Biographie : Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste

, par BERNOLLE Marie-Anne, détachée à la DANE, chargée de conception de contenus pour la e-formation

Il s’agit ici de notes de lecture personnelles prises à partir de la biographie de Primo Levi réalisée par Myriam Anissimov :
Myriam ANISSIMOV Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, Paris, JC Lattès, 1997. (698p.)

Introduction et prologue

L’introduction s’ouvre sur le suicide de Primo Levi le 11 Avril 1987. Myriam Anissimov ne se donne pas pour objectif, dans sa biographie, de comprendre et d’éclairer ce geste ; elle rappelle du reste dans le prologue qui suit (p.18) que Levi avait écrit que « le suicide admet une nébuleuse d’explications ». Elle ajoute qu’"Il n’a pas laissé de message ; il serait donc superflu d’énumérer les raisons supposées qu’il avait de choisir la mort, cette mort-là".

Mais ouvrir la biographie sur ce geste, c’est mettre en lumière des facettes essentielles de l’écrivain que fut Primo Levi.
Myriam Anissimov rappelle d’une part le concert qui s’éleva à la mort de Levi pour célébrer le travail de mémoire qu’il fit tout au long de sa vie, notamment à travers ses oeuvres. Nilde Iotti, présidente de la Chambre des Députés, salue ainsi la mort de Primo Levi (cf. p. 13) : « Nous devons considérer la mort tragique de Primo Levi comme un signe extrême de l’inoubliable crime contre l’homme et la civilisation humaine que constitue le génocide nazi .(...) »
L’auteur note d’autre part que la reconnaissance de Levi comme écrivain est essentiellement posthume : « On ne commença à s’intéresser à lui qu’après sa mort, et depuis son audience ne fait que croître » (p. 17).

Elle insiste par suite sur ce qui fait la spécificité de Levi. Elle note que son témoignage n’apporte rien qui n’ait été dit ou montré ailleurs et autrement.
« Son originalité résidait dans sa manière d’écrire. Un style qu’il avait acquis dans les laboratoires de chimie où la précision, la concision sont de rigueur, et le lyrisme, la véhémence exclus. On a découvert en Primo Levi un moraliste à l’esprit et à l’humour subtils » (p. 18).

Première partie

Chapitre I. Corso Re Umberto

Cette avenue qui quadrille le quartier élégant de la Crocetta est pour l’auteur l’occasion d’évoquer les origines sociales de Primo Levi. Il est né d’une famille bourgeoise juive assimilée. Levi vécut son appartenance juive d’abord sur le mode de la différence que ses condisciples chrétiens lui prêtaient. Comme il l’a écrit dans Le système périodique : « Un juif est quelqu’un de circoncis, qui ne fête pas Noël et ne mange pas de porc » (p.29).
Ce sont les lois raciales, entrées en vigueur en Italie en octobre 1938, qui lui firent prendre conscience de sa judéité.

A l’ombre du suicide qui plane sur le début de cette biographie revient une question lancinante. Et Auschwitz ? Quelle responsabilité dans tout cela ? Myriam Anissimov repousse l’idée que Levi se soit suicidé à cause de la Shoah, comme ce fut le cas pour Jean Améry. Elle rappelle ces propos de Levi : « Auschwitz m’a marqué mais ne m’a pas ôté le désir de vivre. Au contraire, cette expérience a accru mon désir, elle a donné un but à ma vie, celui de témoigner, afin qu’une chose pareille n’arrive plus jamais. » (p. 28)

Quand on lui demanda si après Auschwitz il avait encore confiance en l’homme il répondit : « Je l’ai toujours eue intuitivement et d’une manière congénitale. Le camp n’est pas arrivé à la détruire. Cela ne signifie pas qu’il faut avoir confiance dans tous les hommes inconditionnellement, ni qu’il faille se défier totalement de certains d’entre eux. Partir de la confiance pour aborder l’absence de confiance me semble un bon point de départ. Il vaut mieux partir avec un sentiment de confiance au risque de se tromper. Je préfère cet a priori au désespoir et au pessimisme. C’est un pari. L’optimisme aussi est un pari. L’optimisme, bien qu’irrationnel, me semble une façon de partir d’un bon pied, même s’il s’avère qu’on s’est trompé » (p. 29).

Chapitre II. Une enfance juive sous le fascisme

Point n’est besoin - et Myriam Anissimov ne le fait pas - de suivre l’enfance de Primo pas à pas. L’auteur fait ressortir les traits saillants, au gré d’évocations et d’anecdotes. Ce sont ceux-là que nous nous attachons à retenir. Primo Levi a vécu tout sa vie, Corso Re Umberto, dans la maison familiale qu’il n’a jamais quittée, sinon pendant cette année d’internement à Auschwitz et les mois d’errance à travers l’Europe de l’Est et la Russie blanche qui s’en sont suivis. Il y est né le 31 Juillet 1919 et mort tragiquement, en se jetant dans la cage d’escalier, le 11 Avril 1987.

Une figure ressort d’abord de l’enfance de Primo levi, celle de la grand-mère maternelle Adelina Luzzati chez laquelle les cousins prenaient le goûter au sortir de l’école. A cette époque est aussi attachée la cousine Giulia qui partageait les jeux et les promenades de Primo.
Plus en demi-teinte, la grand-mère paternelle Malia : Primo lui rendait visite avec son père. L’entrevue était austère, brève, semblait être presque une gêne pour la grand-mère. Il lui a consacré plusieurs pages dans ses oeuvres et Myriam Anissimov nous en fait un portrait p.36, briseuse de coeur dans sa jeunesse, devenue avare et suspicieuse en vieillissant, peu douée semble-t-il pour les sentiments.

Autre figure importante, le père de Primo Levi, Cesare, lui-même ingénieur pour la Ganz dès avant la première guerre mondiale et ce jusqu’en 1942, date de sa mort. Le dialogue semble avoir été rare avec ce père, peut-être à cause de la différence d’âge. Mais les annales familiales - quelques bribes racontées par Primo Levi lui-même dans ses oeuvres mais surtout dans ses interviews, les confidences de la cousine Giulia ... - fourmillent d’anecdotes le concernant :

  • la rivalité avec ses deux frères (p. 38) jusqu’à âge adulte pour l’achat de livres chez les bouquinistes de la ville (il lisait toujours trois livres en même temps et Primo Levi dit avoir été élevé dans les livres, la lecture étant toujours apparue dans la famille comme une occupation naturelle et saine pour remplir les espaces libres).
  • la tranche de jambon achetée en cachette le dimanche (p. 42), dévorée goulûment et génératrice ensuite de remords. La famille de Primo Levi était juive, mais Levi s’est toujours présenté comme un juif assimilé, c’est-à-dire dont le sentiment d’être juif restait présent ( il a fait à treize ans sa bar-mitsva cf. p.50, plus par usage que par conviction profonde), mais la pratique religieuse et le sens de ses pratiques s’étant comme dilués dans le temps. Myriam Anissimov résume ainsi en parlant de Cesare Levi : « N’ayant en tout cas, pas perdu la mémoire de ses origines, il lui arrivait de transgresser la loi mosaïque (...) » (p.44).

Cesare laisse l’image d’un bon père, d’un bon mari, citadin en diable, mais faisant tous les jours, pendant les mois d’été, la navette entre Turin où il travaillait et la campagne turinoise où la petite famille prenait ses quartiers pour le temps des vacances.
Il était hostile au fascisme, mais plus parce qu’il trouvait instinctivement le rituel qui s’y attachait ridicule et risible que par profonde conviction politique.
C’était un homme cultivé, croyant aux Lumières, fréquentant assidûment Herlitzka, Mosso, Lombroso (p.42). L’auteur le décrit pour finir comme un « homme paisible, autodidacte, bibliophile, passionné par le progrès des sciences (...) » (p. 44).

Dans des entretiens avec Tullio Regge (cf. p. 37), Primo Levi raconte l’importance que son père a eu sur ses choix ultérieurs : son goût pour les sciences, la chimie, son goût des livres, sa passion pour l’étymologie éveillée par le contacte quotidien avec ce dialecte hybride fait d’italien et d’hébreu que pratiquait encore sa mère Ester.

De cette période, on retiendra enfin un rapide portrait de Primo Levi : garçonnet fragile, timide et réservé, sérieux dont le jeu favori étaient les échecs, bon élève, non dénué d’humour et de malice néanmoins.
« De 6 à 11 ans (1925-1930), Primo Levi a fréquenté l’école primaire de la Via Massena (...) » (p. 48). Après une année de leçons à domicile pour épargner sa santé fragile, il rentre en 1934 au lycée Massimo d’Azeglio, lycée où fait ses études toute la bourgeoisie éclairée turinoise. Le corps enseignant ayant été fortement épuré par les fascistes, puisque tous ceux qui n’ont pas fait serment de fidélité au fascisme en 1931 en ont été écartés, Primo Levi garde rancoeur contre ce savoir édulcoré que lui ont fait ingurgiter les serviteurs du régime. A même époque, le père de Primo Levi, sans convictions, s’est inscrit au parti pour garantir ses conditions de vie bourgeoises, se pliant au rituel fasciste (port de la chemie noire) dans les limites de la nécessité, pour ne pas se faire remarquer.

Myriam Anissimov reprend ensuite les étapes de la montée et de l’installation du fascisme en Italie, comme pour faire apparaître comment la maturation de Primo Levi est indissociable de la montée du Fascisme. L’un et l’autre se sont faits concomitamment.
Primo Levi est né en 1919 au moment où Mussolini devient nationaliste, après avoir été proche du syndicalisme révolutionnaire en 1914, et interventionniste de gauche entre 1914 et 1918 (cf. p. 53).
En Octobre 1922, Mussolini accède au pouvoir après la Marche sur Rome. Rentre dans son premier gouvernement, Gentile, bête noire de Levi dès ses années de lycée à partir de 1934. Levi est revenu à plusieurs reprises sur son sentiment de complot : « Notre sentiment était fondé. Le complot existait bel et bien. C’était la conjuration des gentiliens »(p.55). Il regrettait notamment que les sciences fussent mises à l’écart, considérées comme une matière secondaire, ne pouvant être matière de culture. Il refusait qu’on parlât de deux cultures différentes et étrangères l’une à l’autre : « pour lui il était délà clair qu’il n’existait qu’une seule culture » (p. 59). Il était d’ores et déjà convaincu que la vérité se trouvait dans les sciences. Dès quatorze ans, Primo Levi décida qu’il serait chimiste.

L’auteur évoque aussi, dès ces années, l’importance pour Primo Levi des promenades à la montagne et de l’escalade, excursions autour desquelles va se construire le petit groupe de jeunes gens antifascistes qui vaudra à Levi son arrestation.

En 1937, Primo Levi s’apprête à entrer à l’université et s’inscrit à l’Institut de Chimie. Le Fascisme et ses lois n’ont encore eu que peu d’incidence sur Primo Levi, sur sa vie, sur sa conscience, sinon ce sentiment confus que le système scolaire qui lui est imposé ne lui convient pas et l’écarte d’une vérité qu’il sent intimement.

Chapitre III. L’institut de chimie

De 1937 à Juillet 1941, date à laquelle Primo Levi obtient son doctorat de chimie avec mention et les félicitations du jury, s’écoulent donc les années de formation sur fond de fascisme et d’antisémitisme, mais sans que l’influence s’en fasse terriblement sentir sur Primo Levi.

Certes, plus la politique antisémite s’affirme en Italie, plus Primo Levi est mis à l’écart à l’Institut, mais sans qu’il ait non plus rencontré une animosité particulière. Certes, les professeurs ne se précipitent pas pour se proposer comme directeur de thèse, mais il trouvera un professeur de l’Institut de physique, Dallaporta, antifasciste, qui lui proposera un sujet à la frontière entre la physique et la chimie pour lui permettre de faire son doctorat de chimie, sortira pour lui les livres nécessaires à la bibliothèque à laquelle Levi, en tant que juif, n’avait pas accès et laissera à sa disposition le laboratoire de physique pour qu’il y fasse ses expériences.

On retiendra de cette époque la bande d’amis à laquelle appartient Primo Levi : Alberto Salmoni, Bianca guidetti Serra, Sandro Delmastro, Eugenio Gentili Tedeschi. Leur vie amicale semble baigner dans une certaine insouciance, à l’image de l’insouciance et la douce inconscience face au danger qui monte dans laquelle restera la communauté juive italienne en général, et turinoise en ce qui nous concerne. Leurs années d’étude s’écouleront au rythme des examens et des longues randonnées le week-end pour se confronter aux différents cols et monts peu éloignés de Turin. L’escalade sera néanmoins une école de patience, d’obstination, d’endurance selon les propres termes de Levi.

D’une part, il est vrai qu’entre 1934 et 1937, la politique antisémite de Mussolini fut très hésitante et soumise à des changements aussi brutaux que radicaux. Elle dépendait en fait de ses intérêts en matière de politique étrangère. En mars 34, la presse fasciste déclenche une campagne antisioniste (cf. p. 79) : « Antifasciste égale antipatriote, égale sioniste, égale juif ». Mais Mussolini n’apprécie pas que Hitler s’intéresse aux minorités allemandes en Autriche et dans le nord de l’Italie et le 25 Juillet 1934, lorsque le chancelier autrichien Dolfuss est assassiné, il place ses troupes à la frontière. Parallèlement, Mussolini renonce à sa politique antisioniste. Il faudra attendre 1938 et les lois raciales pour que la politique antisémite reparte de plus belle : cela répond aussi à une stratégie de politique extérieure , Mussolini veut consolider son alliance avec l’Allemagne et donner plus de crédibilité à l’axe Rome-Berlin.

D’autre part, la politique antisémiste va de fait se durcir de plus en plus à partir de 38. L’adoption des lois raciales est accompagnée d’une vaste campagne d’opinion. Le 14 Juillet 1938 est publié le Manifesto degli scienziati razzisti ("Manifeste des scientifiques racistes") affirmant que « la population de l’Italie d’aujourd’hui est d’origine aryenne. Il existe une race italienne pure. Les juifs n’y appartiennent pas » (p. 82). Le 18 Septembre 1938, Mussolini déclarera : « Parce que l’histoire enseigne que les empires se conquièrent avec les armes, mais se conservent avec le prestige. Pour le prestige, il faut une claire et sévère conscience raciale qui s’établit non seulement dans les différences mais dans la supériorité extrêmement nette » (p. 83). Selon les lois raciales adoptées, les enfants juifs sont exclus des écoles de l’enseignement ; la définition de qui est juif est en Italie extrêmement large : est juif tout individu ayant 50 % de sang juif, les juifs naturalisés après 1919 redeviennent des étrangers, les mariages entre juifs et non juifs sont désormais interdits. Viendront s’ajouter des décrets excluant les juifs de l’armée, de la fonction publique, puis des banques, des compagnies d’assurance, de toute l’administration ; le montant des bien mobiliers pouvant être détenus par des juifs sera limité ; sera aussi interdite la possession d’une entreprise de plus de 100 salariés. Le notariat sera ensuite interdit ...etc...
Mais parallèlement, émigreront en Italie des milliers de Juifs fuyant l’Allemagne et les territoires occupés par Hitler. Le gouvernement « aryanisera » de façon arbitraire près des deux tiers des juifs le demandant. Nombre de fonctionnaires fermaient volontiers les yeux ou se refusaient à appliquer les lois raciales. La population qui avait facilement accepté les campagnes de diffamation antisémite comprendra en revanche mal que l’on s’en prenne à la communauté juive italienne, comme il a été déjà dit, fortement intégrée. Elle aidera donc les juifs italiens à se cacher et à contourner les lois. Si les enfants juifs étaient exclus des écoles, les juifs furent autorisés à créer leurs propres centres de formation. Celui de Turin notamment fonctionna fort bien et fut une pépinière d’esprits brillants (cf. p. 90). Il fut dirigé par Giuseppe Morpurgo dont Primo Levi épousera la fille, Lucia, à son retour d’Auschwitz.

Le retentissement de ces lois raciales sera grand dans une communauté juive émancipée et se sentant intégrée (cf. p. 90) ; mais parallèlement, jusque dans les années 42-43, jamais ils n’arriveront à se considérer véritablement en danger, en danger de mort, comme ailleurs... Ainsi, en 38, le père de Primo Levi rassure sa famille en faisant confiance à l’appui du Vatican et de l’Eglise. Il mourra en 42 sans avoir conscience du véritable danger qui menaçait et Primo Levi s’est félicité qu’il soit mort à cette date, disant qu’il n’aurait supporté la suite des événements, qu’il ne pouvait concevoir.

« Le 6 Mai 1942, tous les Juifs âgés de dix-huit à cinquante ans - y compris les exemptés - devaient aller s’inscrire pour effectuer des travaux forcés. Peu avant la chute de Mussolini, 517 personnes obtempérèrent, 2 410 reçurent des dispenses temporaires, 1 301, des dispenses permanentes. Sur les 11 806 personnes restantes, seules 2 038 travaillèrent effectivement. Telle était la situation, mais personne ici, ne songeait encore à une menace mortelle imminente » (cf. p. 114).

La prise de conscience politique de Primo Levi va donc se faire doucement. Mais tout au long de ces années il croisera et évoluera à côté de grands résistants antifascistes, à l’école hébraïque de Turin et en la personne d’Emanuele Artom, par exemple, qui rejoignit la clandestinité le 8 Septembre 43 et organisa les bandes de partisans au sein de Justice et Liberté. Mais, à cette époque, les antifascistes ne semblent pas avoir cherché à recruter, même parmi les jeunes juifs de l’école hébraïque déjà mis au ban de la société civile italienne.

Son appartenance à la race juive lui vaut néanmoins des difficultés pour trouver du travail après l’obtention de son doctorat.
Sur la recommandation de l’assistant du professeur de l’Institut de Chimie où il a fait ses études, il trouve un premier emploi dans une mine afin de faire des analyses pour tester si le nickel contenu est en quantité exploitable.
Puis, alors qu’il conclut à une impossibilité d’exploiter le nickel, il trouva un second emploi dans la firme pharmaceutique Wander, à Milan, grâce à la recommandation d’une ancienne condisciple Giulia Vineis.

Chapitre IV. A l’heure des lois raciales et de l’occupation nazie

Primo Levi retrouve à Milan sa cousine germaine Ada della Torre. Ils sont en fait sept amis à se réunir régulièrement, tous venus à Milan où il est plus facile de trouver du travail et de passer inaperçu en étant juif (cf. p.118 sq.). Ils s’intéressent au spiritisme, à la graphologie, tâtent de la poésie, tendent à vivre finalement normalement et, presque dans une certaine insouciance ; ils profitent des week-end pour faire des escapades en montagne, l’escalade toujours. Les uns et les autres n’avaient pas une conscience profonde et intime d’être juifs. Primo Levi écrit assez joliment : « On s’est réveillés juifs un matin » (cf. cit. p. 122 : « Nous étions laïcs jusqu’au moment où ont été promulguées les lois raciales ; le judaïsme ne nous intéressait pas. On s’est réveillés juifs un matin. Nous n’étions pas préparés politiquement. Nous ne savions que faire. »).

La guerre se rapprochant de l’Italie [Débarquement allié en Afrique du Nord le 8 Novembre 1942, Capitulation de Von Paulus le 23 Janvier 1943], la bande établit des contacts avec ceux qui dans la clandestinité essayaient de résister au fascisme.

Un rapide historique de la résistance au fascisme en Italie (cf. p. 73 sq.) :
- La résistance au Fascisme se constitue dès 1921, un peu avant la Marche sur Rome. Elle est constituée de forces luttant de l’intérieur et de forces luttant de l’extérieur, les « fuorusciti », qui s’appuient sur les émigrés italiens, notamment en France.
- La force antifasciste la plus efficace à l’époque est le PCI qui engage la lutte à partir de 1922 et passe à la clandestinité en 1924.
- Parallèlement, a vu le jour un mouvement antifasciste qui se veut en dehors des partis, Giustizia e Libertà. Les membres en sont, pour la plupart, de jeunes intellectuels socialisants, mais antimarxistes ; ils « préconisaient la Révolution libérale qui combinait le pluralisme des partis avec les objectifs sociaux et économiques du socialisme » (cf. p. 75). Parmi les grands noms à retenir : les frères Rosselli, Carlo Levi, Leone Ginzburg, Sion Segre Amar, Hugo Sacerdote, Emanuele Artom. Les uns et les autres furent poursuivis dans les années 1925 par la police fasciste, arrêtés, mis en résidance surveillée pour certains.
- En 1929, autour de Carlo Rosselli qui s’est évadé, se reconstitue le groupe Giustizia e Libertà, sur de nouvelles bases, à Paris, organisation républicaine à laquelle on adhère individuellement. « Son but est de restructurer l’Italie autour de trois idées : liberté, république, justice sociale, conformes aux théories de la Révolution libérale de Piero Gobetti » (cf. p.76). Un certain nombre d’attentats individuels sont perpétrés. Mais le 30 Octobre 1930, les principaux dirigeants sont arrêtés, saufs les représentants du groupe turinois, constitué d’intellectuels. Turin devient alors la capitale antifasciste avec Benedetto Croce.
- Le groupe finit par fusionner avec l’opposition politique au fascisme la « Concentration antifasciste ». Parallèlement, Rosselli réaffirme néanmoins la particularité des objectifs de Giustizia e Libertà qui devient à partir de 1932 un groupe un peu confidentiel composé d’intellectuels amis de Carlo Rosselli.
- En 1935, la répression contre l’antifascisme est rude. Nombreuses furent les arrestations : Sion Segre Amar, Leone Ginzburg, Carlo Levi ..., ainsi que les rédacteurs de la revue antifasciste La Cultura Gino et Alberto Levi, Cesare Pavese, Giulio Enaudi ...
- En 1936, Rosselli constitue une unité « la colonne italienne » pour aller se battre en Espagne.
- En 1939, les frères Rosselli sont assassinés. A la veille de la guerre, le groupe ne comprend plus qu’un état major d’exilés, hors d’Italie depuis quinze ou vingt ans.
- En 1941 est fondé le parti d’Azione, dont les membres sont Mario Levi, Norberto Bobbio, Leone Ginzburg, Carlo Levi. Un certain nombre d’entre eux mourront sous la torture. Les membres du groupe fourniront néanmoins le ferment de la résistance armée des années 1944-1945.

Ainsi, le 10 Juillet 1943, les Américains et les Anglais débarquent en Sicile. Le 25 Juillet Mussolini est déposé, dans la liesse générale. Pendant les 55 jours du ministère Badoglio, les juifs cherchent à intervenir mais les fichiers des juifs et les fichiers des partisans de Giustizia e libertà ne seront pas détruits et tomberont aux mains des nazis à partir du 8 Septembre 1943.

En Août, la bande d’amis part néanmoins en vacances à la montagne.

Et Primo Levi raconte dans Le Système périodique : « Vint le 8 septembre, le serpent vert-de-gris des divisions nazies dans les rues de Milan et de Turin, le réveil brutal : la comédie était finie, l’Italie était un pays occupé, comme la Pologne, comme la Yougoslavie, comme la Norvège » (cf. cit. p. 132).

Le 9 Septembre, en suivant la résolution de Guido Bachi, les sept amis font tous le même choix : le maquis, la montagne. Primo Levi, Vanda Maestro et Luciana Nissim rejoignent Guido Bachi dans la vallée de l’Aoste, près de Brusson ; ils y constituent un petit groupe de 11, mal armé, non entrainé et peu organisé. Après infiltration du groupe par des traitres et dénonciation, ils seront arrêtés le 13 Décembre 1943. Tandis que Guido Bachi est transféré à la prison et s’en sortira plutôt bien, Vanda, Luciana et Primo, parce que juifs, sont acheminés par le train au camp de transit de Carpi Fossoli, à côté de Modène.

Chapitre V. De la montagne à Fossoli di Carpi

Primo Levi, Vanda Maestro et Luciana Nissim, arrêtés ensemble et séparés pendant leur détention, se retrouvèrent dans le train qui les amenait au camp de Fossoli di Carpi, à côté de Modène, fin Janvier 1944. Le régime y fut doux tant que le camp fut sous commandement italien : courrier, colis de vivres et de vêtements étaient permis. Mais tout changea au printemps 44 lorsque le camp passa sous commandement allemand, en la personne de Karl Tito.

Le camp fut créé par les italiens en Décembre 1943. Le camp était vide mais prêt à fonctionner. Le camp était divisé en deux pour recevoir d’une part les prisonniers politiques et de droit commun et d’autres part les juifs. Des familles entières y furent internées. Quand Primo Levi y arriva, il y avait 150 juifs. En quelques semaines, le nombre de juifs arrêtés et internés monta à 600.

C’est à Fossoli que Primo Levi fit la rencontre de Leonardo De Benedetti, jeune médecin, qu’il retrouvera tout au long de sa détention et avec lequel il restera ami.

Au début, ils étaient déjà entassés en surnombre dans les baraquements (200 dans des baraquements faits pour recevoir 80 personnes), la nourriture était insuffisante, mais il était encore possible de se procurer de la nourriture auprès des paysans en la payant, il était permis de lire et d’envoyer du courrier. Levi écrivit du reste de Fossoli à Nicola Dallaporta.

Mais, progressivement, les conditions empirèrent jusqu’au moment où les allemands contrôlèrent totalement le camp. Courrier et colis furent interdits. Les juifs furent divisés en « juifs purs », destinés à l’extermination imminente et « Mischlinge » ou demi-juifs qui furent réquisitionnés pour les travaux administratifs - préparer notamment la déportation des autres.

Quand le camp passa exclusivement sous commandement allemand, Primo Levi et ses deux amies ne se firent plus d’illusions sur leur devenir. Ils avaient appris en discutant avec des juifs polonais et croates ce qui se passait à l’Est de l’Europe.

De fait, le 21 Février 1944 fut annoncé que tous les juifs du camp seraient déportés le lendemain. On leur demanda de se préparer pour un voyage de 15 jours en prévoyant des vêtements chauds, de l’or et des joyaux ... (cf. p. 150).

Pendant la nuit de veille qui précéda le départ, pour la première fois, Primo Levi semble avoir éprouvé ce sentiment d’appartenance au peuple juif qui lui était plus ou moins étranger, ou qui restait chez lui une abstraction.

Le 22 Février 1944, ils furent transférés à la gare par car, puis entassés dans des wagons à bestiaux. C’était le premier convoi de la mort qui partait de Fossoli di Carpi. Ils partirent avec des vivres mais sans eaux, ni récipients, ni de quoi fabriquer de latrines : la présence de tout cela avait semblé évidente au chef de camp juif qui avait dû préparer le voyage.

Les 650 Juifs furent entassés dans des wagons fermés de l’extérieur et plombés. Ils durent restés accroupis, sans eaux, sans commodités, le temps que dura le voyage, 4 jours : Fossoli, Vérone, Trente, Balzano, le col du Brenner, puis la vallée de l’Inn, Innsbruck, Salzbourg, Vienne, le frontière tchèque, Ostrawa, puis la Pologne. (Pour les détails administratifs ayant trait à la déportation juive par les allemands, nous renvoyons aux pages 154 et 155)

Luciana Nissim, Primo Levi, Leonardo De Benedetti comptèrent parmi les rares survivants de ce convoi de 650 personnes.

Chapitre VI. Auschwitz

Préambule

Pour rédiger les pages sur Auschwitz, l’auteur s’est appuyée pour une bonne part sur Si c’est un homme. Aussi bien, nous n’avons retenu que les éléments qui pouvaient éclairer la lecture de Si c’est un homme sans reprendre les éléments d’explication sur le fonctionnement du camp, dès lors qu’ils sont expliqués par Primo Levi dans son essai.
Nous avons également repris des éléments d’explication qui se trouvaient dans l’oeuvre, mais disséminés, afin de les présenter de façon synthétique.

L’arrivée au camp de Auschwitz-Monowitz

Le tri effectué par les allemands à la descente des wagons leur permettait de sélectionner ceux qu’ils envoyaient directement à la chambre à gaz et ceux qui pouvaient être « économiquement utiles ». Du convoi de Primo Levi, ils gardèrent 29 femmes et 96 hommes ; 536 furent gazés dans les quarante-huit heures. Primo Levi reçut le numéro 174 517 qui resta gravé sur son bras jusqu’à la fin de ses jours.

Levi est transporté à Auschwitz III-Monowitz, gigantesque complexe chimique appelé la Buna, car sa finalité était de produire du caoutchouc (Buna) et de l’essence synthétique : rien ne sortira jamais de l’établissement chimique établi à Monowitz par IG Farbenindustrie. A noter qu’IG Farbenindustrie fournissait également le Zyklon B utilisé dans les chambres à gaz.

Les détenus étaient appelés à y servir de main d’oeuvre ; mais ce n’était là qu’un surcis, ou une forme plus lente pour mourir. 35 000 détenus travaillèrent à la Buna, 25 000 y moururent. La durée de vie moyenne d’un juif était évaluée à trois-quatre mois, d’un mois pour ceux qui travaillaient dans la mine de charbon attenante.

C’est IG Farbenindustrie qui avait fait inscrire à l’entrée de la Buna comme dans toutes ses usines le slogan : Arbeit macht frei.

Furent construites à Monowitz deux usines, une de caoutchouc synthétique (Buna), l’autre d’acide acétique.

A l’entrée au camp est menée une rapide enquête d’état civil portant notamment sur le niveau d’étude et la profession. C’est ce qui en partie sauvera Primo Levi puisqu’il déclara être chimiste. Il sera, dans un second temps, réquisitionné pour travailler comme chimiste dans le laboratoire de la Buna.

Les conditions de vie et d’hygiène

- La nourriture

La nourriture distribuée est quantativement très inférieure aux besoins d’un être humain pour survivre. L’apport théorique journalier était de 1600 calorie, souvent revu à la baisse, à la suite des différentes ponctions faites sur la nourriture, avant distribution. Les allemands avaient calculé qu’une telle ration permettait tout au plus une survie de 2 à 3 mois.

Mais elle est également qualitativement carencée. Manquent des éléments essentiels : les graisses, les protéines animales, les vitamines. Ces carences sont causes de troubles nombreux qui affectent tous les prisonniers et finissent par les faire mourir : oedèmes, dysenterie, perte de poids rapide, affaiblissement général brutal.

Tous ces détails ont été fournis par le rapport médical que rédigèrent à leur retour d’Auschwitz Primo Levi et Leonardo De Benedetti.

- Les poux

Les SS menaient une lutte sans merci contre les poux afin de prévenir une épidémie de typhus pétéchial. C’est pourquoi leur sollicitude s’arrêtait aux seuls poux ; punaises et puces étaient en revanche des compagnons habituels. Dans leur compte rendu médical (Minerva Medica) Primo Levi et Leonardo De Benedetti ont noté : « Cependant, aucune mesure n’était mise en oeuvre pour la prophylaxie des maladies contagieuses qui ne manquaient pas : typhus, scarlatine, diphtérie, varicelle, rougeole, érésipèle etc ...sans compter les nombreuses affections cutanées contagieuses, comme l’impétigo ou la gale » (cf. cit. p.200).
Une fois par semaine, la barbe et les cheveux étaient rasés, les vêtements racommodés.

- Survivre au Lager

Survivre au Lager suppose que l’on se mette sous une forme ou une autre à organiser, soit à mettre en place des combines incluant plus ou moins le vol afin de s’assurer protections et/ou suppléments de nourriture, sans lesquels la mort est certaine dans un délai assez bref.

Ainsi, Levi va profiter de son intégration au Kommando de chimie pour voler toute une série d’ingrédients et créer sur place, en profitant de ses connaissances de chimiste, quelques mixtures utiles. C’est ainsi qu’il se lança avec Dallaporta dans la fabrication clandestine de pierres à briquet.

L’organisation du Lager

- Les castes

A côté de leur matricule cousu sur les vêtements (et en outre tatoué sur l’avant-bras), les détenus portent un triangle de couleur indiquant leur catégorie, catégories sur lesquelles s’appuie la hiérarchie du camp :

  • triangle rouge : les prisonniers politiques
  • triangle vert : les droits communs
  • triangle noir : les asociaux et les prostituées
  • triangle rose : les homosexuels
  • triangle violet : les Témoins de Jéhovah
  • triangle jaune : les juifs (ce triangle pointe en haut formant avec le triangle jaune ointe en bas indiquant leur pays d’origine l’étoile de david).

Comme le rapporte Levi, lui-même, les plus redoutables étaient les triangles verts. Selon la proportion de rouges ou de verts les camps étaient dits « rouge » ou « vert », selon ce qu’explique Hermann Langbein dans Hommes et femmes à Auschwitz (cf. bibliographie). Les verts faisaient régner la terreur à la grande satisfaction des SS ; les rouges exerçaient une surveillance morale sur la vie du camp et allégeaient la vie des détenus. Langbein reproche d’ailleurs à Levi de ne pas avoir suffisamment fait apparaître le travail réalisé par ces fonctionnaires : « A Monowitz, en 1944, Levi n’a pas connu des fonctionnaires à triangle rouge qui se servaient en silence de leur position dans l’intérêt de la collectivité ; ils étaient pourtant nombreux, comme en ont témoigné ceux qui connaissaient de l’intérieur la hiérarchie détenue dans ce camp », cité par M. Anissimov p. 243, Herman Langbein, Hommes et femmes à Auschwitz.

- Les ethnies présentes dans le camp

  • Les « petits numéros », entre 30 000 et 80 000, sont là depuis la création du camp ; ce sont les juifs polonais. Ils parlent le yiddish et sont les rares survivants de la liquidation des ghettos d’Europe orientale. Ils sont de ce fait respectés dans le camp.
  • Viennent ensuite les Grecs de Salonique, porteurs de numéros 116 000, 117 000. Eux aussi des vétérans et rares survivants d’une communauté entièrement annihilée.
  • Les gros numéros, comme Levi, sont les derniers arrivés, méprisés parce qu’ils ne connaissent pas le système, sont fragiles.

- La langue du Lager

Celui qui n’obéissait pas vite et bien était mort. C’est ainsi que moururent la plupart des italiens dans les jours qui suivirent leur arrivée.
Levi pour sa part dit avoir rapidement réalisé que « savoir l’allemand, c’était la vie » (cf. p.189). Il apprit donc les rudiments de la langue du camp avec un Alsacien.

Levi insistera beaucoup pour dire que cette langue était de l’allemand dénaturé, un allemand grossier et rudimentaire, celui pratiqué par les Kapos et les SS, ce qu’un philologue juif allemand a baptisé « la langue du troisième Reich ». En fait, chaque camp avait son sabir, produit hybride de cette langue dénaturée et d’éléments linguistiques divers variant selon les dominantes linguistiques de chaque camp. A Auschwitz s’étaient mêlés au sabir des SS et des Kapos des apports polonais, hongrois, et surtout yiddish.

- L’organisation du Lager

L’organisation de tous les camps était identique :

  • un Lagerälteste, généralement choisi parmi les verts. Il était chargé du bon fonctionnement du camp et jouissant dans le camp de conditions de vie qu’il n’aurait pas eues au dehors.
  • le camp était divisé en blocks ; chaque block avait à sa tête un Blockälteste, secondé par un Stubendienst, lui même aidé par les Bettennachzieher chargés essentiellement de la bonne réalisation des lits au carré.
  • Parallèlement, les prisonniers Häftlinge étaient répartis en groupes de travail, les Kommandos qui ne reprenaient pas la répartition en blocks. A la tête de chaque Kommando, un Kapo et deux Vorarbeiter.
  • Participaient à la caste des fonctionnaires du camp les cuisiniers, infirmiers, gardiens de nuit, balayeurs, Scheissmeister et Bademeister ...
    Tous ces fonctionnaires du camp, choisis parmi les détenus, politiques ou de droit commun en général, constituaient la caste des « éminences », les Prominenten, intouchables et faisant dans le camp la pluie et le beau temps, d’autant plus redoutables que c’est leur cruauté vis-à-vis des autres qui leur permettait d’asseoir leur propre place et de garantir leur maintien à un poste qui restait fragile. Petit à petit, la population juive tendant à croître dans les camps, ces postes furent pourvus, pour certains, par des juifs : notamment, ils étaient nombreux dans les camps de travail dépendant de Auschwitz, dont Monowitz où était détenu Primo Levi.

Il y avait parmi les Kapos notamment des brutes, mais aussi des hommes de la résistance qui s’étaient infiltrés là pour essayer de mettre en place une résistance de l’intérieur et qui devinrent les historiens des camps, comme Hermann Langbein.

La loi du Lager enfin était la corruption tous azimuts ; c’était en soi une institution, connue, acceptée voire encouragée par les SS.

- Musulmans et Selekja

Etaient désignés par musulmans ceux qui étaient arrivés aux limites extrêmes de la faiblesse et de l’épuisement, tant physique que moral. Ils étaient les victimes désignées de la sélection, surtout s’ils étaient d’origine juive. La sélection avait pour nom selekja. Primo Levi connut la sélection de l’automne 1944 - en Octobre pour être précis -, devant a priori libérer de la place pour un convoi en provenance du ghetto de Poznan. Tous les détenus sont consignés dans leur block et chacun est alors appelé à passer au pas de course, nu, devant les SS, afin de faire preuve en quelques secondes de sa capacité à survivre encore, en étant « rentable et productif ». Succomba notamment à la sélection d’Octobre 44 le père d’Alberto Dallavolta, l’ami de Levi.

Souvenirs du camp

Un certain nombre de moments de la vie du camp sont restés gravés dans la mémoire de Primo Levi et lui ont inspiré des poèmes ou des réflexions :

Le réveil

Nous avions dans les nuits sauvages
des rêves denses et violents
que nous rêvions corps et âmes :
rentrer, manger, raconter,
jusqu’à ce que résonnât, bref et bas,
l’ordre qui accompagnait l’aube :
« Wstawac »
et notre coeur en nous se brisait.

Maintenant nous avons retrouvé notre foyer,
notre ventre est rassasié,
nous avons fini notre récit.
C’est l’heure. Bientôt nous entendrons de nouveau
l’ordre étranger :
« Wstawac ».

Vision du Lager
"Nous pactisons avec le pouvoir, de bon ou de mauvais gré, oubliant que nous sommes tous dans le ghetto, que le ghetto est entouré de murs, que de l’autre côté du mur se tiennent les seigneurs de la mort, et que, non loin de là, le train attend."

La liberté
"Devant la liberté nous nous sentions perdus, vidés, atrophiés, inaptes à tenir notre rôle".

Médecine et médecins à Auschwitz

Contrairement à Birkenau, à Auschwitz existe un hôpital qui, sur le papier, est digne de ce nom. Mais les conditions d’hygiène y sont déplorables, les médicaments quasi inexistants.

Parmi les médecins des camps, certains ont été de triste mémoire. Ainsi, Stefan Budziaszek, médecin polonais affecté à Monowitz, antisémite, fut un fidèle serviteur des SS.

Cela dit, bien des médecins se trouvaient dans un situation périlleuse et paradoxale : faire leur devoir de médecin et néanmoins obéir aux ordres qui leur étaient donnés.

Certains ont profité de leur poste pour apporter toute l’aide qu’ils pouvaient aux détenus.

Primo Levi à Auschwitz

- Affectation au Lager

A son arrivée, Primo Levi a été affecté dans un Kommando de terrassement travaillant dehors par tous les temps, le Kommando 85, celui de « Maurice », Mozrek Reznyk.
Après avoir été blessé au pied et avoir passé quelque temps au block hospitalier, Levi est affecté au block 45, où il retrouve Alberto Dallavolta. Il sera enfin affecté au block 98, le Kommando de chimie.
Arrivé en 1944, Primo Levi a bénéficié de rations d’alimentation plus importantes ; elles avaient été augmentées en 1943, puis en 1944. La moyenne d’espérance de vie était ainsi passée de 4 mois à 6 mois.

- Sentiment de culpabilité

Primo Levi a nourri à Auschwitz un complexe vis-à-vis de ceux qui y ont perdu la vie. Les vrais témoins, a-t-il toujours pensé, étaient les Musulmans, ceux qui ne sont pas revenus.
Les survivants ont, selon lui, tous bénéficiés de circonstances particulières qui leur ont permis de survivre dans un contexte où tout était fait et calculé pour qu’ils meurent tous. « Les vrais témoins - dit Myriam Anissimov en commentant la pensée de Primo Levi (p.241) - ce sont les »engloutis", ceux dont le souvenir lui fait écrire :
Le Survivant (dédié à son ami Bruno Vasari)

Une fois encore, il voit le visage de ses compagnons
Livides dans la première et faible lumière de l’aube
Gris et couverts de poussière de ciment
Confus dans la brume ...
... Arrière ! Laissez-moi seul, vous engloutis
Allez-vous-en. Je n’ai dépossédé personne
Je n’ai usurpé le pain de personne
Personne n’est mort à ma place. Personne.
Retournez à votre brouillard.
Ce n’est pas ma faute si je vis et respire,
Si je mange, bois, dors et porte des habits.

Primo Levi. Ad ora incerta, Garzanti, 1984 et 1991. Cité par Myriam Anissimov, p.214.

Primo Levi écrit encore :
"Est-elle justifiée ou non la honte de l’"après" ? Je ne suis pas parvenu à en décider alors, et je n’y parviens pas non plus aujourd’hui, mais la honte était là et elle est concrète, pesante, durable." Primo Levi, Les Naufragés et les rescapés, Gallimard,1989.Cité par Myriam Anissimov, p.245.

« Tu as honte parce que tu es vivant à la place d’un autre. Et, en particulier, d’un homme plus généreux, plus sensible, plus âgé, plus utile, plus digne de vivre que toi ? (...) Non, tu ne trouves pas de transgressions manifestes, tu n’as pris la place de personne, tu n’as pas frappé (mais en aurais-tu eu la force ,) ; tu n’as pas accepté de fonctions (mais on ne t’en a pas offert), tu n’as volé le pain de personne, cependant tu ne peux pas l’exclure. »
Les Naufragés et les rescapés, Gallimard,1989.Cité par Myriam Anissimov, p.245-246.

Et Myriam Anissimov de conclure p.246 :
« Levi conclut que chacun est le Caïn de son frère. Rongé, tourmenté par le sentiment d’avoir usurpé le droit de vivre, Levi s’achemine vers un état de dépression profond ».

- La question du pardon

Des années après Auschwitz, à la suite de la parution de Si c’est un homme en Allemagne, Primo Levi sera en contact avec un allemand, l’un des responsables du laboratoire de chimie de la Buna où fut affecté Levi pendant sa détention. Le docteur de chimie, dont l’idéntité reste cachée, écrivit à plusieurs reprises à Levi dans le but plus ou mois avoué de recevoir de sa part pardon et absolution.

Voici la réponse de Levi telle qu’elle est rapportée par Myriam Anissimov p. 302 :
« Depuis quarante ans, j’essaie de comprendre les Allemands. Comprendre comment cela a pu arriver est un but dans ma vie (...) Pardonner n’est pas un verbe qui m’appartient. (...) Le pardon à forfait, comme on me le suggère, ne me convient pas. Qui sont les Allemands ? Je ne suis pas croyant. Pour moi, l’absolution n’a pas de sens. Personne, même pas un prêtre, n’a le pouvoir de faire et de défaire (...) Celui qui commet un crime doit payer, à moins qu’il ne se repente. Mais non en paroles. Le repentir verbal ne suffit pas. Je suis disposé à pardonner à celui qui a démontré dans les faits qu’il n’est plus l’homme qu’il a été. Et pas trop tard. »

- Judéité

C’est à Auschwitz également que Primo Levi a eu « la révélation de sa judéité » (p.268). Il y a en quelque sorte découvert le peuple juif, celui qui était resté fidèle à sa tradition et qui reconnaissait dans le yiddish la langue communautaire au point que l’un d’entre eux dénia à Levi sa judéité puisqu’il ne parlait pas yiddish.

- Le Mal

L’existence d’Auschwitz a également poussé Levi à s’interroger sur le mal, sur la possibilité de l’existence d’un Dieu. Après Auschwitz, pense-t-il, on ne peut imaginer un Dieu tout-puissant et totalement bon.

Dans les conditions du Lager, Primo Levi a toujours insisté sur le fait qu’il n’y avait pas les bons et les méchants. Cette analyse binaire ne convient pas selon lui à la réalité des camps. Il y a une zone grise d’individus, nombreux , prêts à certaines compromissions pour se sauver. Selon lui, l’espace entre les bourreaux et leurs victimes n’est pas vide, « il est constellé de figures misérables ou pathétiques. Certaines présentent simultanément les deux aspects ».

Pour lui, seuls Maurice Resnyk, Jean Samuel, Alberto Dallavolta échappent à toute ambiguïté.

Face un personnage comme Chaïm Rumkowski - doyen du Judenrat du ghetto de Lodz, qui finit par se prendre pour roi de son petit royaume et collabora outrageusement avec les allemands et qui fut liquidé, dès son arrivée au Lager, par les membres du Sonderkommando dont il portait la responsabilité de la déportation -, Primo Levi affirme qu’il n’a rien de monstrueux. « En Rumkowski, nous nous regardons tous dans un miroir, son ambiguïté est la nôtre. » Primo Levi, Les Naufragés et les rescapés, Gallimard, 1989, cité p. 315.

- Le « Sonderkommando »

Les équipes du Sonderkommando étaient périodiquement éliminées et remplacées ; les nouveaux venus avaient pour première mission de brûler les corps de leurs prédécesseurs.

A leur encontre comme à l’encontre de la plupart des personnes qui se sont trouvées prises dans le système mis en place par les allemands, Primo Levi fait preuve de mesure ; il appelle à la circonspection vis à vis des « corbeaux du crématoire ».
« Je le répète : je crois que personne n’est autorisé à les juger, ni ceux qui ont connu l’expérience des Lager ni, encore moins, les autres ».

- Intellectuels

Plusieurs intellectuels se retrouvèrent à Monowitz, en même temps, souvent sans le savoir et sans avoir gardé, les uns des autres, aucun souvenir : Jean Améry, Elie Wiesel.

La fin d’Auschwitz-Monowitz

Le 12 Janvier 1945, les colonnes blindées russes commencent l’offensive générale.

Le 17 Janvier, des unités de l’Armée rouge s’approchent des faubourgs de Cracovie. Le commandant d’Auschwitz I, le SS Richard Baer prend la décision d’évacuer le camp. Il sélectionne alors des responsables de colonnes d’évacuation et ordonne que soient liquidés tous les häftlinge jugés trop faibles ou trop malades.

A Monowitz sont constitués trois groupes : ceux capables de faire 50 kilomètres à pieds, ceux qui ne peuvent aller qu’à la gare d’Auschwitz, les détenus gravement malades qui seront laissés sur place sous la surveillance de médecins. (dont Primo Levi)
Pendant les deux jours qui suivirent, 58 000 prisonniers quittèrent Auschwitz à pied. Le but était de les interner dans des camps de concentration en Allemagne. La plupart des participants à cette « Marche de la Mort » n’arrivèrent pas à destination.

Chapitre VII. « Les dix derniers jours »

Dès le 1er Janvier 1945, les employés civils du camp italien ont été libérés. Lorenzo, en compagnie d’un ami Peruch, prit la direction du Brenner à pied, en se guidant sur une carte des chemins de fer et en ne progressant que la nuit. Le 25 Avril, après Quatre mois de trajet, ils passèrent le Brenner. Lorenzo parvint finalement à Turin où il rendit visite à la mère de Primo Levi pour lui donner des nouvelles en lui laissant entendre qu’il l’avait laissé au camp, malade, avec de maigres chances de survie, puis il prit la route de Fossano, où il vivait.

Environ 950 malades et Musulmans ont été laissés au camp, le 18 Janvier. Le 19 Janvier à l’aube les alliés déclenchent une attaque aérienne contre les usines de IG Farben. L’eau et l’électricité furent coupées à Auschwitz, y compris au Lager. Le 20 Janvier, le commandant Kraus reçut l’ordre de liquider les malades des camps de Birkenau et d’Auschwitz. Deux cents femmes juives furent fusillées, puis les crématoires I et II sautèrent. Mais, au moment d’exécuter leur tâche à Auschwitz III, les allemands préférèrent assurer leur retraite face à l’avancée des Russes. Le 21 Janvier, tout était fini et les malades étaient livrés à eux mêmes et à un avenir incertain.

Dans le département de l’infirmerie où se trouvait Primo Levi, il y avait également deux français, Arthur et Charles Conreau. Ils commencèrent à organiser la chambrée pour la survie de tous : poêle pour se chauffer et faire la cuisine, pommes de terre, tours pour les corvées, bougies pour s’éclairer, puis électricité.

Le 22 Janvier, Charles et Primo passèrent pour la première fois au-delà des barbelés et rapportèrent des trésors : vodka, médicaments, couvertures matelassées ...

Le 25 Janvier, les SS, après avoir fait exploser le crématoire V, auraient dû liquider les malades encore en vie ; mais le détachement, encerclé par l’Armée rouge renonça finalement à l’entreprise. Et le 27, c’est le crématoire IV qui sauta.

Le même jour, vers 9 heures du matin, les premiers soldats russes pénétrèrent dans le camp. Du 18 Janvier au 27 Janvier, selon Primo Levi, 25% des malades sont morts, faute de soins. En fait, sur les 850 malades abandonnés au moment de l’évacuation, cinq cents moururent avant l’arrivée des Russes, deux cents dans les jours qui suivirent.

Chapitre VIII. La libération. Sur les routes d’Europe Centrale

Le camp principal d’Auschwitz fut transformé en camp sanitaire ; les anciens détenus y furent transportés, puis soignés par les infirmières.

Primo Levi souffrait de complications cardiaques et rénales. Il resta entre la vie et la mort pendant cinq jours, puis la fièvre tomba et la vie reprit le dessus. Il fut pris en charge tout le mois de février avant qu’on lui donne finalement le droit de partir ; il était considéré comme « guéri ». Il fut transporté jusqu’à une voie ferrée avec une dizaine d’hommes, et ils montèrent dans un train qui les menait vers Cracovie, où la situation était critique, selon ce que leur expliquèrent des paysannes. Levi s’associa avec un personnage hors norme - le Grec - originaire de Salonique. La locomotive semblant hors d’usage, ils quittèrent le convoi et partirent à pied. Ils finirent par arriver dans les faubourgs de Cracovie et un soldat français leur indiqua une caserne où étaient regroupés des ressortissants italiens. Ils firent quelques affaires pour assurer leur habillement et leur approvisionnement, puis ils firent route vers Katowice.

A Katowice, ils trouvèrent des camps de rassemblement, l’un pour les Grecs, l’autre pour les Italiens. Primo Levi se rendit au camp de Bogucice, dans les faubourgs de Katowice où il retrouva Leonardo De Benedetti. Au camp de rassemblement, il travaillait comme médecin et conseilla à Levi de se présenter comme pharmacien-interprète. Il devint alors l’assistant de De Benedetti au dispensaire. Bien nourri, grâce notamment à ses fonctions pour lesquelles il recevait plus que l’ordinaire, Levi commençait à reprendre des forces. Il retrouva Lello Perugia qu’il avait laissé presque mourant dans le département de l’infirmerie à Auschwitz-Monowitz.

Le 8 Mai 1945, Primo Levi commença à attendre son rapatriement. Il fêtèrent la victoire, et au retour de la fête, sous la pluie, Primo Levi prit froid et retomba malade : De Benedetti diagnostiqua une pleurésie. Lello Perugia et Leonardo De Benedetti veillèrent sur lui et firent des pieds et des mains pour se procurer tous les médicaments nécessaires.

Le 1er Juillet, ce fut le départ en train de marchandises, a priori pour Odessa. A leur départ, on leur distribua de la nourriture, margarine, soja, pain ... Mais, à Zhmerinka, à 350 kilomètres d’Odessa, le train s’arrêta définitivement. Après trois jours, un autre train les emmena, mais vers une destination inconnue. Ils arrivèrent au camp de rassemblement de Sloutsk, à 100 kilomètres au sud de Minsk. Le 20 Juillet au matin, ils furent tranférés, à pied - sauf les femmes, les enfants et les malins -, vers Staryje Doroghi, à 70 kilomètres de là, dans un camp réservé aux Italiens. De Benedetti se porta volontaire comme médecin et Primo Levi comme infirmier au camp dit « de la Maison Rouge ». Ils y restèrent du 15 Juillet au 15 Septembre 1945. Au début de Septembre, le rapatriement semblait s’annoncer. Le 15 Septembre 1945, le convoi ferroviaire se mit en route. Primo Levi et ses compagnons, De Benedetti, Lello Perugia prirent place dans le wagon-infirmerie. Le 16 ils étaient à Bobruosk, le lendemain à Ovruc, le 18 à Kazatin et le 19 ils atteignaient le fleuve Prut, à la frontière de la Roumanie. Les wagons furent remplacés par des wagons occidentaux. Le convoi quitta donc Iasi pour Ciurea, Scantea, Vaslui, Piscu, Braïla, Pogoanele. La nourriture était variable tant en qualité qu’en quantité. Il était difficile de se procurer de l’eau.
Le 24 Septembre le train traversa les Alpes de Transylvanie, puis se dirigea vers Brasov, et ensuite vers la frontière hongroise. Ils passèrent pendant l’automne 45 par Hodmezövasarhely et Kiskunféleggyhana, puis la banlieu de Budapest. Le 7 Octobre, le train arriva à Bratislava, en Slovaquie, pas très loin d’Auschwitz et de Katowice, d’où ils étaient partis ; puis les faubourgs de Vienne. Le 11 Octobre, le train partit à vive allure et ils arrivèrent à la ligne de démarcation à Saint-Valentin où les attendait un camp de transit. Et le train fit route vers Munich, alors qu’ils étaient tout proches de Tarvisio, en Italie.

Ils passèrent à Munich et finirent par arriver à Mittenwald, près de la frontière autrichienne. Le convoi s’arrêta à Innsbruck. Ils franchirent alors le col du Brenner et le 17 Octobre , le convoi arriva à Pescantina, près de Vérone.

Deuxième partie

Chapitre IX. Le retour

Politiquement, les Italiens ont dû, le 2 Juin 1946, se prononcer pour la république ou pour la monarchie. Et 54 % se prononcèrent en faveur de la république. les débats sur la Constitution durèrent deux ans. Le premier président de la République Luigi Einaudi.

Primo Levi est de retour à Turin le 19 Octobre 1945. Tous les membres de sa famille ont été épargnés. « Personne ne m’attendait. » écrit-il dans La Trêve. Pendant un certain temps après son retour, il a été habité par une faim que rien ne pouvait apaiser et il partait toujours avec quelque chose en poche.

Durant sa détention, Levi a été soutenu par l’idée qu’il lui fallait vivre, vivre pour revenir, et revenir pour raconter. Il dit de lui dans un entretien avec M. Grassano : « Je suis rentré du camp avec une charge narrative pathologique absolue. »

Dès son retour, et ce, pendant plusieurs décennies, il mène une vie sédentaire, discrète et paisible. Il retrouve ses relations d’avant guerre, s’installe assez vite dans l’appartement familial où il est né et où il mourra, il reprend le dimanche le chemin des montagnes pour des randonnées hebdomadaires.
Mais, toujours, il sera poursuivi par le souvenir obsédant du Lager, même s’il s’en défend parfois. Primo Levi finit ainsi La Trêve en Décembre 1962 : "Le rêve intérieur, le rêve de paix est fini, et dans le rêve extérieur, qui se poursuit et me glace, j’entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu’un mot, un seul, sans rien d’autoritaire, un mot bref et bas ; l’ordre qui accompagnait l’aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté : debout, « Wstawac » (cité p. 407).

Après son retour, Primo Levi eut des contacts avec des amis anciens déportés : Charles Conreau, insituteur de Lusse, et Jean Samuel le Pikolo. Il le revit, pour la première fois, en Juillet 1947, entre les postes frontières de Vintimille et de Menton. Il entretint une correspondance suivie jusqu’à sa mort avec de nombreux amis qui partageaient avec lui ce passé commun.

Il fait en 1946 la rencontre de Lucia Morpurgo qu’il épouse en Septembre 1947, religieusement, même si son judaïsme est pour lui un fait culturel. Il aura deux enfants, Lisa Lorenza née en 1948, et Renzo né en 1957.

Primo Levi cherche un emploi dès son retour. Il trouve tout d’abord un poste de chimiste, comme technicien des couleurs, dans une fabrique de vernis, la Duco Montecatini, qui produit des peintures à partir de résines glycérophtaliques. Quand il quitte ce premier emploi, Levi se trouve dans une situation de grande précarité, mais il en profite pour achever le manuscrit de Si c’est un homme. Il essaye ensuite de se mettre à son compte avec Alberto Salmoni, en créant son laboratoire. L’entreprise est peu fructueuse et se finit par un échec. En Décembre 1947, il trouve sa place à la SIVA, dirigée par Federico Accati, où il restera jusqu’à la retraite. Cette entreprise spécialisée dans la production des peintures imperméables et des vernis de protection se spécialisa rapidement dans les vernis synthétiques d’émaillage. Levi devint un des spécialistes mondiaux dans le domaine. Rentré comme ingénieur chimiste, il fut rapidement directeur technique, puis directeur général de l’usine Settimeno Torinese.

Parallèlement, Levi voit son manuscrit refusé par Einaudi, au prétexte que ce n’est pas le moment de faire paraître ce genre d’ouvrages. La soeur de Primo Levi, Anna Maria, parle du livre de son frère à Alessandro Galante Garrone, juge et engagé dans le combat antifasciste lorsque les lois raciales ont été promulguées. Il y vit un chef d’oeuvre « un livre d’une grande poésie, d’une moralité profonde, d’une beauté poignante, irrésistible » (cité p. 427). Le livre sera édité par Franco Antonicelli. Primo Levi fut très déçu par le peu d’écoute que reçut son livre, et il n’écrivit plus rien jusqu’en 1961. Par suite, pendant plus de dix ans, Levi mena une vie bourgeoise, paisible et assez retirée, de cadre supérieur turinois. La littérature ne faisait plus partie de sa vie et il était très en marge du monde des intellectuels. Au début des années 60, il appartient néanmoins à l’Union Culturelle de Franco Antonicelli.

L’édition de 1947 de Si c’est un homme est rapidement tombée dans les oubliettes de l’histoire. En 1955, cependant, Levi signe un contrat avec la maison Einaudi pour une réédition. Il lui faudra attendre trois ans pour voir le contrat exécuté, en 1958 ...

Chapitre X. Témoigner

L’édition éditée par la maison Einaudi en 1958, celle qui a été traduite ensuite, présente une version corrigée et augmentée par rapport à l’édition originelle de 1947. La première édition commençait au camp de Carpi Fossoli. Il n’y était pas dit clairement que le narrateur était juif et partisan. Dans l’édition de 1958 a été inséré un chapitre nouveau Initiation, qui narre les circonstances de l’arrestation et le transfert à Fossoli puis à Auschwitz.

Primo Levi a également ajouté des personnages : la petite Emilia, Schlöme qui l’accueillit « sur le seuil de la maison des morts », Flesh, l’interprète, Chaïm, l’horloger, Alberto l’ami disparu dans la Marche de la mort, lors de l’évacuation d’Auschwitz.

Dans les années 60, Primo Levi va petit à petit gagner en reconnaissance. En 1959, une traduction paraît aux Etats-Unis chez Orion press. En 1960, c’est la traduction anglaise de Si c’est un homme et en 1965, celle de La Trêve. En 1962 paraît la traduction allemande. En 1961, en France, la revue Les Temps modernes publie un extrait de la première édition française de Si c’est un homme.

En 1963, La trêve paraît en Italie. Ce roman-ci rencontre son public en Italie et relance les ventes de Si c’est un homme. Mais ce phénomène se cantonne à l’Italie. A partir de cette date, sa renommée en Italie ne fait que croître. En 1965, Einaudi fait paraître une édition scolaire de La Trêve ; Si c’est un homme paraît également en édition scolaire en 1973, avec des notes et un appendice historique. Les deux livres rencontrent un vif succès auprès de la jeune génération.

Chapitre XI. Chimiste et écrivain

En Novembre 1966, le Théâtre Carignano propose une version scénique de Si c’est un homme. Celle-ci rencontre un accueil enthousiaste de la part du public. Elle a été réalisée par 52 acteurs, d’origine cosmopolite pour rendre compte du cosmopolitisme du Lager.

A partir de 1965, Levi commence son travail pédagogique avec les lycéens et les étudiants. Il va alors, pendant des années, fréquenter inlassablement les établissements scolaires pour témoigner, jusqu’au moment où il aura l’impression de ne plus réussir à se faire entendre.

Dans les années 70, Primo Levi commence à collaborer à la page culturelle de la Terza Pagina, puis à La Stampa.

En 1971, il fait paraître Vers l’Ouest, qui est boudé par le public et par la critique. Levi pense que sa carrière littéraire va s’arrêter là. Pourtant les succès du Système périodique et de Maintenant ou jamais sont à venir.

En 1972, Levi achève la lecture d’Hommes et femmes à Auschwitz de Langbein. Le livre est refusé par Einaudi ; Levi en est attristé et pourtant nullement surpris. Il pense que le temps n’est pas encore venu où l’on pourra parler du fascisme, de façon calme et détachée pour l’analyser.

Chapitre XII. « Tu écriras d’une manière concise et claire »

Vice de forme paru en 1971 est assez mal accueilli par la critique.

Il commence ensuite un nouveau livre : Le système périodique. La gestation du livre est lente et l’oeuvre est présentée au public le 4 Juin 1975 ; elle rencontre aussitôt le succès.

A partir de 1975, commence la période de vie sédentaire forcée. La mère (80 ans, hémiplégique à la suite d’une attaque cérébrale) et la belle-mère (83 ans, aveugle) de Primo Levi sont malades et demandent des soins de tous les instants.

Chapitre XIII. Homme de lettres

Primo Levi prend en 1977 sa retraite, puis il quitte sa fonction de consultant à la SIVA. Il peut alors consacrer tout son temps à l’écriture. Il fait paraître La Clef à molette qui raconte l’histoire d’un jeune ouvrier Faussone, à qui on fait appel dans le monde entier pour sa compétence professionnelle. Son ambition était de montrer comment sont liés le monde intellectuel et celui de la technologie.

Le roman fait alors l’objet d’un véritable scandale. Dans l’Italie de l’époque, il est un lieu commun de dénoncer le travail comme un asservissement, une aliénation. Gêne la critique le fait que Faussone ne soit pas syndicaliste. Le livre semble défendre le travail et Levi, face à l’opposition, revendique la liberté absolue de l’écrivain.

Néanmoins, le mercredi 16 Mai 1979, La Clef à molette remporte le 3ème prix Strega. Mais levi, à cette époque, est encore considéré comme un écrivain secondaire.

Il nourrit alors l’idée de sa dernière oeuvre : « une sombre méditation sur la condition du prisonnier dans les ghettos et les camps d’extermination, sur la difficulté de juger le comportement des victimes » (Cf p. 510).

En 1980, Primo Levi se voit proposer la rédaction d’un texte de présentation pour le nouveau musée d’Auschwitz. Seule une partie du texte sera finalement affichée.

En 1981, la maison Einaudi propose à Primo Levi d’écrire un essai sur les livres qui ont marqué sa vie : ce sera La recherche des racines dans lequel il mêle des sources littéraires et non-littéraires. Pour Italo Calvino, l’essai est assimilable à une sorte d’encyclopédie parce qu’il s’ordonne selon les fondements de l’expérience.

Chapitre XIV. Le juif du retour

En 1981, paraît Lilith, un recueil de nouvelles déjà parues dans La Stampa.

Il se lance la même année dans la rédaction de sa seule grande oeuvre de fiction qui narre l’odyssée d’un groupe de partisans juifs à travers la forêt de Biélorussie dans la Seconde Guerre mondiale : Maintenant ou jamais.

Au retour d’Auschwitz, Levi s’intéresse au yiddish et à ce monde juif qui lui était inconnu jusqu’à Auschwitz et qui avait presque entièrement disparu dans la tourmente nazie. Il se met à la langue yiddish et en maîtrisera les rudiments même si Levi reconnaît que c’est resté pour lui « un yiddish de papier ».
Levi a ensuite toujours dit « qu’il s’intéressait au fait culturel juif, à l’existence de l’Etat d’Israël, mais qu’il n’était ni croyant, ni sioniste » (cf. p.525).

En 1982, Levi commence entretiens avec Ferdinando Camon, écrivain issu d’une famille catholique qui s’interroge sur le mal, les origines du mal, les raisons qui poussent l’homme à faire le mal et qui, par suite, s’est intéressé à Levi et à la réflexion qu’il développe à travers ses oeuvres sur la conscience humaine.
Il en vient à la conclusion « que la victoire du mal implique l’absence de Dieu (...) » (p.541) sans pour autant être catégorique.

Chapitre XV. Célèbre et marginal

Primo Levi est longtemps demeuré marginalisé ; il est considéré comme un simple « mémorialiste ». Néanmoins, Levi commence à être reconnu à l’étranger, la vague de reconnaissance ayant son origine aux Etats-Unis.

Chapitre XVI ? « Vieux, moi ? »

L’année 1984 est pour Levi celle de la reconnaissance internationale. Le système périodique paraît aux Etats-Unis.

En 1985, paraît Le métier des autres, recueil d’une cinquantaine d’articles parus dans la Stampa. Il y livre un portrait de lui-même, sérieux et humoristique. La zoologie, l’astronomie, la linguistique, qui, toutes, ont passionné le chimiste sont abordées dans Le Métier des autres. « Levi y combat encore le cloisonnement entre les humanités classiques et la culture scientifique, qu’il stigmatise comme un tabou de la Contre-Réforme » (p.570).

Au mois d’Avril 1985, Levi fait un voyage de 20 jours aux Etats-Unis où il fera une série de conférences. Il combat la tendance que l’on a à vouloir lui imposer une étiquette - auteur italien, Juif, chimiste -.

Chapitre XVII. Le désespoir

Après son voyage aux Etats-Unis, Levi commence à rédiger un essai sur l’expérience des camps : Les Naufragés et les rescapés. Il reste tourmenté par le fait d’avoir survécu. Il récuse l’idée qu’il y a les oppresseurs et les victimes. Pour Levi, les choses ne sont pas si simples. « Pour Levi, l’homme est plus compliqué. Ceux qui sont devenus des bourreaux étaient des hommes ordinaires qui ont accepté le rôle de bourreau, chacun pour une raison qui lui était propre » (p.583).
Le chapitre central de Les Naufragés et les rescapés, intitulé « La zone grise » analyse « comment le système nazi entraînait un grand nombre de prisonnier à entrer dans le cycle de la collaboration, de la participation à la persécution de leurs camarades de captivité ».
Levi semble ainsi suggérer qu’il n’existait pas beaucoup de solidarité entre les détenus ; cette thèse est vivement contestée par beaucoup. Hermann Langbein notamment insiste sur les efforts des membres du Parti communiste déportés pour sauver la vie de leurs camarades en danger.
M. Anissimov impute cette divergence au fait que Levi analyse la situation « en sociologue à une plus vaste échelle ».

A partir de 1986, Levi entre dans une nouvelle période de dépression profonde.

Il a dans le monde des lettres une position ambiguë. La reconnaissance lui est acquise à l’étranger, mondialement, mais chez lui, en Italie, il continue à être considéré comme un éccrivain marginal, secondaire, un mémorialiste.
Maintenant à la retraite, il peut utiliser tout son temps à la création littéraire, mais il est comme bridé par les difficultés personnelles qu’engendrent sa mère et sa belle-mère. Il est comme prisonnier du sentiment de responsabilité qu’il a à leur égard. Il s’interdit de plus en plus tout voyage, toute sortie : M. Anissimov le dit « prisonnier consentant de cet appartement où il a vécu son enfance, son adolescence, ses années d’homme libre, et où il va mourir » (p.596). Il doit lui même se faire opérer de la prostate et il se sent pris dans un même processus de déchéance que celui dans lequel il voit sa mère depuis plusieurs années.

Il a enfin le sentiment de ne plus avoir rien à dire, le sentiment que tout ce qu’il a écrit n’a servi à rien, que la génération d’alors est anhistorique.

Levi se suicide donc le 11 Avril 1987. Il ne laisse à ses proches aucun message d’explication. Levi se récitait alors souvent ces vers de T.S.Eliot (Poésie, édition bilingue, traduction de Pierre Leyris, Seuil, cité p.621).

"Avril est le plus cruel des mois, il engendre
Des lilas qui jaillissent de la terre morte, il mêle
Souvenance et désir, il réveille
Par ses pluies de printemps les racines inertes.
...
Quelles racines s’agrippent, quelles branches croissent
Parmi ces rocailleux débris ? O fils de l’homme,
Tu ne peux le dire ni le deviner, ne connaissant
Qu’un amas d’images brisées sur lesquelles frappe le soleil :
L’arbre mort n’offre aucun abri, la sauterelle aucun répit,
La roche sèche aucun bruit d’eau, point d’ombre
Si ce n’est là, dessous ce rocher rouge
(Viens t’abriter à l’ombre de ce rocher rouge)
Et je te montrerai quelque chose qui n’est
Ni ton ombre au matin marchant derrière toi,
Ni ton ombre le soir surgie à ta rencontre ;
Je te montrerai ton effroi dans une poignée de poussière."

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