia Vidit et Guillaume Cayet. Nous travaillerons sur deux extraits du spectacle : l’adaptation de la scène 9 de l’acte IV, et le dénouement. Pour faciliter le travail de comparaison par les élèves, je propose, en annexe 3, une transposition du texte adapté pour la mise en scène. Une moitié de classe travaillera sur l’acte IV scène 9, l’autre moitié sur le dénouement. La consigne est identique pour les deux groupes : Diriez-vous que l’extrait de l’adaptation parvient à « faire dialoguer Corneille avec notre époque [28] » ?
Les élèves (Cf. Annexe 4 - Exemples de travaux d’élèves) pourront apprécier ce qui, dans la réécriture, traduit la volonté de rendre les personnages féminins plus présents et plus actifs. Guillaume Cayet et Julia Vidit portent sur les personnages féminins un regard qui traduit des préoccupations contemporaines :
- Le rôle des deux femmes s’enrichit et se complexifie : Clarice cherche la sincérité et affirme son désir de se marier par amour, quitte à enfreindre les conventions, ce qui se traduit par l’abandon de l’alexandrin. Lucrèce, dont le rôle a été fusionné avec celui de Sabine, devient aussi plus active. En se travestissant en « servitrice », elle a su duper Dorante. D’ailleurs la substitution du pronom de troisième personne par le « nous » dans « Nous n’avons fait jouer que des tours de passe-passe [29] » inclut les femmes et rend justice à leur capacité à intriguer. C’est Lucrèce qui semble triompher au dénouement en imposant sa volonté à Dorante : « Ne soyez pas rebelle à rentrer sous ma loi ».
- Les discours des deux femmes sont émaillés de préoccupations contemporaines et manifestent la réflexion des dramaturges sur le rôle et la place des personnages féminins dans le répertoire. Par exemple, Clarice souligne son désir de sortir du rôle auquel les « drame[s] masculin[s] » la cantonnent : « Nous sommes les arguments d’un drame masculin depuis trop longtemps. Je veux être moi-même, pour moi-même, en moi-même, avec quelqu’un. Quelqu’un. Et je ne m’offrirai pas dans cette robe trop serrée. » On retrouve au dénouement cette même préoccupation : « Je rentre dans ma maison, en attendant que le monde y entre. […] Si c’est le devoir d’une fille. Si c’est la tragédie d’un sexe. Si c’est la honte d’une époque. Mais un jour, je vous le dis, il faudra que vous payiez non pas pour ce que vous nous devez mais pour ce que nous n’avons jamais pris. » Par leur réécriture, les dramaturges envisagent pour les personnages féminins de cette comédie classique la possibilité de prendre « ce qu’[elles] n’[ont] jamais pris », et tentent de faire entendre leur voix et leur désir d’émancipation.
- Enfin, les élèves seront sans doute sensibles au glissement de l’alexandrin vers la prose, au mélange des niveaux de langue, qui font « dialoguer » les vers de Corneille avec une langue contemporaine. Clarice retire son corset qui l’« étouffe » en même temps qu’elle « quitte la convention du langage pour se faire entendre [30] ».
Les élèves pourront également commenter les choix de mise en scène qui traduisent cette volonté de faire dialoguer les époques, les costumes, par exemple, qui associent les corsets aux baskets ou pantalons de survêtement contemporains.
Conclusion
Ainsi, cette approche a invité les élèves à relire la pièce de Corneille, en portant un regard curieux et plus attentif sur les personnages féminins. En approfondissant leur réflexion sur le thème du parcours et en l’associant à une découverte de la culture galante au XVIIe siècle, ils ont mesuré combien les personnages féminins dans Le Menteur sont actifs et stratèges. Il est impossible de les réduire au statut de simples objets des désirs masculins. Corneille leur a insufflé audace, esprit et initiative, à une époque où la galanterie a favorisé, dans les couches sociales les plus privilégiées, une mixité entre les sexes, alors même qu’une égalité était impossible. Les élèves ont pu également, dans leurs travaux d’écriture créative et dans l’étude de la mise en scène de Julia Vidit, imaginer la possibilité d’offrir aux personnages féminins du Menteur un espace pour faire entendre leur voix et s’émanciper de la domination masculine.