Les Déferlantes de Claudie Gallay

, par BERNOLLE Marie-Anne, Rattachée à la DAFOR , Chargée de mission pour l’Inspection de Lettres

Nous sommes souvent timides face au roman contemporain. Cet article, s’il propose une réflexion sur le parti pédagogique que l’on peut en tirer, est d’abord un article d’humeur après avoir fermé la dernière page d’un roman qui a su tenir en haleine, émouvoir et susciter une foultitude d’idées d’exploitation.

Trois bonnes raisons pour étudier Les Déferlantes en 1ère

Il s’agit certes d’un roman assez long (539 pages) mais guère plus que l’Education sentimentale, Madame Bovary ou Un Roi sans divertissement qui sont souvent choisis. Il est sûr qu’un tel roman ne conviendra pas à toutes les classes.

Mais des atouts pour plaire aux lycéens :

  • Un véritable « phrasé ». Une syntaxe saccadée. Une langue crue, parfois. Contemporaine, en un mot, qui peut séduire les lycéens auxquels une langue classique semble parfois surannée, étrange, étrangère même.
  • Des thèmes universels traités de façon originale et avec doigté, tels que chacun puisse se sentir concerné : la mort et la vie ; ses bonheurs et ses drames ; la haine et le pardon ; les espoirs et la désespérance.
  • La diversité des destins entremêlés et des âmes qui s’entrecroisent offre des entrées dans le roman suffisamment nombreuses pour que la majorité des élèves trouvent de quoi s’identifier et se sentir concernés. Un lourd secret plane sur ce bout du monde, un mystère bien gardé par la romancière, qui tiendra les curieux et les adeptes de suspens en haleine jusqu’au bout. Les esprits romantiques se laisseront prendre au récit de la narratrice que le lecteur sent profondément meurtrie sans savoir pourquoi et aimeront devenir insensiblement l’oreille tendue à l’âme blessée qui se dévoile à demi-mot. La vieille confite de rancœur rancie, la folle drapée de noir attendant que la mer rende ses morts, l’artiste enfiévré emporté par la rage créatrice, l’homme taciturne de retour sur les lieux du drame à la recherche d’une réponse qu’on ne veut ni ne peut lui donner, le simplet du village, amoureux sans espoir, adonné à ses marottes et rêvant de prendre la mer ... autant de figures hautes en couleur qui sauront séduire les uns et les autres.

Approfondir la connaissance du genre narratif

La structure narrative du roman est complexe et inventive. Se superposent plusieurs systèmes narratifs qui font la subtilité et la richesse du roman.

  • Le roman se présente comme un récit à la première personne, pris en charge par une narratrice intradiégétique qui fait partie des habitants de La Hague. Le lecteur partage ainsi la vie des personnages au Cap de la Hague : Lili et son café restaurant, Théo qui vit entouré de ses chats, seul dans sa maison, Morgane et son frère Raphaël bravant les éléments dans leur maison - La Griffue - battue par les flots.
  • Pourtant, la narratrice porte sur les gens qui l’entourent un regard extérieur, d’observatrice. Enfermée dans le drame qui l’habite, elle est comme à distance. Elle se fait ainsi narratrice omnisciente des destins qui se sont joués et se jouent sur ce petit bout de terre battu par les vents et les embruns. Le lecteur, placé à ses côté, voit, vit, découvre le drame qui a eu lieu, le drame silencieux qui se joue encore.
  • La narratrice poursuit parallèlement un dialogue avec l’Absent à qui elle s’adresse à la deuxième personne du singulier. C’est au gré de se dialogue, qui dans les faits n’est jamais qu’un monologue intérieur, que le lecteur comprend petit à petit pourquoi elle s’est comme enterrée au bout du monde, passant sa vie à compter les oiseaux.

La construction des personnages

Ce roman nous a paru particulièrement intéressant pour l’objet d’étude de première « le roman et ses personnages ». En effet, Claudie Gallay joue magistralement des ressorts du genre narratif pour aider à la construction de ses personnages.

  • La meilleure preuve en est la manière dont prend forme ce personnage particulier qu’est l’Absent. Claudie Gallay sait le rendre lourdement présent dans l’absence. Elle s’appuie en effet sur le dialogue que la narratrice entretient avec lui, du fond de sa solitude et de sa détresse, pour lui conférer réalité, pour lui donner de l’épaisseur.
  • Certains se sont déjà construits, ont choisi leur destin et sont là en contre-point pour souligner l’errance des autres, leur servir de point de repère : Monsieur Anselme, Michel.
  • D’autres camperont dans leur refus ou leur impossibilité à bouger. C’est alors leur entêtement qui se confirme, les raisons de leur immobilisme qui émergent peu à peu du récit : Lili, la Mère ...
  • Comment enfin Morgane, Lambert, Raphaël, Théo évoluent, se transforment, échappent au silence, font leur deuil, se reconstruisent, se libèrent, prennent le parti de la vie, voilà ce qui occupe le lecteur.

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